Interview : Stéphane Boulanger
Retrouvez tout sur Stéphane Boulanger dans cet épisode des Secrets du Kayak. Comment a-t-il débuté le kayak ? Comment s’est déroulé sa carrière d’athlète ? D’abord la vitesse avec la course en ligne puis son évolution vers le marathon.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Stéphane Boulanger en février 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Stéphane Boulanger : Écoute ça va, on est en stage au Grau-Du-Roi, la vie est belle.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe pour toi ce stage au Grau-du-Roi ?
Stéphane Boulanger : Bien ! On s’est organisé un stage avec les jeunes du marathon principalement. On à Nicolas Parguel qui s’est joint à nous, pour nous suivre et nous coacher. C’est un stage annuel depuis trois ans. Auparavant, on allait au Portugal. Dès qu’on a élargi le collectif on est venu ici. Aujourd’hui, on est une dizaine.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu découvert le kayak ?
Stéphane Boulanger : A l’école primaire. Je suis originaire de Saint-Quentin en Picardie, il y avait des cycles proposés aux scolaires. J’ai eu envie de continuer la pratique.
Avant mon arrivée au club, c’était du kayak eau-vive descente, j’ai pu profiter de cette culture. Avec mes résultats, on s’est tourné vers la course en ligne. Ma génération on a porté haut le club, on était en N1. En cadet, j’étais aligné à côté de Babâk sur le 200m des championnats de France. De bons souvenirs.
Les Secrets du Kayak : Au début, tous tes entraînements étaient basés sur ceux de l’eau-vive et de la descente ?
Stéphane Boulanger : Oui principalement. C’était un étang long de 500m, avec des petits poteaux. On faisait des tours avec des slaloms. Et à côté de l’étang, il y a un canal de 7km, que du plat. Ça se prête à la course en ligne.
Ma première compétition, c’était un trophée jeune multi-disciplines. Le slalom c’était un peu compliqué pour moi, mais le reste ça allait.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu faisais d’autres activités sportives en dehors du kayak à ce moment là ?
Stéphane Boulanger : Oui, j’avais fait du tir à l’arc, de l’aïkido aussi, mais ce n’était pas trop mon truc. C’était des pratiques que je faisais avec mon père.
Le kayak c’était le mercredi et samedi après-midi. J’ai vite progressé par rapport aux autres, au dessus il y avait la génération des plus vieux qui nous montrait l’exemple. Il y avait Laurent Saget, Stéphane Millet... c’était des modèles. Même si au final, ils avaient un bon niveau national sans plus.
En minime, je commençais à prendre leur vague.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand tu t’es davantage concentré à la course en ligne, et penses-tu que tes débuts en course en ligne ont été aidés par ton passé de descente ?
Stéphane Boulanger : A partir de minime. Dans certaines conditions météo c’est sur que ça aide. En junior pour des sélections à Boulogne-sur-Mer c’était la tempête, ça m’a bien aidé.
Ensuite en cadet, j’ai fait la course en ligne et l’eau vive. J’avais tout gagné sauf le marathon. En descente, j’avais gagné le sprint et la classique.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui a fait que tu as basculé plus en course en ligne qu’en descente ?
Stéphane Boulanger : C’est l’olympisme. Quand on est jeune, on rêve des JO même si plus tard ça ne s’est pas fait. Du coup en junior, je ne gagne pas tout. J’étais meilleur sur les longues distances dès le début.
Je faisais souvent des tours avec la section tourisme du club. L’été on naviguait dans la baie, encore des sorties longues. Ça a développé mes capacités aérobie. De plus, j’ai toujours aimé faire du vélo, tous les cross du coin quand j’étais gamin.
Au collège, le prof d’EPS c’était le président du club d’athlétisme de Saint-Quentin, il m’avait payé ma licence pour que je vienne faire les courses. J’avais gagné les championnats départementaux. Je courrais bien.
Ça s’est atténué en prenant de la masse dans le haut du corps.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand as-tu commencé à faire de la musculation ?
Stéphane Boulanger : Du renforcement musculaire en minime, puis en cadet parque qu’il y avait les tests de musculation. On mesurait l’amplitude également.
En cadet 2, je ne passais pas les quotas en musculation mais j’aurais pu être sélectionné en équipe.
Je pense que si tu es assidu dans ta préparation, les quotas ne sont pas inaccessibles. Je ne suis pas dans les plus forts en musculation et je n’ai pas eu de problème par la suite pour les quotas pour accéder aux sélections et autres.
Les Secrets du Kayak : Quand tu es junior, est-ce que tu pars faire tes études en pôle espoir ?
Stéphane Boulanger : Non j’ai fait de la résistance assez longtemps, je voulais rester dans mon club. Avec le recul, je pense que j’y partirais plus rapidement, je pense que ça aurait pu m’aider. Je me suis trop entraîné tout seul, il n’y avait pas trop d’émulation. Beaucoup de jeunes ont arrêté de s’entraîner. Je suis parti au pôle espoir de Lille en Senior 1.
J’ai fait des études en STT option comptabilité. Je suis resté un an à Lille ensuite je suis parti à l’INSEP pour faire un BTS informatique de gestion par défaut.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passait pour s’entraîner sans aménagement scolaire ?
Stéphane Boulanger : Je m’entraînais au moins une fois par jour à Saint-Quentin. J’étais assez autonome pour m’organiser. Il y a toujours une ou deux personnes pour venir avec moi de temps en temps.
Ensuite je suis parti à Lille parce que c’était le plus près. Il y avait mon coéquipier de club qui était là bas. Il y avait un bon groupe. Tout ce que j’y ai appris me sert aujourd’hui. Le volume a augmenté d’un coup là bas.
Je faisais davantage de vitesse à cette époque là. Je ne faisais pas de marathon. Ça m’a aidé a avoir de la caisse, à être meilleur en musculation, les effets sont arrivés après.
L’année d’après à Vaires, je n’ai pas été sélectionné en vitesse, du coup j’ai fait le marathon. En K2, on fait quatrième en championnat du Monde. Je savais qu’on était bon, c’était la meilleure performance française à cette époque là en marathon.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ça te motive encore plus à faire des longues distances à ce moment là ou bien tu as encore ce rêve de l’olympisme ?
Stéphane Boulanger : Ca me conforte dans l’idée que j’aime davantage le marathon. Même si en minime, je le savais déjà.
Malgré tout je continue de m’entraîner pour la vitesse, c’est le système qui veut ça. C’est un peu la porte de secours le marathon à cette époque. Ça ne fait que depuis cinq ans qu’on joue dans le top niveau du marathon.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi être parti à Vaires-sur-Marne ?
Stéphane Boulanger : J’avais déjà repéré le BTS. À Lille, il y avait le même mais je n’ai pas été pris. A Vaires, c’était la solution de simplicité. J’y suis resté six ans, c’était de bonnes années. J’ai été entraîné par Nicolas Parguel, François During, Michaël Fargier, quelques personnes.
A Vaires, j’ai bien progressé. En Senior 3, j’arrive à accéder aux équipes de France de moins de 23 ans. Dans les équipages, ça allait bien. On était souvent dans les finales.
Avec le recul dans la gestion des équipages aujourd’hui je dirais non à certains équipages, mais à l’époque on avait moins d’expérience, on nous dit “tu fais comme ça” et tu dis oui. Alors qu’aujourd’hui, je dirais que c’était nul les choix proposés.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui détermine la place dans un équipage en K4 ?
Stéphane Boulanger : L’avant, c’est le mec qui a un bon touché d’eau, qui sait sentir ses équipiers derrière.
Les deux mecs qui sont à l’arrière sont la charnière de puissance du bateau, ils peuvent emmener de bonnes pagaies avec de l’amplitude dans l’eau.
Le mec en position 2 fait la transition entre les autres. Moi j’ai souvent été en deuxième place. Aujourd’hui, je suis à l’arrière. Mais en fait je n’ai pas de préférence.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand ton rêve d’olympisme prend fin ?
Stéphane Boulanger : Je dirais en 2012. Déjà, j’étais spécialisé dans le K4. Au moment d’aller chercher le quotas, ça a merdé complet. En 2011 on vivait tous en colocation mais j’avais fini mon BTS, donc je décide de partir de la coloc et d’aller avec ma copine.
J’ai un peu fait un burn-out, je ne voulais plus m’entraîner. Je me suis entretenu par du vélo, de la course à pieds, du trail de longue distance.
En 2014, mon beau père nous lance dans l’ultra trail, j’augmente les distances pour faire la diagonale des fous vers la fin. Il fallait avoir cumulé un certain nombre de point pour y accéder. J’ai fait le 110 km dans le Verdon, ça s’est bien passé.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a ramené au bateau ?
Stéphane Boulanger : C’est quand le surfski s’est développé en France. J’ai tenté une petite saison de surfski en 2015, avec trois séances par semaine en bateau, un peu de musculation, de la course à pieds.
J’ai tenté de faire un marathon et aux sélections j’ai fait quatrième, j’ai été sélectionné en équipe marathon. J’avais toujours la caisse par les trails, et la technique de mes débuts. Un marathon, ça me paraissait court en fait.
Donc je repars pour faire des championnats, on fait quatre aux Europe en K2. On finit sur une cinquième place aux championnats du Monde. Par contre après le surfski c’était fini j’étais focus marathon, et je montais tous les jours. J’avais repris le rythme du haut niveau.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi pour toi les différences de technique entre la technique de vitesse et la technique marathon ?
Stéphane Boulanger : On a de plus petites pagaies pour le marathon. Il faut éviter les manches souples, cela te fait perdre de l’énergie selon moi. On n’a pas assez de sensibilité et de recul sur un marathon pour savoir si c’est bénéfique ou pas.
Pour la technique, on économise le coup de pagaie, on verticalise un peu moins le mouvement. On a des cadences plus élevées, on tourne à 80 de cadence voir plus haut. Je ne tourne pas plus les bras que cela, je le fais un peu au feeling.
Les Secrets du Kayak : En terme d’entraînement qu’est-ce qui a changé le plus par rapport à tes entraînements de vitesse ?
Stéphane Boulanger : La longueur des séances. Faire 20km au moins deux fois par semaine devient courant. Mais je préfère faire 2h de vélo. Avec mon expérience, la technique est là.
Les Secrets du Kayak : Quels sont tes axes d’amélioration, de progression ?
Stéphane Boulanger : Ils ne sont pas spécifiques à la pratique, mais ce sont les à côtés tel que l’hygiène de vie, bien manger, s’étirer, faire de la préparation mentale. Mais moi je fais du sport pour mon plaisir, pas pour me faire chier à côté.
J’ai déjà mis en place des choses, les résultats s’en suivent. Mon poids de forme ne varient pas tant que ça. Comme j’ai fait du K2 avec Edwin et qu’il est diététicien, j’ai eu quelques astuces qui me font progresser.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que lorsqu’on s’entraîne pour le marathon on fait des séances de frein, d’appuis… ?
Stéphane Boulanger : Oui, il faut être bon sur les accélérations, il faut être bon au frein, tactiquement également.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu utilises les moniteurs d’entraînement comme les ceintures cardio, suivre la vitesse, le nombre de coups de pagaie…, est-ce qu’il y a des objectifs métriques à suivre en séance d’entraînement ?
Stéphane Boulanger : Oui je travaille au cardio. La cadence pas trop, je le fais à l’ancienne. Avec l’expérience, tu te connais. Je m’entraîne tout seul donc les outils je m’en sers.
Je m’en sers aussi en vélo, je me suis inscrit dans un club à côté de chez moi, c’est sympa de rouler en groupe, ça change. Je ne sais pas si je ferais des courses, les calendriers n’étant pas forcément compatibles.
Les Secrets du Kayak : Quand tu as fait ton arrêt, tu étais à Vaires, tu es où maintenant ?
Stéphane Boulanger : Je suis au sud de Lyon dans le Pilat Rhodanien, à côté de St-Pierre-de-Boeuf. Je m’entraîne soit sur le plan d’eau, soit sur le Rhône.
Les Secrets du Kayak : Quels sont tes objectifs aujourd’hui ?
Stéphane Boulanger : Mes résultats de l’année dernière sont énormes, depuis le temps que j’attendais des résultats aux mondiaux ! On en veut toujours plus. Le marathon c’est quand même prédominant sur les autres courses. Il n’y a pas encore eu de spécialisation en short-race, on peut encore faire les deux disciplines si on le veut. La préparation reste la même.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe en terme d’encadrement pour le marathon. Nicolas Parguel est là ? Qui vous suit ?
Stéphane Boulanger : Depuis le premier janvier, on n’est plus discipline de haut niveau selon des critères subjectifs. Du coup, on est le 25 mars et on ne connaît toujours pas le budget alloué au marathon.
On imagine avoir un minimum de budget mais on n’en sait rien. C’est compliqué. Par exemple pour le stage on s’est démerdé entre athlètes pour trouver un logement, et on paie tout de notre poche. On a l’impression de se faire couler. Les gens aiment regarder le marathon. D’un point de vue médiatique, ça attire plus qu’une course de 1000m.
On avait l’espoir que notre discipline soit reconnue à la hauteur de nos investissements, mais du jour au lendemain on est relégué au placard, alors qu’on a des résultats. Tour le monde a l’impression que dans les bureaux c’est du vent.
On ne connaît pas notre avenir, si ça se trouve ça sera comme cela pendant quatre ans. Il n’y a pas d’égalité entre les disciplines, exemple avec les descendeurs. Il y a un sentiment d’injustice.
Les Secrets du Kayak : Pour le marathon il n’y a qu’un seul stage au Grau-du-Roi, il n’y en n’a pas d’autres ?
Stéphane Boulanger : C’est ça. L’année dernière avec le budget de haut niveau qu’on avait, on avait de quoi se payer le stage de deux semaines ici, et ensuite les échéances des Europe, des mondiaux. Sachant que le staff ne sont que des bénévoles. Là, maintenant qu’on n’est plus haut niveau...
Les Secrets du Kayak : Et vous en tant qu’athlètes, vous n’aviez rien en tant que sportifs de haut niveau ?
Stéphane Boulanger : Si, moi à l’époque quand j’étais salarié j’avais une CIP, j’étais détaché pour les stages et les compétitions. Je travaillais à 80 %.
Aujourd’hui ça a changé je suis auto-entrepreneur. On ne le fait pas pour les autres, si je suis là c’est parce que je prends du plaisir. Le jour où ça ne sera plus le cas, j’arrêterai.
Les Secrets du Kayak : Tu fais toujours un peu de surfski ?
Stéphane Boulanger : Oui de temps en temps, quand les conditions le permettent. Je ne suis pas un pro mais je me débrouille. J’aime mon bateau actuel, il tourne bien c’est un bateau facile.
Et en pagaie, j’ai essayé pleins de formes, même les braca 8. Ces dernières années je suis en Jantex, j’ai testé Bêta et Gamma. J’avais changé parce que je voulais une pagaie plus petite en surface pour le marathon afin d’attraper l’eau plus rapidement.
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui qu’est-ce que tu fais dans la vie à côté du kayak ?
Stéphane Boulanger : Ça va faire deux ans que j’ai repris une petite entreprise qui fabrique des modèles réduits de planeurs. C’est artisanal. Je suis auto-entrepreneur, je gère mon temps comme je le veux.
Bien évidemment si je ne m’entraînais pas je travaillerais davantage, et je gagnerais plus. Mais j’ai un bon équilibre.
Je vis en couple et j’ai deux enfants. Donc je gère avec tout ça.
J’arrive à tout concilier, ma copine connaît le haut niveau, elle était athlète dans le slalom, ses frères on fait les JO en slalom, donc c’est plus facile. Elle sait ce que c’est le haut niveau. J’ai de la chance.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu fais toujours des courses de vitesse ?
Stéphane Boulanger : De moins en moins. L’année dernière, je l’ai fait pour les open pour multiplier les courses, pendant le covid elles se faisaient rares.
C’était pas mal en mono, je me suis fait plaisir, en K2 aussi. J’avais le niveau pour aller en finale mais pas pour la remporter.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu es suivi en dehors de l’entraînement, comme par exemple par un kiné ou un ostéopathe ?
Stéphane Boulanger : Je ne suis pas vraiment suivi, mais si j’en ai besoin, j’en ai un près de chez moi.
Les Secrets du Kayak : Tu as déjà eu des blessures par la pratique du kayak ?
Stéphane Boulanger : Oui plusieurs aux épaules et souvent des tendinites. Elles ont disparu quand j’ai appris à me relâcher. Juste avant d’arrêter en 2011, je me suis cassé le poignet par une fracture articulaire. Très bêtement en glissant sur une passerelle.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu sens qu’en vieillissant tu récupères moins bien ? Que tu as plus de mal à progresser ou bien que tu ne progresses plus du tout ?
Stéphane Boulanger : Je ne sais pas si c’est dans la tête ou physique, mais oui un peu.
Je n’ai pas vraiment de point de comparaison. Même en faisant des tests tous les ans, on a des repères avec les GPS, mais ce n’est pas super significatif. Les vitesses restent les mêmes. En revanche, les conditions ne sont jamais vraiment les mêmes.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi prendre une pagaie plus grosse l’hiver ?
Stéphane Boulanger : Pour compenser le fait que je fais moins de musculation ou de FE. En règle générale, l’hiver je mange moins de légumes, mais je reste à un poids de forme entre 75-80kg.
Je veille à rester bien. La musculation ce n’est pas ce que je préfère, mais je me débrouille.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que lorsqu’on fait du marathon on fait de la force max, ou plutôt de la force endurance ?
Stéphane Boulanger : J’essaye de faire un peu de force, ça aide pour la saison. Notamment pour le travail de la vitesse, ça permettait de mettre plus de dynamisme dans l’eau et d’explosivité pour mieux faire avancer le bateau.
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui, l’objectif c’est d’être champion du monde ?
Stéphane Boulanger : Oui, je n’y pense pas plus que ça tout le temps. Plus l’échéance approche, plus je me mets à rêver. Moi je fonctionne au plaisir. Le sport j’aime ça ! Être sur l’eau, trouver les solutions pour faire avancer ton bateau correctement avec une bonne efficience.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des problèmes techniques que tu as rencontré au fur et à mesure des années ? Que tu as réussi à gommer ?
Stéphane Boulanger : Oui. Pus jeune j’avais soit disant la poisse, pour moi c’était le reflet de mauvaises décisions, je me précipitais trop. Avec le temps je me suis amélioré. Je faisais des erreurs d’inattention, j’étais fougueux.
Les Secrets du Kayak : Si tu pouvais remonter le temps et te donner un conseil, lequel serait-ce ?
Stéphane Boulanger : De moins se prendre la tête. En 2011, si je me suis arrêté c’est parce que j’étais trop focus pour faire de la vitesse, même si ce n’est pas ce que je préférais. Je me dirais de me faire plaisir. La vitesse pendant les courses, la confrontation indirecte, ne m’a jamais fait plaisir.
Se mettre des œillères pour avancer ce n’était pas mon truc.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des athlètes ou des courses qui t’ont inspiré plus jeune ?
Stéphane Boulanger : Oui, mais je n’ai jamais vraiment eu d’idoles. J’ai pris exemple sur d’autres pour travailler mon coup de pagaie. Je ne sais pas ce que ça donnait de l’extérieur mais j’essayais.
En tous les cas si j’avais un conseil à donner aux jeunes ça serait de se faire plaisir, de le faire pour soi, pas pour les autres. A n’importe quel niveau, ça ne reste que du sport.
Vous pouvez retrouver Stéphane Boulanger sur son compte Instagram.
Interview : Christophe Rouffet
Retrouvez tout sur Christophe Rouffet dans cet épisode des Secrets du Kayak. D’abord athlète de haut niveau, il intègre ensuite les instances dirigeantes de la FFCK.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Christophe Rouffet en février 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Christophe Rouffet : Bonjour Rudy, ça va très bien. Enthousiaste et curieux de pouvoir intégrer ta collection de podcasts.
Les Secrets du Kayak : C’est Vincent Olla qui m’avait dit beaucoup de bien de toi, je suis donc content de t’avoir après tout ce temps. Comment as-tu découvert la pratique du kayak ?
Christophe Rouffet : J’ai un papa qui travaillait dans l’industrie, on a beaucoup déménagé jusqu’à ce qu’on habite à la périphérie de Troyes. Et juste à côté il y avait un club de canoë-kayak. On n’est pas resté longtemps, mais mon frère a essayé, il m’a motivé à y aller et j’ai attrapé le virus dès la première fois, je devais avoir 13 ans.
Auparavant j’avais fait de la voile, du tennis, et notre famille était assez outdoor, on faisait pas mal de randonnées et de ski de fond. Mais surtout en famille.
Ma première séance je m’en souviens, c’était dans une barquette pour m’initier, et au milieu de la séance, ils m’ont fait essayer un caps, c’était sympa et challengeant. Le club était ouvert quasiment tout le temps et il était à côté de chez moi, donc j’y ai passé tout mon temps libre du samedi et du mercredi et parfois le soir. Six mois, après on déménageait à Bordeaux.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe quand tu déménages à nouveau, tu as retrouvé un club à Bordeaux ?
Christophe Rouffet : Lors de ma deuxième compétition que j’avais faite à Charleville-Mézières pour le club de Troyes, quelqu’un de la ligue explique au club qu’il souhaite me sélectionner pour les régates de l’espoir. Donc arrivé à Bordeaux, il a fallu que je me débrouille pour préparer les championnats de France.
A Bordeaux, il y avait un club dynamique avec un CTD qui avait remis sur pieds le club. Moi j’arrive, je prends ce qu’il y avait, je dépoussière un vieux kayak et son accastillage, je me débrouille tout seul pour me préparer au mieux les championnats de France qui avaient lieu à Boulogne-sur-Mer.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que c’est courant au bout de six mois de pratique que de se sélectionner pour les championnats minime ?
Christophe Rouffet : Je ne pense pas. A l’époque, je ne connaissais pas les modalités de sélection. Je découvrait le kayak. A cet âge là, je faisais déjà ma taille adulte. J’étais grand pour l’époque : 1,75m et je n’ai pas grandi depuis.
Les Secrets du Kayak : Tu modifiais déjà l’accastillage d’un bateau ? Est-ce courant de le faire à 13-14 ans ?
Christophe Rouffet : C’est à dire que je suis bricoleur. J’avais les clés du club, je pouvais y aller quand je voulais, et il y avait plein de bateaux anciens, et moi j’adorais les tester que ce soit des kayaks ou des canoës. Qu’ils soient de descente, de slalom, ou de sprint.
Il y avait de vieux accastillages en bois et des périssoires. Les bateaux servaient peu. Donc comme il me fallait un bateau qui fonctionne bien et qui ne prenne pas l’eau, je me préparais au mieux.
Les Secrets du Kayak : Comment se sont passées pour toi les régates de l’espoir ?
Christophe Rouffet : Je n’avais jamais vu autant de monde sur une compétition. C’était à Boulogne-sur-Mer, j’ai gagné la série et fait dernier de la demie-finale.
Je me souviens être remonté le long du bassin à Boulogne avec la rage, je ne voulais plus jamais finir dernier d’une course. J’étais en minime deuxième année.
Les Secrets du Kayak : Ça te motive pour faire des compétitions cadet par la suite de manière plus intensive ?
Christophe Rouffet : Oui, l’hiver en aquitaine il y avait des animations types cross-kayak, des critériums, des descentes et des slaloms. Donc l’année suivante je fais toutes les compétions régionales et en course en ligne, j’étais un cran au dessus.
En slalom j’étais un cran en dessous, je n’arrivais pas à me sélectionner aux championnats de France puisqu’il fallait maîtriser les deux pour les cadets. Petit à petit, j’ai creusé la course en ligne.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passaient les entraînements à l’époque pour toi ?
Christophe Rouffet : Les entraînements, je les ai fait avec des gens comme Michel Boccara, il y avait de la dynamique mais c’était principalement des senior donc je m’entraînais plutôt seul sans savoir quoi faire.
Je lisais pour me conseiller sur l’entraînement, en terme de volume et de planification. J’ai aussi navigué en aérobie basse intensité avec un copain sur le lac de Bordeaux.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’avec le recul, il t’a manqué quelqu’un pour te conseiller techniquement à un âge où c’est crucial ?
Christophe Rouffet : Ça a été une quête technique perpétuelle, pas seulement pour moi. Je ne sais pas, je me suis construit autour de ma mobilité. Il me manquait sans doute un répertoire technique pour mes années junior pour faire de l’équipage, mais ça s’est bien passé.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe pour entrer en équipe junior ? Tu avais déjà cette idée de compétition et de performer plus loin ?
Christophe Rouffet : Non, il y avait plusieurs rencontres qui ont fait que ça m’a motivé. J’ai eu en face de moi des entraîneurs de l’équipe de France, des anciens champions, des entraîneurs de champions, ça m’a donné envie.
J’ai exploré toutes les pistes, les pagaies Wings arrivaient sur le marché. Et pour la préparation des Jeux de Seoul, une partie de l’équipe de France est venue s’entraîner à Bordeaux.
J’ai eu la chance d’ouvrir le club tôt le matin pour eux, et j’ai eu la chance de faire des séances avec eux. Ils étaient bienveillants, c’est là que la deuxième piqûre est arrivée à 16 ans. Mais je n’avais pas de jeunes de mon âge avec qui m’entraîner à Bordeaux.
Les Secrets du Kayak : En cadet, tu fais de bonnes performances en compétition ?
Christophe Rouffet : J’ai du faire cinquième en cadet 2 en championnat de France, c’était monstrueux, mais pour moi je préférais gagner. C’était Bertrand Oger (Lunéville) qui avait fait champion de France cadet, il me fallait le battre. Je me suis entraîné comme un dingue.
Il me fallait gagner en technique, apprendre à naviguer dans toutes les conditions. C’était un peu acrobatique. L’été je faisais beaucoup de jeux avec le bateau. Avec l’eau-vive, j’avais de bons appuis.
Je faisais pas mal de course à pieds le soir et du renforcement musculaire dans ma chambre tous les soirs.
Les Secrets du Kayak : Tu n’as pas eu de scolarité aménagée pour la pratique du kayak ?
Christophe Rouffet : Si, sur mon année de terminale je suis allé en sport étude à Caen, et c’est là que j’ai intégré les structures d’entraînement de la fédération.
Les Secrets du Kayak : Comment on faisait à l’époque pour intégrer un sport étude ?
Christophe Rouffet : Il y avait au mois de mars des tests qui permettaient de candidater auprès des responsables des structures d’entraînement. Moi je l’avais fait à 15 ans. C’était des tests de motricité, de détente verticale… et un test de 100m et de 2000m et un entretien.
Il y avait une visite médicale. Je n’avais pas souhaité à 15 ans y aller, mais pour la terminale j’avais fait vice champion de France en junior 1, et il me fallait passer le cap. Il y avait de grands noms à Caen.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe à Caen, est-ce que d’avoir un entraîneur au jour le jour, tu fais des progrès énormes ?
Christophe Rouffet : Je fais champion de France de fond en premier titre. Ensuite Michel Larchevêque est parti sur l’organisation des championnats du Monde à Vaires-sur-Marne en 1991 et ça passait moins bien les relations avec son successeur.
Du coup, je suis moyen même si je suis en équipe junior. Je dois faire une médaille de bronze aux championnats de France de vitesse. Rien de plus.
Les Secrets du Kayak : Quel est ton plan pour performer plus ?
Christophe Rouffet : Après mon bac, je postule sur le pôle France de Dijon. Il y avait une belle équipe là bas. Je quitte la Normandie pour la Bourgogne.
On construit point par point les choses. Je m’étais engagé sur des études de médecine. J’essaie de composer sport et étude. Je ne mets pas tout dans le sport, je reste moyen et aux portes de l’équipe de France.
Avec le recul, je comprends que par mes études je cherchais en fait des billes pour mieux comprendre et mieux m’entraîner. C’est logique de ne pas avoir concrétisé.
Puis je suis parti en STAPS j’ai fait le DEUG en un an. Et là c’était les études pour le sport. J’ai pu vivre ma vie de monomaniaque de course en ligne. Je respire kayak je dors et vie kayak.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu arrêtes médecine pour entrer en STAPS ?
Christophe Rouffet : Je n’ai simplement pas réussi le concours, ni la première ni la deuxième année. Je m'étais donné les moyens de réussir, mais c’est que ce n’était pas pour moi.
En Staps, le but était d’en profiter. Le sport était au centre des études. On avait du temps pour s’entraîner. On pouvait faire des sorties de ski de fond, il y avait de bons coureurs à pieds, c’était du plein air et du bateau.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ton volume d’entraînement a augmenté au fur et à mesure des années ?
Christophe Rouffet : Oui et surtout à la fin, parce que j’étais moins blessé ou moins malade.
J’ai pu réintégrer les équipes de France en 1993. En 1994, je fais partie du K4 pour les championnats du monde de Mexico.
Ça se passe super bien pour la préparation. On se débrouille pour se faire des stages l’été, on arrive aux championnats du monde mais on fait presque série remorque. Il a fallu aller aux championnats du monde pour se rendre compte qu’on n’avait pas le niveau.
Donc j’étais un peu amère. L’ambiance n’y était pas, chaque groupe se dénigrait. Mais j’ai appris beaucoup.
Les Secrets du Kayak : Quand tu rentres en équipe A, tu as accès à des stages auxquels tu n’avais pas accès ?
Christophe Rouffet : Ça permet de côtoyer les meilleurs français très régulièrement. Tous les 15 jours, on était en stage. En France, en Hongrie, en Afrique du Sud. Il y a des nations très rigoureuses dans leurs entraînements.
Tu es censé faire de l’aérobie, et en fait ça se transforme en course de fond. Ça permet de se former sur les coups en douce et comment bien se placer.
Les Secrets du Kayak : Tu as fini ta carrière quand Kersten Neuman est arrivé. Est-ce qu’avant lui vous faisiez le type de séance qu’il proposait ? Bien cadré ?
Christophe Rouffet : Avant 1992, c’était une organisation tournée autour du héros : Alain Lebas. A l’arrivée de Jacques, il a souhaité structurer un staff avec une vraie équipe d’encadrement. Une programmation a été mise en place construite et suggérée à tous les athlètes, inspirée des allemands. Avec des règles claires et précises.
Ça a permis ensuite à Kersten d’arriver sur un terrain déjà fertile pour la méthode allemande. Mais je pense qu’on n’a pas tout compris de ce qu’il a amené. Moi j’ai arrêté ma carrière à la fin des qualifications olympiques en 2000.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à un moment tu te rapproches des meilleurs français ?
Christophe Rouffet : Je fais des médailles aux championnats de France dès 1994. J’étais un bon français, mais mauvais à l’international. Avec le recul, il m’a manqué de la force endurance. Pour moi, quand tu es en cadet c’est important d’en faire. Ceux qui en ont fait, ont une meilleure base pour faire des max ensuite.
Il faut avoir envie, être prêt et frais au moment de l’échéance terminale. Pour moi, j’en faisais trop même au moment de l’échéance terminale. C’est ce que j’ai tenté de mettre en place ensuite comme directeur de l’équipe de France, mettre en place des périodes de développement, des périodes de rappel de volume, et éviter de se désentraîner.
Et la coupure de bateau l’hiver, je la trouve intéressante pour développer la force sereinement. A l’époque, je ne me rendais pas compte de tout cela. C’était rare que ça aille bien au bon moment.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à un moment tu fais des places à l’international ?
Christophe Rouffet : En 1996, quatrième en coupe du monde, 1997 quatrième aussi. A Halifax c‘était mes derniers championnats du monde, mais j’ai déclaré une appendicite là-bas. J’ai fait les courses, en K1 et K2 mais c’était fébrile.
Après 1997 arrive Kersten et les tests mis en place font que je suis loin du compte, je ne passe pas. Les jeunes arrivent et se retrouve dans le nouveau système.
En 2000, je ne passe pas les qualifications non plus. Donc je décide de travailler davantage pour une vie professionnelle.
Les Secrets du Kayak : Tu n’es pas pris alors que tu es bon sur le kayak, pourtant le sport c’est le kayak, pas la musculation ?
Christophe Rouffet : Effectivement, ça ne me faisait pas rigoler. L’enjeu, c’était la dynamique nationale. Le développement de la force endurance est une des clefs du succès. Aujourd’hui, je ne vois pas comment on pourrait revenir en arrière.
On croit que les gens ont comprit l’importance de la musculation, on avait décidé de retirer les tests, mais en fait ils avaient tous arrêté la musculation. Donc on les a remis dans les modalités de sélection.
Pour revenir à ma carrière en 2000, il y avait de beaux bateaux dont celui de Babak Amir-Tahmasseb, champion du monde sur le K1 1000, c’était pas la peine d’amener des gens pour faire série remorque. Je ne suis pas du tout aigris, j’en ai profité jusqu’au bout.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’a un moment tu t’orientes vers d’autres études pour travailler avec la fédération ?
Christophe Rouffet : J’ai fait Licence Staps pour être prof d’EPS, et au moment de la maîtrise, je me suis orienté sur la filière entraînement management. Puis j’ai fait le bataillon de Joinville en 1996, et je passe le concours de prof de sport.
C’était Hervé Madoré le DTN à l’époque qui m’avait mis sur des missions nationales. J’étais cadre technique et sportif de la fédération.
Les Secrets du Kayak : Quel était ton rôle au sein de la fédération ?
Christophe Rouffet : La première année, je dois fermer le pôle France de Lille et le transformer en pôle espoir. L’année d’après, sur deux ans je suis conseillé technique national pour le département de la fédération.
La différence entre le pôle France et le pôle espoir de Lille, c’est le replacement des entraîneurs. Il y avait un peu moins de sportifs là-bas, les stars du moment sont passées à autre chose, il y avait un manque de sportifs puisqu’ils restaient à Boulogne-sur-Mer ou à Saint-Laurent-Blangy.
Ma mission suivante était en 2000, Antoine Goetschy cherchait un directeur administratif et financier. J’avais fait les études pour, j’avais les ressources, donc je fonce. J’ai vraiment construit ma compétence professionnelle à ce moment là. J’ai appris beaucoup.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu continues à naviguer de temps en temps à ce moment là ?
Christophe Rouffet : Kersten m’avait demandé de ralentir l’entraînement. Je naviguais un peu, mais moins, ça n’avait plus de sens pour moi. Je n’avais pas vraiment le temps non plus.
Les Secrets du Kayak : Quand tu rentres à la fédération, c’est quoi ta mission de vie à ce moment là pour le kayak ?
Christophe Rouffet : Ma mission professionnelle était claire. C’était de prouver à toutes les personnes du siège fédéral que dans la course en ligne il y avait des personnes de qualité avec des ressources et des inspirations et du potentiel.
L’image du kayak était celle d’une discipline archaïque et poussiéreuse. Ils parlaient d’une ère du kayak que je ne connaissais pas. Pour moi, le kayak c’était du fun de la vitesse…
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu changes de poste ensuite?
Christophe Rouffet : Au bout d’un moment, c’était devenu insupportable l’ambiance et le fait que l’équipe de France ne fonctionne pas. Soit je m’impliquais, soit je partais. C’était Pascal Boucherit qui s’occupait de l’équipe de France. Donc c’est Antoine Goetschy qui reprend le poste de Pascal.
Le poste de DEF devient vacant. Donc je deviens directeur d’équipe sans jamais avoir été entraîneur dans une situation ou c’était la Bérézina de tous les côtés. On a participé aux JO d’Athènes aux forceps.
Lorsque je deviens DEF, à plusieurs niveaux j’avais des idées à développer. J’ai pu participer au bilan de l’olympiade d’Athènes, et je les ai mis devant le fait que rien qu’administrativement ils étaient débordés, sans compter le travail à faire avec les athlètes.
Il fallait libérer les entraîneurs de cette charge. Je voulais apporter de l’intelligence dans la préparation. J’ai partagé ma vision avec Olivier et Jean-Pascal.
Il y a eu des embûches comme avec Marie Delattre et Anne-Laure Viard qui ont frôlé l’élimination.
On a essayé de mettre en place une organisation soutenante et apprenante avec les athlètes. Une complicité globale s’installait. C’est quand chacun a commencé à apprendre des autres que la course en ligne a vraiment progressé. En tous les cas, verbalement j’en ai pris plein la tête le temps que ça fonctionne.
Ensuite à Zagreb, pas mal de bateaux ne faisaient que neuvième. A un moment donné il faut que tout le monde soit dans le même projet, il fallait que les athlètes deviennent pro et matures.
Après ce qui était dur pour les athlètes, c’est que systématiquement avant les championnats du monde, donc vers les championnats d’Europe, ils avaient un rappel de volume, de force. Ils n’encaissaient pas beaucoup le lactique.
Mais je savais que les bateaux seraient prêts pour les championnats du monde.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que de faire deux olympiades en tant que directeur de l’équipe de France, c’est ce que tu voulais ?
Christophe Rouffet : Depuis Jean-Claude Le Bihan, je dois avoir le record du nombre d’années passées auprès des équipes, ou bien est-ce Alain Lebas.
C’était un choix pour structurer les choses dans la continuité de ce qui était fait. Et l’olympiade de trop c’est celle où tu ne te fais plus chier, donc il faut passer la main avant la troisième.
Avec le recul, je suis fier de cette aventure. Jusqu’en 2009, la France est dans les premiers rôles. On commence à se méfier du maillot français.
J’ai un regret personnel, mon couple n’ayant pas tenu jusqu’à la fin de la première olympiade.
Lors de la deuxième, il y a eu des changement structurel en 2009 sur la gestion de la prime des entraîneurs, c’était de la responsabilité du président de décider. Ma proposition collective et collaborative n’a pas été retenue.
Puis les deux entraîneurs élites étaient sous ma responsabilité, puis ils sont passés sous la direction de leur pôle pour la deuxième olympiades.
Le kayak de descente pour mieux performer sort des pôles France de Nancy et de Vaires, ce qui a été sclérosant pour nous autres.
Donc 2009-2011, il n’y a plus d’équipes apprenantes et soutenantes. C’est devenu chacun pour son pôle. On sort de la dynamique de progression pour rentrer sur une dynamique de régression. Je n’ai pas du être assez convaincant et offensif sur les prises de décisions. Olivier Boivin n’était plus dans l’équipe et ça s’est ressenti.
Les Secrets du Kayak : Ça s’est joué au niveau politique en fait et ce sont les athlètes qui en ont pâtis ?
Christophe Rouffet : Moi je parle que des choses qui étaient sous mon contrôle, d’autres ne l’étaient pas.
Deuxième olympiade, c’était la guerre entre les présidents de la commission internationale de course en ligne et le président fédéral. Pour des raisons électorales. Ça s’est joué à plein d’endroits même au siège fédéral.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que le fait qu’il y ait moins de cadres au sein de la fédération c’est une des raisons pour laquelle la course en ligne a du mal à performer ?
Christophe Rouffet : Ce n’est pas facilitant mais ce n’est pas le sujet, la performance se construit sur l’eau. C’est intéressant lorsqu’ils sont soutenus, jusque dans la cohérence des critères de sélection.
Aujourd’hui je travaille à l’INSEP sur tout ce qui est de la dimension mentale, on peut développer les modes de gestion mentale et du stress, mais si le mode de sélection est pourri, tu arrives aux JO cramé. Tout peut être facilitant ou limitant.
Les Secrets du Kayak : Tu as toujours eu une démarche de continuité par rapport à tes prédécesseurs, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Est-ce que quand tu arrêtes en 2012 tu es confiant pour ceux qui prennent ta relève et pour la réussite du kayak de course en ligne ?
Christophe Rouffet : Quand j’arrête en 2012, je suis rincé. Trop c’est trop. Je l’avais annoncé au début de l’olympiade, je n’avais plus l ‘énergie. C’est Vincent Olla qui a remporté l’appel d’offre, il a été structurant dans le staff de l’équipe de France lors des olympiades, chacun connaissait son job, je n’étais pas inquiet.
J’ai toujours eu confiance dans le potentiel des athlètes. En 2005, les athlètes de plus de 23 ans devaient selon moi, faire une finale de coupe du monde pour aller aux championnats du monde.
En 2012, on sort des JO sans médaille. Ça fait douche froide, je passe la main en me disant qu’ils ont tout ce qu’il faut pour réussir.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu fais par la suite ?
Christophe Rouffet : Je suis ensuite adjoint du DTN sur le haut niveau de la fédération donc directeur sportif adjoint. Sur la partie haut niveau on s’est réparti les tâches, j’étais avec le kayak-polo, la descente. Parfois avec la course en ligne et les jeux de la jeunesse. Piloter la partie administrative par la mise en liste, les modalités de sélection…
Je continuais à aider sur les sélections en course en ligne et en slalom. Je reste quatre ans sur le poste.
J’avais fait 20 ans à la FCCK et ensuite le seul poste qui pouvait m’intéresser c’était DTN, mais n’ayant pas les ressources pour le devenir j’avais besoin d’aller voir ailleurs. Je travaillais déjà pas mal avec l’INSEP, puis j’y ai postulé.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi pour toi les ressources qu’il te manquait pour être DTN ?
Christophe Rouffet : C’était la disponibilité mentale. Pendant trente ans, ma maison c’était mon sac et mes pagaies. Tu pars 200 jours par an, je voulais profiter de mes proches, découvrir une vie normale.
Au début j’ai eu peur de m’ennuyer, mais non. J’ai travaillé avec les fédérations pour préparer les JO de Tokyo, le débriefing puis sur Pékin. On est sur de gros projets en ce moment. Je reste près des JO.
Les Secrets du Kayak : Quels sont tes projets pour aujourd’hui ?
Christophe Rouffet : Je souhaite transformer la façon de travailler sur les formations à l’INSEP.
Aujourd’hui, il faut inventer des services et des méthodologies. La façon dont on regarde le sport est trop dans l’intellectuel, à mon sens il faut aussi libérer le mouvement des individus et des organisations.
On est bloqué par des réflexes archaïques qui tendent vers la blessure, la stagnation... Il faut construire le kayak avec un profil psychomoteur de l’athlète, le tout en cohérence. C’est une approche systémique et opérationnelle de la performance humaine, ça m’anime.
Les Secrets du Kayak : Si tu pouvais remonter le temps, quel conseil te donnerais-tu ?
Christophe Rouffet : Écoute toi ! Garde ton esprit critique. Écoute toi d’abord, arrête de vouloir être le champion de l’entraînement. J’ai trop forcé au mauvais moment, je me blessais au moment des stages, c’était à celui qui faisait le plus de kilomètres, je suis tombé malade.
J’en faisais trop, trop de choses qui ne me faisaient pas rêver. J’ai voulu combler mon point faible, et à la fin je n’avais même plus de plaisir à m’entraîner.
J’ai eu peu de blessures, mais c’était des tendinites, une cheville tordue, un kyste sur le poignet. Des petites choses vites handicapantes.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a d'autres sujets que tu voulais aborder ?
Christophe Rouffet : L’essentiel a été dit, on pourrait en parler des heures. Mais oui il y en a un, celui de l’olympiade de 2005-2008.
L’équipe progresse, mais il y a aussi Antoine Goetschy l’ancien DTN de la FFCK qui devient secrétaire général de la fédération internationale. Les contrôles anti-dopage changent un peu, c’est à dire que les nations comme les bulgares ou les polonais y passaient et nous beaucoup moins.
Je pense que c’est pure spéculation de ma part, mais je pense que ça a aussi contribué à faire qu’on a pu gravir des marches sur l’échiquier international.
Les Secrets du Kayak : C’est vrai que c’est une question que je n’aborde pas souvent la question du dopage, venant du milieu de la musculation j’ai certains doutes sur des athlètes de l’international qui ont des physiques qui me laissent perplexes.
Christophe Rouffet : Parfois il y a des athlètes inexistants au cours d’une olympiade et d’un coup ils pointent le bout de leur nez, et passent pour les JO. Parfois il y a des doutes, mais ça fait partie du jeu, et je pense qu’on est capable en étant plus malin et en libérant le mouvement des sportifs et des équipes de faire des choses bien, et qui développent l’individu. Le dopage est de l’aliénation de l’individu.
Une dernière chose, pour toute la communauté de pagayeurs : il faut croire en nos sportifs et dans le potentiel de nos entraîneurs. Si on les prend pour des truffes ils vont rester sous la terre, prenons les pour des aigles !
Vous pouvez retrouver Christophe Rouffet sur son compte Linkedin.
Interview : Mikael Ortu
Retrouvez tout sur Mikael Ortu dans cet épisode des Secrets du Kayak. D’abord athlète de canoë kayak, il devient ensuite entraineur de club et des équipes de France.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Mikael Ortu en février 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Mikael Ortu : Ça va très bien, merci.
Les Secrets du Kayak : C’est un plaisir de t’avoir sur le podcast, il y a de nombreux mois Eugénie m’avait parlé de toi. Tu es actuellement en stage ?
Mikael Ortu : Oui au Portugal avec le collectif kayak homme, kayak dame et canoë dame. On attaque la troisième semaine. Pour moi c’est une première expérience avec les collectifs senior sprint. Même si j’étais déjà intervenu sur les collectifs plus jeune.
Je me sens bien, je prends mes marques tranquillement. Ça se passe super bien avec les chefs de projet. On est prêt à attaquer la saison 2022.
Les Secrets du Kayak : Les conditions ont l’air exceptionnelles là-bas, le bassin à l’air hyper plat, un régal ?
Mikael Ortu : Oui, on a eu un peu de pluie mais c’est génial. On peut faire énormément de distance, c’est un beau site.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu découvert le kayak ?
Mikael Ortu : A l’âge de 8 ou 9 ans par mon papa qui faisait du slalom à Pau. Il est ensuite arrivé en région parisienne, il a intégré le club de Mantes-la-Jolie mais c’était de la course en ligne.
Moi je faisais différents sports et il m’a proposé le kayak et ça m’a plu. Donc je suis resté de 1988 à 2003 au club de Mantes-la-Jolie, d’abord comme compétiteur puis comme salarié.
Les Secrets du Kayak : Comment se sont passés tes débuts avant la compétition ?
Mikael Ortu : J’ai toujours fait du sport, de l’athlétisme, du foot, du karaté et un peu de natation. Le kayak j’y ai adhéré, je me suis vite mis dedans.
Je faisais ensuite de bonnes places dans les petites catégories poussin et minime. La compétition m’intéressait.
On avait des entraînements le mercredi et le samedi. Ça marchait bien. Je savais que c’était ce que je voulais faire.
Les Secrets du Kayak : A partir de quel moment tu t’es pris plus de passion pour cette pratique, à partir de quand as-tu augmenté ta fréquence d’entraînement ?
Mikael Ortu : C’était en année de minime 2, après les championnats de France en minime 1, on était allé en finale avec les copains et j’étais le seul kayak homme à être revenu sans médaille cette année là. Il m’en fallait une pour l’année suivante.
Il y avait des équipes cadet qui fonctionnaient bien, j’ai commencé à m’entraîner avec eux et puis j’ai rajouté des petits footing, un peu de PPG à la maison.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’avec cet investissement tu as plus progressé et tu as pu avoir une médaille au championnat minime ?
Mikael Ortu : Je ne sais pas si c’est le fait de m’être entraîné plus ou bien d’être davantage motivé, ou bien les deux, mais j’ai pas mal progressé cette année là. Ensuite j’étais entré dans un schéma pour que le kayak soit au centre de mon projet de vie pour les années à venir.
Les Secrets du Kayak : Comment ça s’est passé lorsque tu étais minime 2 et que tu t’entraînais avec les cadets, donc plus âgés et plus forts que toi ?
Mikael Ortu : Je m’accrochais dans la vague, je tenais 5 min. L’objectif pour moi, c’était de tenir l’échauffement. Ça durait deux bornes. On était sur des Caps. On essayait d’apprendre.
Au fur et à mesure, on tenait une partie de l’entraînement et au fil des mois et des années on arrivait à s’entraîner avec eux. On était pas mal en autonomie.
On avait une entraîneur bénévole, Corinne Berard qui bossait, on n’avait pas de cadre permanent comme on le voit aujourd’hui.
En minime 2 on a pu courir dans des lancer, ranger, Orion. Au fur et à mesure, on progressait sur des bateaux qu’on voulait et sur lesquels on tenait.
Par la suite en minime, on gagne le K2, on fait deuxième en K4 donc super content. L’année de cadet 1, on doit faire deuxième en K4 et troisième en K2. L’année de cadet 2, je me blesse au dos.
Diagnostique difficile à poser, je m’arrête de faire de la compétition en cadet 2 et je coupe complètement avec le monde du kayak. Je fais autre chose pendant les années du lycée. Je vais à l’école, je fais la fête, je fais de l’athlétisme, un peu de handball pendant deux ans mais plus du tout dans une dynamique de haut niveau.
Les Secrets du Kayak : Comment ça s’est passé pour ton dos par la suite ?
Mikael Ortu : Ca ne s’est pas passé ! C’est toujours un peu en soin. Même si j’avais pu reprendre, je n’était plus dans le truc. A mes 16-20 ans, j’ai toujours mes copains du kayak mais je ne mets plus les pieds dans un club, et je ne suis plus licencié.
Les Secrets du Kayak : Lorsque j’étais gamin et que je faisais de l’athlétisme, mon entraîneur me disait que l’écrémage se faisait souvent autour de 15-16 ans. Est-ce que tu l’as remarqué autour de toi en tant qu’entraîneur ?
Mikael Ortu : Moi je trouve que ça se fait vraiment sur les années lycée. Certains vont mettre le canoë kayak au centre de leur projet de vie. Moi j’en ai en club des jeunes qui savent qu’ils arrêteront à 18 ans parce que les études ne sont pas forcément compatibles avec la pratique de haut niveau.
C’est un des gros problèmes qu’on a que ce choix de continuer ou d’arrêter le kayak après le bac.
Les Secrets du Kayak : Souvent, soit tu fais du kayak à fond, soit tu n’en fait plus du tout. Est-ce que ma perception est la bonne ?
Mikael Ortu : Soit on met tout en place pour performer et ça va être très compliqué d’avoir une vie normale à côté, un boulot, ou des études sans aménagement pour performer. Même chez les jeunes, au club d’Auxerre, chez les juniors, 100 % de ceux qui ont été en équipe de France ou en collectif sont passés par des sections d’horaires aménagés.
Ça existe peut être ailleurs des jeunes qui performent sans horaires aménagés, mais pas de ce que j’ai pu constater.
Les Secrets du Kayak : Quel est le diagnostique aujourd’hui pour ton dos ?
Mikael Ortu : J’ai plusieurs hernies discales. Au niveau des cervicales, ça ne s’est pas vraiment amélioré. Après avec le recul, à l’époque il aurait plutôt fallu me conseiller de continuer le sport pour soigner mon dos plutôt que de tout arrêter.
J’aurais mieux fait de faire de l’activité un peu plus adaptée. A l’époque en musculation, on n’avait pas tous ces exercices de prophylaxie qu’on a maintenant. La musculation j’adorais ça mais on n’était pas encadré, on faisait des tirages et du développé couché pur. Pour nous le but était de mettre le plus lourd possible. Je pense que ça n’a pas aidé à ce que mon dos aille bien.
J’avais fait deux trois médailles en minime, mais ce n’est pas pour cela que j’aurais forcément performé après. Mais j’avais placé le kayak au centre de mon projet, j’avais demandé à entrer au pôle espoir de Caen.
Tu sais, tes potes sont ceux du kayak, tes journées sont rythmées par le kayak, on fait un peu le deuil et on passe à d’autres choses pendant quelques années, jusqu’à ce que ça me rattrape au niveau professionnel.
Les Secrets du Kayak : Comment ça te rattrape ?
Mikael Ortu : Je fais un Bac littéraire option art plastique qui ne m’intéresse que très peu. Je me retrouve sur une Fac de droit à Nanterre, et au bout de six mois je me dis que ce n’est pas fait pour moi.
J’ai toujours voulu encadrer de tout temps, donc je me tourne vers un BE1 et je me réinscris au club de Mantes la Jolie, et j’encadre bénévolement les équipes minimes. C’était François During le CTR de l’équipe de France.
Ensuite j’encadre un peu le pôle espoir de Vaires-sur-Marne à l’époque, je valide mon BE1 et le club de Mantes décide de créer un emploi jeune, j’encadre donc les cadets, minimes et junior.
Les Secrets du Kayak : Pour passer le BE 1, tu es remonté dans un bateau ?
Mikael Ortu : Oui, du jour où j’ai repris une licence je me suis remis à m’entraîner. Comme si je n’avais jamais arrêté, soit deux fois par jour.
Je retrouve rapidement mon niveau de cadet mais comme senior c’est un peu compliqué, donc je refais des compétitions, mais sans aucune prétention.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que ces années là ne sont pas rattrapables ?
Mikael Ortu : Je ne sais pas trop, ce sont quand même des années clés. Je le vois avec les sportifs que j’encadre. Cadet-junior, tu développes vraiment des choses et tu rentres dans une démarche de rigueur nécessaire à la pratique du haut niveau. Moi je ne l’ai pas rattrapé en tous les cas.
Les Secrets du Kayak : Lorsque tu as ton emploi jeune, tu continues d’encadrer les minimes ?
Mikael Ortu : J’ai un poste d’agent de développement, donc je fais un peu d’administratif. Mais mes missions sont essentiellement sur le développement des jeunes minime-cadet-junior pour la compétition.
En parallèle, il y a Grigore Obreja, qui lui a été médaillé en C2 au club de Mantes, un roumain qui est arrivé en France dans ces années là et qui s’occupe des canoës du club, et j’apprends avec lui de 2000-2003. Il entraîne Mickaël et Gérard Couton, qui sont à l’époque les gars forts du canoë français en 2000.
En résumé, j’ai appris avec lui la rigueur, le travail, l’investissement. Moi qui suis kayakiste, j’arrive à développer mes compétences pour encadrer les canoës
Les Secrets du Kayak : Quelles sont les différences d’apprentissage d’un point de vue de l’entraîneur entre les deux pratiques ?
Mikael Ortu : Moi c’était surtout les compétences techniques qui m’intéressaient, n’ayant pas fait de canoë il fallait que je me suis construise mentalement l’image de ce qu’était la technique en canoë. Il ne m’a pas expliqué la différence, il m’a apprit sa technique propre au canoë. Ça m’a permis d’entraîner pas mal de canoës dans ma carrière d’entraîneur.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe avec tes jeunes à Mantes ?
Mikael Ortu : Ca se passe bien, ça m’a confirmé mon choix d’orientation professionnelle. C’était important puisque j’étais perdu au niveau professionnel. J’avais choisi de me lancer là-dedans alors que je n’avais pas pratiqué pendant plusieurs années. Vingt-ans plus tard, j’entraîne encore.
Il y a quelques résultats qui arrivent, mais ça ne reste que des cadets au niveau national. J’avais un groupe de kayak dames qui ramènent des médailles et un groupe de kayak hommes cadet aussi.
Je les aies eu trois ans, donc lorsque je m’en vais ils sont juniors 1 et je sais que l’année d’après les deux kayaks hommes sont en équipe de France junior l’année d’après.
Ce sont de très bons souvenirs. Ça marchait pas mal
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu quittes Mantes ?
Mikael Ortu : Les emplois jeunes c’était pour une durée de cinq ans, je savais que ça ne serait pas forcément pérennisé. Il me restait deux ans, et j’apprends qu’au club de Bourges il y a un poste vacant sur un emploi aidé possiblement pérénnisable. Je pensais que ça y serait possible.
Pendant trois ans, j’ai trois quatre athlètes. Il y a des résultats corrects mais la mairie ne soutient pas le projet. On n’arrive pas à développer le club, on n’a pas de local, c’est assez compliqué même si les bénévoles font du bon boulot. Je reste de 2003 à 2006 au club de Bourges.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses qu’il faut absolument chercher à performer en cadet et junior pour espérer avoir une carrière plus tard ?
Mikael Ortu : Il y avait une étude statistique qui avait été faite il y a quelques années. A quelques exceptions près, la majorité des athlètes qui étaient en équipe de France senior avaient été finalistes en monoplace en minime ou médaillé en équipage en championnat de France en minime.
Après ça peut être usant, ce sont des carrières qui sont longues, il faut tenir sur toute la longueur. Je pense que c’est important de rentrer dans une démarche d’entraînement avec de la rigueur, avec de la prévention de blessure.
La porte n’est jamais fermée, mais oui je pense que c’est mieux quand tu as déjà performé en cadet. Mais pour moi, les deux situations existent.
Un sportif cadet bon en kayak mais qui sait faire plein d’autres choses pourra davantage performer dans l’avenir, qu’un sportif cadet qui est bon en kayak parce qu’il n’aura fait que du kayak. Si c’est tout ce qui a été fait autour du kayak qui aura permis d’être bon en kayak, ça lui permettra d’être bon plus tard. En revanche pour l’autre catégorie, à un moment donné, il va manquer quelque chose pour passer le cap du très haut niveau.
Les Secrets du Kayak : Je trouve que d’un point de vue de la motivation c’est dur de faire autre chose quand tu es passionné par le kayak. Est-ce que tu as des astuces pour motiver tes jeunes ?
Mikael Ortu : Moi je leur dis toujours que s’ils font quelque chose qui ne leur plaît pas, il faut se poser la question de savoir pourquoi est-ce qu’ils le font. Est-ce utile de le faire pour leur objectif ?
La grande majorité des sportifs n’aime pas faire la course à pieds. Alors que pour moi c’est une condition sine qua non de la performance. Je ne dis pas qu’il faut être champion d’athlétisme, mais il faut avoir un bon niveau.
Il y a un minimum à avoir dans les disciplines annexes. Un bon pagayeur est un sportif complet. Ça se retrouve chez les étrangers. La plupart ne sont mauvais nul part (ski de fond, course à pieds…).
On est aussi sur un sport de gros volumes, c’est important de trouver un côté ludique sur d’autres disciplines.
Les Secrets du Kayak : Au final, à Bourges ça ne se passe pas comme tu le veux et tu pars ailleurs ?
Mikael Ortu : Oui, j’avançais un peu dans l‘âge, notre premier enfant arrivait bientôt, il me fallait un salaire à la fin du mois. J’ai un ancien copain d’Île de France, qui était au club de Créteil, il était à Auxerre en 2006 et il passait son concours de gendarme.
C’était un CDI pérennisé et on était mis sur l’entraînement au club d’Auxerre. Donc en 2006 j’arrive à Auxerre, c’est un tournant dans ma carrière.
Le plan d’eau y est très petit, ça fait 1500m parfois le niveau d’eau varie mais il y a un canal de 8 km pas loin. C’est une rivière avec un barrage, ce n’est pas idéal mais ça permet de s’entraîner correctement.
Les Secrets du Kayak : Quand tu arrives à Auxerre tu as un plan de développement ? Ton poste évolue ?
Mikael Ortu : A peine arrivé, on part au premier championnat de France de marathon, on est six. Le club est entre la 15 et 20ième place.
Le président de l’époque me donne l’objectif de développer les jeunes, sans contrainte, il me donne carte blanche. Il y a une section officieuse de sport étude au lycée rattaché au club de foot. Donc je saute sur l’occasion pour inciter les jeunes pour les motiver.
On passe à 13 gamins en deux ans. Pareil pour le collège, je récupère quelques gamins. On bosse beaucoup pour développer l’équipe dans la quantité et la qualité.
Les Secrets du Kayak : Ça ressemble à quoi les journées d’un entraîneur de club ?
Mikael Ortu : Il n’y a pas de journée type. L’entraîneur vient bosser quand les gens peuvent s’entraîner. Donc il n’y a pas d’heures. Après j’ai quand même mon planning de journée de travail. Mais dans la réalité, il y a peu de jours où je ne passe pas au club.
A Auxerre, je suis directeur technique. Je dois proposer une politique sportive du club et faire l’encadrement. J’entraîne à partir de minime 2.
Je suis mis à disposition du club mais je suis employé par la mairie. Je ne suis pas salarié du club. Ma collègue, c’est pareil. Et on a un apprenti qui est salarié du club.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des critères pour détecter les jeunes à haut potentiel ?
Mikael Ortu : On demande à tout le monde de venir, et on demande à ceux qui ont plus de potentiel de rester. Il y a des gabarits plus intéressants que d’autres pour performer. L’été il y a des animations, on voit parfois des jeunes à bon gabarit et on les motive.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des facteurs qui peuvent expliquer plus le choix du canoë par rapport au kayak ?
Mikael Ortu : Clairement, auparavant ceux qui n’étaient pas très forts en kayak faisaient du canoë. Ceux que j’ai eu en canoë à Auxerre, c’était plus un choix de leur part. Il y a un vrai historique en canoë au club d’Auxerre, avec des médaillés. Moi c’est à la demande, je ne les contrains pas.
Les Secrets du Kayak : Finalement, ça s’est bien développé ?
Mikael Ortu : Oui ça marche super bien. Les dirigeants nous ont fait confiance. On a eu les mains libres, on est assez gros, on est sur le podium des trois gros clubs français. On a de bonnes équipes, avec une dizaine d’athlètes en collectif équipe de France toutes catégories confondues.
Les Secrets du Kayak : C’était un but pour toi de devenir un jour entraîneur national ?
Mikael Ortu : Non, je voulais juste entraîner. On s’occupe de sportifs en essayant de le faire le mieux possible.
Les Secrets du Kayak : Comment ça fonctionne de gérer le club et d’être dans le même temps entraîneur national ?
Mikael Ortu : J’ai pris un 80 % à la mairie et j’interviens sur les équipes de France lors des stages et sur les compétitions. J’ai 110 jours à faire pour les équipes de France cette année.
Les Secrets du Kayak : Quand on commence le kayak j’imagine qu’il y a des prérequis techniques à apprendre. Quand tu entraînes les meilleurs, sur quoi on travaille ? Quels sont les détails qui font la différence pour toi ?
Mikael Ortu : Les petits détails vont être d’individualiser au maximum sur chaque athlète. Au quotidien, lors des entraînements ça se fait en grand groupe et souvent c’est la sélection naturelle qui s’applique. Là on va vraiment prendre en compte le passé des athlètes, leur âge, leur expérience afin que chacun exprime le maximum de son potentiel.
Les Secrets du Kayak : A 19 ans, est-ce qu’on est encore en train de trouver sa technique ? A contrario à 40 ans, est-elle acquise ? C’est ça l’individualisation ? Qu’est-ce que tu appelles individualisation à ce niveau là ?
Mikael Ortu : Ça va être de l’individualisation physique. L’âge avançant on va faire plus attention aux blessures, à la récupération. J’avais lu le podcast de Julien lorsqu’il disait qu’en Hongrie après 14 ans la technique était comme considérée être acquise.
Moi je pense qu’en fait la technique il n’y a pas un jour où on n’en parle pas. On la travaille tout le temps. Je le fais à tout âge.
La bonne technique est celle qui permet à chacun d’aller vite. Elle est individuelle. On a des obligations de transmission, de fixation de mains, de transmission de connexion entre le haut et le bas. Mais chacun va trouver sa technique qui lui est propre en fonction de sa qualité et de sa morphologie.
Les Secrets du Kayak : Au sujet de l’appui, il y a deux courants. Soit tu te tractes proche du bateau, soit tu vas écarter. As-tu un avis là dessus ? Je me cherche encore et je ne sais pas ce qui est le mieux.
Mikael Ortu : Moi je dirais on plante près du bateau et on écarte après. Mais ça va dépendre du moment de la course, du profil du pagayeur. Je pense qu’on est souvent limité par notre aisance.
J’avais tendance à avoir une idée bien arrêtée. Mon idée du pagayage, était celle d’Adam. Très aérien, droit, super fort. Et en fait, des athlètes m’ont prouvé que mon image était fausse, et mes athlètes allaient vite autrement.
Mais il faudra toujours composer des équipages, et donc il faudra trouver des choses qui pourront aller ensemble pour performer en K2 et K4. L’équipage, c’est super formateur, on a ramené un nombre conséquent de médailles en équipe par rapport au K1.
Les Secrets du Kayak : Je trouve toujours difficile le fait que le kayak soit un sport individuel mais aussi un sport collectif. Comment tu vois la pratique du kayak ?
Mikael Ortu : Je pense que tout dépend des gens. Pour moi, c’est un sport collectif que ce soit dans l’encadrement ou la pratique. C’est le plaisir de faire des choses avec le groupe. C’est un sport individuel à progression collective. Il faut se servir du groupe pour progresser individuellement.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais d’aisance. De mon point de vue de débutant, pour trouver l’aisance il faut faire pas mal d’éducatifs. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait beaucoup de séances d’éducatifs ?
Mikael Ortu : Moi, les éducatifs je les mets quand j’identifie un problème. Je n’en mets pas souvent en place. Il vaut mieux travailler le point à problème dans sa pratique que de l’isoler et de le réintroduire après dans un geste global. Certains y adhèrent, d’autres pas, cela dépend des athlètes.
On en fait dans les jeunes catégories. Pour moi ça peut se travailler en dehors du kayak. C’est à dire que je pense qu’il y a des sports annexes comme le ski de fond, le ski alpin, ou encore la natation qui vont permettre de développer des qualités facilement transférables dans le kayak.
Tout cela permet de pouvoir prendre des risques sur le kayak en course en ligne.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses qu’il faut être pluridisciplinaire dans toutes les formes de kayak, ou pas ?
Mikael Ortu : Je dirais que je suis partagé. J’ai du mal à trancher sur le sujet. Je pense que c’est un plus mais ce n’est pas obligatoire. En France à une époque c’était une obligation. Tu étais obligé entre autre de savoir esquimauter. Et j’ai vu peu de gens en course en ligne en avoir besoin.
Dans ma carrière d’entraîneur, j’ai eu à forcer des jeunes à aller faire du slalom ou de la descente alors qu’ils n’en n’avaient pas envie, ils en avaient peur, ça a généré des blocages, ça ne leur a pas permis d’avoir plus d’aisance en course en ligne.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que si on n’a pas envie de faire quelque chose, il ne faut pas le faire ?
Mikael Ortu : Ça dépend quoi. Si c’est de la peur de l’eau-vive, je pense qu’il ne faut pas forcer les gamins. Il faut leur montrer tranquillement, et s’ils veulent essayer il faut leur permettre d’y aller. Ensuite parfois il y a des choses où il faut les pousser à avoir envie.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais de ne pas avoir à faire des éducatifs pour améliorer un point en bateau. Comment tu t’y prends pour essayer de corriger ou d’améliorer le petit détails sans éducatifs ?
Mikael Ortu : On fait de la vidéo, il faut que le sportif le voit et pas seulement que le ressentir. Et ensuite, on essaie de traiter des points qui sont des conséquences et non pas les causes.
Parfois on peut croire que le problème d’appuis vient de la main sur la pagaie alors que ça peut venir du bateau. Il faut traiter la cause et non pas la conséquence. On va l’essayer sur l’Eb1 puis l’Eb2 et si ça ne se règle pas on va faire des aller-retour.
On ne va pas changer un point qui va améliorer la performance du tout au tout.
Les Secrets du Kayak : Quand tu es entraîneur, c’est une vie particulière surtout pour la concilier avec la vie de famille. Est-ce que ta femme fait du kayak ?
Mikael Ortu : Pas du tout. Elle n’en a jamais fait. On est de Mantes tous les deux. Mais ça fait 20 ans aujourd’hui, la pauvre s’est fait une raison, on a trouvé un équilibre. C’est comme dans tout. Je pars souvent. C’est comme ça. J’ai la chance d’avoir un emploi pérennisé. Je ne suis pas dans le cas des entraîneurs qui sont sur des emplois précaires.
Les Secrets du Kayak : Tu as parlé de la vidéo. Mais existe-t-il d’autres outils d’analyse que tu vas utiliser ?
Mikael Ortu : Oui on travaille avec des boîtiers, des Maxi-phyling qui remplacent les Minimax. J’ai appris à m’en servir avec Guillaume Berge sur ce stage au Portugal. Ce sont des choses que moi je n’utilise pas en club. On les mets sur les séances pour analyser les accélérations par coups de pagaie, les gîtes, les vitesses de déplacement, les courbes de vitesse et les tendances. C’est un plus.
Souvent, ça confirme ce qu’on voit à l’œil nu, et parfois ça donne des petites indications en supplément. Ça donne des données objectives sans discussion possible. Les courbes ne mentent pas.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais de manches de pagaie qui captent des données ?
Mikael Ortu : Oui voir si tu tords le manche ou pas. Tu as des jauges de contraintes dans le manche. Encore une fois, c’est Guillaume qui s’en charge. Mais ça analyse la déformation du manche par coups de pagaie.
Les Secrets du Kayak : Ça fait vingt ans que tu entraînes. Est-ce qu’il y a des ressources que tu utilises pour continuer à apprendre et te former ?
Mikael Ortu : Moi j’ai toujours été une éponge, je prends tout de partout avec les échanges avec les entraîneurs. Surtout lors des stages. Guillaume est fort axé sur la technologie, il me forme sur des choses que je ne maîtrise pas du tout.
De mon côté je suis très ouvert sur la PPG, j’ai passé le DU en 2015. Depuis, je ne cesse de m’y intéresser. On a peu de ressources de PPG à appliquer dans le domaine du kayak. Je suis toutes les publications que je peux trouver.
En terme de conseils en PPG que je peux donner, c’est de faire de la qualité. Il faut se servir de toutes les recherches actuelles, mais sans oublier qu’on est un sport d’endurance. Les séances qu’on avait délaissé de force endurance il y a quelques années, on y revient un peu. Ça porte ses fruits. Il faut faire de la quantité de qualité.
Les Secrets du Kayak : Je me suis intéressé à l’entraînement en aviron, j’ai lu sur le sujet du 2000m. J’ai l’impression qu’en kayak il n’y a pas tant d’aérobie, alors que les conseils de Mund en aviron c’est le volume, sans force, avec des séances très longues. Et ça rejoint ton constat de revenir aux fondamentaux.
Mikael Ortu : Lorsque je suis allé faire mon DU, le principe de Cometti c’était tout l’inverse, et les résultats n’étaient pas probants. L’année d’après, je suis revenu sur des choses un peu traditionnelles et ça allait mieux.
Les Secrets du Kayak : Pour reprendre l’entraînement en dehors du bateau, on parlait de course à pieds, natation, en PPG on parle de musculation. Est-ce qu’il y a des séances en dehors du bateau autre que la musculation qui peuvent aider à progresser en bateau ?
Mikael Ortu : Avec moi ,on fait au moins une séance de VMA par semaine, tout l’hiver des séances de sprints, des séances de côtes, des sorties longues, des VMA courtes et longues. Il y a une réelle programmation de l’athlétisme en parallèle de la programmation de kayak.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des choses qui ne sont pas encore mise en place qu’il faudrait faire pour performer encore plus ? As-tu des idées sur la question ?
Mikael Ortu : En plus de la préparation mentale et de la diététique qui sont indissociables de la performance, je pense qu’il y déjà plein de choses mais qu’il ne faut pas se perdre, ne pas oublier qu’on fait du canoë-kayak. Le but c’est de tirer sur le manche et se dépouiller lors de la séance de spécifique. C’est la priorité.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as encore des rêves à accomplir dans le milieu du kayak ?
Mikael Ortu : Il y en a plein, je voudrais entraîner des sportifs qui ramènent des médailles aux Jeux, aux championnats du Monde… et de France. C’est un challenge continuel, faire ce que j’aime.
Aujourd’hui, je continue de m’entraîner quand je le peux.
Il est vrai que le kayak, comme le vélo, la stabilité acquise jeune tu ne l’oublies pas. Après, pour moi, tomber à l’eau ce n’est pas un problème. Je n’y pense plus en fait. Ça ne m’arrête pas.
Moi je reste attaché aux structures sportives, et j’encourage tous les entraîneurs de club à travailler en ce sens. Ça permet de faire de belles choses. Il y a des trucs à faire chez les jeunes avec les profs de sport à l’école.
Un conseil que j’aurais pu me donner à l’époque : écouter davantage.
Vous pouvez retrouver Mikael Ortu sur son compte Instagram.
Interview : Nathalie Marie
Retrouvez tout sur Nathalie Marie dans cet épisode des Secrets du Kayak. D’abord athlète de haut niveau en kayak, elle devient ensuite kiné du sport et de l’équipe de France.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Nathalie Marie en février 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Nathalie Marie : Bonjour, ça va très bien merci.
Les Secrets du Kayak : Tu travailles en tant que kiné c’est bien ça ?
Nathalie Marie : Oui, je suis kiné au Pays-Basque et kiné de l’équipe nationale. Mais avant ça, j’étais l’une des kinés de l’équipe de France de kayak. Maintenant, je travaille avec la fédération de triathlon.
Les Secrets du Kayak : Je voulais revenir sur ta carrière, comment as-tu commencé le kayak ?
Nathalie Marie : J’ai commencé à l’âge de 14 ans à la suite de ma fin de carrière de sport étude en gymnastique. J’ai arrêté suite à des blessures. Du jour au lendemain pendant trois mois à la suite de ça, je n’ai rien fait en terme de sport.
Puis je me suis tourné vers de l’athlétisme et comme ma sœur faisait du canoë-kayak, j’ai essayé. Je n’ai pas de suite accroché mais petit à petit, j’y ai pris goût.
Les Secrets du Kayak : Tu avais fait beaucoup de gym, est-ce que tenir dans le bateau au début t’a semblé être facile ?
Nathalie Marie : Il a fallu quelques temps pour être stable. Pour la coordination ça allait, et ma sœur m’emmenait en équipage donc j’ai vite progressé. J’avais déjà un bagage en musculation. En revanche, pour l’endurance, ça a été très très dur.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ce manque d’endurance, t’a suivi toute ta carrière ? Ou bien as-tu réussi à le développer par la suite ?
Nathalie Marie : J’ai réussi à le développer, même si pendant les années senior en équipe de France, j’étais persuadée d’en manquer. Mais les coachs m’ont démontré que je validais cette partie. Pour moi, ça reste mon point faible. Le sprint reste ma qualité.
Pour travailler cette endurance je me suis concentrée sur le bateau mais aussi sur le ski de fond, le VTT, la course à pied et la natation.
Les stages de ski de fond te permettent d’avoir ensuite sur le kayak de très très bonnes sensations d’endurance et de gainage.
Les Secrets du Kayak : Tu as commencé assez tard le kayak. Est-ce que tu as éprouvé des difficultés à progresser ?
Nathalie Marie : Au début, je ne m’en souviens pas. C’est allé assez vite, on a vite fait des médailles en équipage. Jusqu’à mes années senior, j’ai progressé. C’est sur ma fin de carrière que j’ai eu du mal à progresser. Je stagnais, donc je régressais quelque part.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a manqué pour progresser en fin de carrière ?
Nathalie Marie : J’avais mis beaucoup l’accent sur la préparation physique. Ce qui m’a aidé. La première chose à laquelle je pense c’était l’entourage, le coaching et l’ambiance au sein de l’équipe de France. Ça m’a freiné plutôt que de me motiver.
J’ai créé mon propre entourage positif à cette époque, jusqu’en 2008. Mais après c’était important de rester dans l’émulation de l’équipe de France, et de s’entraîner avec les meilleures féminines et les coachs nationaux.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu peux m’expliquer ce que l’équipage t’a apporté pour progresser en individuel ?
Nathalie Marie : Sur mes débuts, c’est le principe d’avoir comme un coach intégré dans le bateau qui peut nous donner des conseils techniques. Des conseils sur les gîtes, les appuis du bassin dans l’eau. Réussir à se concentrer sur les autres en étant coordonné pour reproduire le même geste au même moment.
Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression que de faire de l’équipage, ça te force à sortir de ta zone de confort dans la maîtrise de ton bateau par rapport à ta pratique individuelle ?
Nathalie Marie : Je ne le vois pas comme ça. Faire un équipage c’est essayer de créer une symbiose avec le partenaire. C’est se concentrer sur ce qu’il se passe, se focaliser pour créer cette symbiose.
Les Secrets du Kayak : Mais en fin de compte, imaginons en cas de gîte inverse, qui contrôle le bateau ?
Nathalie Marie : C’est le bateau qui se contrôle lui même et ensuite ce sont les personnes qui sont dedans qui vont agir. On a tous tendance au départ à vouloir contrôler la gîte qui va à l’opposer de ce que l’on veut faire.
Au fur et à mesure, on apprend à se laisser aller pour éviter de contrôler cette gîte, qui peut en plus emmener des tensions musculaires si on est tout le temps en train de lutter.
Il faut savoir se laisser aller sauf si on voit que ça ne va pas aller. Et c’est là où il faudra travailler sa posture et faire de la proprioception. Discuter, essayer de bien ressentir son partenaire.
Les Secrets du Kayak : En individuel, tu avais commencé à faire de belle places ?
Nathalie Marie : En étant jeune oui. Lors de ma deuxième année senior, j’ai fait deuxième en championnat de France élite derrière Céline Clusaz à l’époque. Ensuite en 2002, j’ai gagné les sélections en équipe de France en 500m et 1000m.
C’est en 2004 que j’ai gagné les sélections en équipe de France en individuel et en équipage. La suite de ma carrière s’est déroulée en K1, je voulais faire les JO d’Athènes en K1. Après, je suis restée en K1 jusqu’à la fin.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que quand tu as commencé le kayak, tu t’imaginais aller aux Jeux ? Est-ce que c’était un objectif pour toi ?
Nathalie Marie : Oui c’était un objectif pour moi. Ça l’était déjà en tant que gymnaste. J’étais très compétitrice plus jeune. Je voulais faire les JO, j’y pensais à chaque entraînement.
Quand j’ai arrêté ma carrière en 2008, juste après, le 200m est arrivé aux Jeux et du coup j’ai hésité longuement à reprendre. Mais ça aurait été compliqué à gérer. C’était le bon moment pour arrêter.
Les Secrets du Kayak : Est-ce le fait d’avoir fait Athènes qui t’a retiré cet objectif de la tête ?
Nathalie Marie : Non, ça m’a poussé à continuer et d’aller sur Pékin. Mais du coup, je n’y suis pas allée.
Les Secrets du Kayak : Comment c’était à Athènes ? Est-ce que c’était comme tu te l’imaginais ? Était-ce un rêve éveillé ?
Nathalie Marie : Athènes ne s’est pas passé comme je le voulais puisque j’ai eu le décès de mon papa 15 jours avant les JO. J’ai des souvenirs flous des Jeux. J’ai été très soutenue notamment par Didier Hoyer et les athlètes présents. C’était difficile là bas.
Par la suite je me suis blessée, j’ai fait une année blanche. J’ai ramé pour reprendre et j’ai retrouvé mon niveau. Ensuite je ne progressais plus voir je régressais. Ça n’est pas passé aux sélections françaises. C’était la fin de ma carrière.
J’ai eu une blessure au dos. On a jamais trop su si c’était une entorse du dos. J’ai du porter un corset pendant plus d’un mois.
Les Secrets du Kayak : Dès le début, tu voulais devenir kiné ?
Nathalie Marie : J’hésitais entre kiné et metteur en scène dans le milieu du cinéma. C’est en sport étude que je me suis décidée à devenir kiné.
Mon rêve s’était dissipé puisque j’avais dû redoubler ma première S pour aller en première littéraire. Je pensais que je ne pourrais plus être kiné. Mais j’ai obtenu l’entrée en école de kiné grâce au statut de sportive de haut niveau.
Les Secrets du Kayak : Quand tu t’arrêtes en 2008, tu savais que tu allais te lancer en tant que kiné ?
Nathalie Marie : J’étais en étude dans ma dernière année d’école de kiné. J'étais en troisième année donc je savais un peu à quoi m’attendre. J’avais fait pas mal de stages.
Les Secrets du Kayak : Quand tu as arrêté ta carrière, tu as arrêté le bateau ou bien tu as encore continué de monter un peu dedans ?
Nathalie Marie : J’ai complètement laissé tomber le bateau dès les premiers mois, j’ai laissé tomber tous les sports. J’étais en quelque sorte en surmenage, j’ai eu besoin de tout couper.
Même courir ou faire du vélo, j’étais épuisée rien que d’y penser. Progressivement, j’ai repris en association d’abord par du badminton, et ensuite un peu tous les sports.
Le kayak, je n’ai jamais remis les fesses dedans sauf pendant les stages équipe de France quand j’étais kiné pour eux. Maintenant je me fais plaisir en Ocean sur un surfski. Surtout en sauvetage côtier.
Les Secrets du Kayak : Tu as fait des compétitions en sauvetage côtier ?
Nathalie Marie : Oui, au début j’étais à fond. J’ai participé aux championnats de France, aux championnats du Monde master, et aux championnat du monde Open.
Les Secrets du Kayak : Quelle différence tu sens entre un surfski classique et un bateau de livesaving ?
Nathalie Marie : Je n’ai pas fait beaucoup d’Ocean Racing. Je ne peux pas réellement comparer par rapport au kayak qu’on utilise en sauvetage. En Ocean Racing, il est plus léger ça glisse mieux. Le bateau de sauvetage est fait pour passer la barre et passer la vague du retour.
Aujourd’hui je pratique toujours le Livesaving. Je viens d’être maman il y a huit mois donc j’ai bien ralenti, je pratique en loisir dans un club où il y a l’esprit de compétition et une bonne émulation positive, je me fais plaisir.
Le sauvetage côtier se développe beaucoup sur la côte Atlantique.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu saurais m’indiquer quel est le meilleur kayak de Lifesaving ?
Nathalie Marie : J’aurais tendance à répondre le Dolphin, celui que j’avais de Flora Manciet, une des meilleures française en sauvetage côtier. C’était un petit bijou pour moi. Sinon surtout les Fenn.
Les Secrets du Kayak : Etait-ce pour toi un objectif de devenir kiné de l’équipe de France de kayak ?
Nathalie Marie : Pas du tout. Au début, je voulais travailler en centre faire de la neurologie ou de la pédiatrie. Mais j’ai été contacté par Florian Rousseau. C’est de là que j’ai travaillé d’abord avec les équipes nationales de vélo et de fil en aiguille j’ai retrouvé le kayak avec l’équipe de France.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi le rôle d’un kiné en équipe de France de kayak ?
Nathalie Marie : Dans un premier temps, de prendre en charge les blessures du sportif et tout ce qui est prévention. Mettre en place des ateliers gainage et de l’aide à la performance. Avec Claudine Leroux, j’ai pu commencer à mettre en place du Yoga et du Pilate pour aider à la performance.
Les Secrets du Kayak : Quelles sont les douleurs ou blessures que tu as pu rencontrer le plus en équipe de France ?
Nathalie Marie : Souvent des tendinopathies aux épaules, des tensions cervicales et lombaires.
Les Secrets du Kayak : Je t’ai connu par les vidéos YouTube de circuits gainage et autres. J’avais pas mal de questions sur le sujet. J’ai l’impression qu’il y a un débat sur son utilité. Est-ce que l’entraînement en dehors du bateau (gainage et proprioception), de ton expérience, aide à la performance en bateau ?
Nathalie Marie : J’aurai tendance à te répondre qu’il faut demander aux athlètes, quelles sont leurs sensations ? Pour moi, ça me semble essentiel et à n’importe quel niveau dans un cadre de prévention des blessures.
A haut niveau, il faut énormément de volume en bateau et donc intégrer en parallèle une autre activité me semble important. En tant que débutant, c’est important de découvrir son corps en dehors du kayak, pour sentir les sensations et les reproduire ou pas, dans le kayak.
C’est censé renseigner les capteurs que l’on a dans les articulations, qui vont de ce fait être éveillés et qui vont nous aider par la suite.
Quand on travaille le gainage, on travaille la posture. L'intérêt étant d’avoir une bonne balance posturale entre crédit-débit des postures. La position du kayakiste n’est pas naturelle, elle peut abîmer tout le rachis, ça peut donc contre balancer les mauvaises postures. C’est important peu importe le niveau de l’athlète.
Les Secrets du Kayak : En général, les gens fond du gainage statique sur des surfaces stables. Toi tu leur fais faire beaucoup de gainage en situation instable grâce à la swissball, des TRX. Quelles sont pour toi les différentes formes de gainage, y a t-il une suite logique de progression à avoir ? Doit-on sans relâche chercher l’instabilité dans ces exercices ?
Nathalie Marie : Non, il n’y a pas d’intérêt à chercher plus d’instabilité. Ça va dépendre du sportif. La suite logique serait de commencer par une phase statique ou ensuite aller vers des phases dynamiques, ou inversement.
Ma vision du gainage, c’est le gainage en mouvement qui va se rapprocher de l’activité physique. Ou se rapprocher d’une balance d’équilibre de posture.
Au sujet de la planche en statique, ça m’irrite si on veut que le gainage soit efficace pour une activité physique en mouvement, on est obligé d’aller chercher des fibres musculaires qui travaillent dans le mouvement.
Le gainage c’est bien plus que faire la planche. Il faut aller chercher du mouvement et des répétitions courtes.
Les Secrets du Kayak : Dans le kayak, on voit beaucoup d’exercices faits à genoux sur swissball. Il y a une raison ?
Nathalie Marie : La position assise est celle du kayakiste. Donc on va recréer la même posture si on s’assoie et donc les mêmes tensions. Le fait de se mettre à genoux ça permet de travailler d’autres chaînes musculaires.
Rester assis longtemps, ça crée de fortes tensions dans les fléchisseurs de hanches. C’est presque mieux d’avoir un appuis stable sur un mur. Je ne suis pas une fan de la position assise sur la swissball pendant longtemps. Mais ça reste un exercice excellent pour un débutant ou quelqu’un qui revient d’une blessure.
Les Secrets du Kayak : Le Kayak c’est créer de la force dans un milieu instable. Pourtant, la plupart des exercices de musculation fait en PPG pour le kayak sont sur des surfaces stables. Je trouve cela paradoxale. Est-ce qu’essayer de prendre de la force sur des situations instables n’aiderait pas davantage à la performance ?
Nathalie Marie : Je pense que c’est important de ne pas toujours chercher l’instabilité. A haut niveau, les kayakistes sont stables sur leur bateau. Donc en terme de développement de force, je pense que c’est important d’augmenter la force sur des surfaces stables. Je ne suis pas sûre que sur des surfaces instables ce soit bénéfique.
Ça se fait déjà en pôle espoir et national. Pour aller chercher l’augmentation de force, c’est important d’être en sécurité sur une surface stable.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais de Pilate et Yoga, est-ce que tu peux expliquer la différence entre les deux ?
Nathalie Marie : Le Pilate c’est davantage du renforcement musculaire avec des postures précises et un alignement du corps. Pour aller recruter les muscles profonds. C’est un équilibre par rapport à la position de tous les jours. On travaille des muscles posturaux qu’on ne travaille pas dans la journée.
Le Yoga, il y a plusieurs façon de le voir. Pour un sportif c’est plutôt un gain ou un maintien de mobilité et d’amplitude articulaire. Ce qui va engendrer de la mobilité dans les tissus musculaires mais autres.
Pour moi, le corps c’est un grand fascia, et quand on est longtemps dans la même posture, nos fascias viennent s’enrouler dans notre posture, ce qui crée des tensions et des raccourcissements à certains endroits.
Le fait de pratiquer le Yoga, on va venir libérer ces fascias. On peut les libérer si on pratique le yoga avec un souffle. Il faut prendre conscience de son souffle qui va venir travailler un muscle oublié pour la plupart qui est le diaphragme. Il a énormément d’importance dans le corps. Il peut créer des tensions musculaires, mais avoir un diaphragme bien relâché permet une meilleure récupération des tissus.
Les Secrets du Kayak : Je constate plusieurs types de yoga. Est-ce qu’il y a des postures à privilégier, une pratique de yoga à préférer ?
Nathalie Marie : C’est le Yoga qui s’adapte à la personne. Il y a un type de yoga qui ne va pas correspondre à certains athlètes, et il va y avoir un yoga qui va mieux s’intégrer à une activité physique plutôt qu’à une autre.
Il y a le Yin Yoga qui est très doux, il permet vraiment de prendre conscience de son souffle, de se poser et de prendre le temps d’écouter ses tissus. Il est très intéressant pour les sportifs.
Après il y a l’Ashtanga Yoga qui lui est dynamique, on enchaîne toujours la même succession de mouvements, tous les jours. Il permet de se centrer sur soi, d’être à l’écoute. On se rend compte que tous les jours notre corps est différent. A force de répéter les postures, on se rend compte que le corps change de jours en jours.
C’est à chaque personne de trouver le yoga qui lui convient. C’est aussi bien d’avoir un thérapeute pour guider vers le type de yoga, ou de faire uniquement des postures de type de yoga qui peuvent correspondre à la personne.
Les Secrets du Kayak : Comment on commence le yoga sans personne autour de soi ?
Nathalie Marie : C’est bien de tester, il ne faut pas avoir peur. Souvent les personnes trouvent d’elles-même les bonnes postures. Moi j’aime recommander les vidéos de Travis Eliot sur YouTube. J’ai également fait quelques vidéos sur le site Athletic Coaching 64.
Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression que le Pilate fait partie des séances gainage et de proprioception. Le yoga se ferait plutôt à part et pas sur les mêmes exercices.
Nathalie Marie : Les vrais séances de Yoga doivent amener quelque chose de différent du Pilate. En Pilate, le souffle se coordonne au mouvement. Le Yoga fait vivre son souffle et c’est le mouvement qui va se poser sur le souffle.
Donc une vraie séance de yoga se fait à part du Pilate. On peut allier les deux, l’essentiel c’est de bouger son corps. Pour les débutants je précise ce qui est Pilate et Yoga au moment de le pratiquer.
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui, tu as ouvert une petite salle ?
Nathalie Marie : J’ai le cabinet de kiné sur Anglet orienté kiné du sport. On est trois kinés et une sophrologue. A côté de ça, on a ouvert une salle de coaching, de sport et mouvement.
Mon partenaire est coach sportif et propose des entraînements, il est lui même triathlète. Moi je propose un cours de Pilate débutant et un cours yoga pour le sportif. Il y a aussi d’autres intervenants.
Le but étant de réunir différents intervenants autour du mouvement. Il faut bouger qualitativement et créer des équilibres tout au long de la journée, modifier les contraintes pour éviter les blessures.
Les Secrets du Kayak : On voit beaucoup de personnes qui précisent ne plus s’asseoir sur des chaises fixes mais sur des swissball en travaillant sur un ordinateur ou derrière un bureau. Tu précisais que ce n’était pas l’idéal pour un kayakiste, mais pour un sédentaire est-ce intéressant ?
Nathalie Marie : Changer de surface est intéressant mais le premier conseil que je donnerais, c’est de revoir la position assise. Il y a une différence entre quelqu’un d’avachi et quelqu’un de gainé dans sa position. Il faut réussir à maintenir une position assise gainée grâce au sport que l’on peut faire à côté. Ne serait-ce que de marcher permet de changer les contraintes.
Les Secrets du Kayak : Il y a un courant de pensée qui tend à dire que ça n’a pas d’intérêts de faire des exercices de crunch ou d’enroulement de bassin. Pour toi un kayakiste a t-il un intérêt de faire ce type d’exercices pour performer dans la pratique du kayak ?
Nathalie Marie : L’essentiel c’est l’activation des muscles posturaux profonds. Notamment le transverse. Pour des kayakistes qui ont commencé tôt ça arrive que les muscles profonds soient sous développés. Donc oui pour moi c’est important d’arrêter les crunchs pour faire des abdominaux profonds en Pilate.
La ligne d’arrivée c’est de savoir solliciter les deux. Je n’y vois pas trop de contre indications non plus.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu changerais au niveau de ta carrière sportive pour mieux performer ?
Nathalie Marie : Je ne changerais pas forcément des choses. Mes regrets m’ont permis de me questionner et d’être celle que je suis aujourd’hui.
Je ne suis pas certaine de monter à la capitale si c’était à refaire. Ce n’est pas un regret que d’être allée à l’INSEP mais j’avais essentiellement besoin de me retrouver dans la nature, j’aurais pu aller sur Rennes ou Toulouse.
J’aurais commencé la préparation sportive spécifique plus tôt et j’aurais fait du yoga. En tant que kayakiste, je suis devenue raide.
Les Secrets du Kayak : Qu'est-ce qui fait que tu as arrêté d’être kiné de l’équipe de France de kayak ?
Nathalie Marie : Je me suis blessée avant de partir en compétition avec l’équipe de France pour une coupe du monde. Je ne pouvais plus marcher avant d’aller à un stage à Séville.
De fil en aiguille j’ai arrêté et j’avais envie de passer à autre chose. J’ai été contacté par le DTN de la fédération de triathlon, j’avais envie de découvrir cette fédération. J’apprends beaucoup avec eux, je suis très contente.
Interview : Maxime Richard
Retrouvez tout sur Maxime Richard dans cet épisode des Secrets du Kayak. Comment a-t-il débuté le kayak ? Comment s’est déroulé sa carrière d’athlète ? Il nous raconte également comment s’organise la discipline en Belgique. Enfin il nous parle de son après-carrière à venir.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Maxime Richard en février 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Maxime Richard : Super bien merci !
Les Secrets du Kayak : Je fais partie des premiers à te suivre sur les réseaux, je t’avais écrit il y a très longtemps parce que tu t’entraînais sur un ergomètre Webba, très peu de monde s’entraîne dessus et je voulais avoir ton avis sur le sujet.
Maxime Richard : Mon retour était positif, c’est une machine qui m’a beaucoup aidé, qui fait bien le boulot. C’est l’une des premières marques à avoir fait l’adaptation par un siège rotatif. Moi personnellement, je ne l’ai pas utilisé.
Les Secrets du Kayak : J’ai cru voir que toi tu avais commencé le sport en étant gardien de foot ?
Maxime Richard : Oui, dans une petite école de village, avec un club pas très loin. J’avais 6-7 ans. Et j’ai commencé le kayak progressivement. Je faisais les deux pendant environ trois ans. Et le dilemme du choix du stage s’est posé, c’était soit foot soit kayak. Vers mes 8-9 ans j’ai progressivement décroché du foot au profit du kayak.
Les Secrets du Kayak : C’est ton père qui faisait du kayak à la base ?
Maxime Richard : Oui, c’est un sport de famille, mon grand-père a transmis le virus à mon père qui me l’a ensuite transmis. Aujourd’hui, ça fait plus de 25 ans que je pratique.
J’ai des souvenirs de mes débuts mais je ne sais pas si ce sont de vrais souvenirs. La première fois c’était sur le lac du Verdon mais j’étais trop petit pour aller vers un vrai kayak. On avait donc trouver une vieille planche de surf cassée, qu’on a coupée.
Et c’est comme ça que j’ai fait mes premiers mètres sur l’eau.
Les Secrets du Kayak : Quand tu as commencé le kayak, tu avais des ambitions sportives ?
Maxime Richard : Pas aux premiers coups de pagaie, mais c’est arrivé très tôt vers mes 8-10 ans. Je m’entraînais assez régulièrement. Ma première compétition, c’était les championnats de Belgique longue distance sur le canal de Seneffe.
C’était la bagarre avec Laurens Pannecouke qui avait fait les JO en 2012 avec en K2 Oliver Cauwenbergh. J’en ai un vrai souvenir.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe l’organisation des clubs en Belgique ?
Maxime Richard : C’est un peu différent par rapport à la France, on a des clubs mais pas forcément des entraîneurs de club ou des regroupements de club les mercredi ou samedi. Il y en a, mais pour moi c’était des rendez-vous avec les copains.
C’était mon père qui encadrait tout cela. Il a géré le petit groupe. Il avait un très bon niveau national, il avait été champion de Belgique à la fois en course en ligne comme en descente de rivière.
Il avait un bon niveau international, il a été en sélection pour les championnats d’Europe et du Monde. Il aurait pu participer aux JO mais il s’était blessé juste avant. Il n’a pas fait de podiums sur des grands championnats à l’international.
Il s’entraînait avec Jean-Pierre Burny qui a été quatre fois champion du monde, avec Gaëtan Rys qui avait fait les JO. Il y avait un petit noyau d’athlètes au club à Anseremme. Ça s’entraînait fort avec beaucoup de volume.
Les Secrets du Kayak : Comment tu ressentais les entraînements réalisés par ton père ?
Maxime Richard : Je n’ai pas de souvenir qu’il y ait eu du favoritisme, je pense qu’il y a eu une implication qui restera différente quoiqu’il arrive. Quand on était sur l’eau on avait un petit groupe qui fonctionnait bien. Peu être que dans certains cas son implication était différente.
A 7-8 ans on devait naviguer trois quatre fois par semaine sur l’eau, et dès cadet à 12 ans je faisais déjà des calepins d’entraînements, je naviguais environ six fois par semaine.
On devait faire entre 70 et 85 km par semaine. Il ne faut pas comparer la distance à la course en ligne. Il y a du courant, ça pousse. Il faut distinguer les kilomètres réalisés et le temps de travail. Ce n’est vraiment pas gigantesque.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi t’être dirigé vers la descente au début ?
Maxime Richard : Je pense que c’était dû à la dynamique du club. Les premières années on faisait autant de descente que de course en ligne. On faisait de la course en ligne de avril à septembre. Je me suis progressivement tourné vers la descente de rivière, c’est ce qui m’amusait le plus.
Il y avait davantage de stages à l’international. Pour mes premières sélections en international, d’office c’était de la descente de rivière.
Je n’ai pas spécialement performé à 12-14 ans. J’avais de bons résultats une année sur deux. Ça se jouait énormément au physique. Certains étaient déjà grand, avec davantage de force. Généralement mes premières années de changement de catégorie je ne brillais pas, mais ça allait mieux la deuxième année.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passait à l’école pour toi ?
Maxime Richard : Bien, de mon point de vue. Je n’avais pas de difficulté à l’école, je n’avais pas beaucoup de devoirs, je faisais en sorte d’être un minimum attentif en cours pour pouvoir aller au sport dès que la journée de classe était terminée. J’ai eu de bons résultats jusqu’au secondaire.
A 12-14 ans je ne pensais pas vivre du kayak, je voulais simplement en faire. Comme tous les enfants j’ai voulu être pompier, vétérinaire, pilote d’avion etc. Mais je n’avais pas un métier en particulier qui m’intéressait.
Quand j’ai commencé à grandir et que j’ai eu mes premières sélections en équipe nationale junior ou bien même vers mes 18 ans, tous mes choix ont été dirigés par le sport. J’étais à fond dans mon projet sportif, je ne me posais pas la question de quel métier je ferais une fois adulte.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’en Belgique, ça existe les fonctionnements de pôle espoir ? Est-ce que tu en as bénéficié ?
Maxime Richard : On a une équivalence liée à un statut. Si on fait partie d’une équipe nationale, du moins coté francophone, on peut bénéficier d’un statut de jeune talent ou d’espoir sportif ou de SHN (sportif de haut niveau). Ça permet de libérer du temps supplémentaire à l’école.
Il y a aussi des écoles du sport avec de la préparation générale. Mais lorsque j’étais jeune, ça a été différent. Si je devais rater l’école pour partir en stage, l’école était compréhensive. Pour partir en compétition, pas de problème non plus. Et lors des heures d’éducation physique, je pouvais aller courir et faire quelque chose de différent mais sur décision personnelle de l’encadrant. Aujourd’hui pour les jeunes qui sont en équipe nationale, il y a vraiment des statuts plus carrés.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand as-tu fait d’autres activités en dehors du bateau ?
Maxime Richard : Un peu avant les années junior donc vers 14-15 ans. J’ai toujours couru, je faisais des cross pour l’école. Et ensuite j’ai fait de la musculation très tranquillement avec des haltères et des poids adaptés.
Les Secrets du Kayak : Comment se passe ta première compétition internationale ?
Maxime Richard : Ma première compétition internationale, ça devait être les pré-championnats d’Europe sur le Chalaux en 2004.
Mais en fait ce qui a été un passage très important pour moi, ça a été le premier stage international, celui où on s’est retrouvé sur une autre rivière que ce qu’on faisait en Belgique. C’est là que j’ai pris conscience de toutes les possibilités de notre sport, en France et dans les autres pays.
Et la deuxième étape ça a été les premières compétitions internationales où on arrive avec d’autres ambiances, plus de monde. C’était impressionnant, je me souviens avoir vu courir les équipes jeunes des autres pays.
Les Secrets du Kayak : Ça t’a motivé davantage pour gagner ?
Maxime Richard : Non, j’étais déjà super motivé. Mais ça m’a rassuré, je me suis vraiment senti à ma place, et aussi ça m’a rassuré quant à l’implication que je mettais dans le sport. Ça m’a permis de rester davantage motivé.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à un moment tu t’es dit que ton objectif serait de devenir champion du monde ?
Maxime Richard : Oui je me le suis dit très très tôt, vers 10-11 ans. C’était mon rêve d’enfant, puis un objectif.
Les Secrets du Kayak : A ce moment là enfant, tu as une idée de ce qu’il faut mettre en place pour y parvenir ?
Maxime Richard : Non pas du tout, c’est complètement abstrait. Je n’avais pas de temps de référence, je ne savais même pas qui était champion du monde cette année là. C’est plus en discutant avec mon père, lorsqu’il me montrait de vieilles médailles ou encore des photos de compétitions que je me suis dis que c’est ce que j’avais envie de faire.
Mais je ne m’entraîne pas encore suffisamment et je ne suis pas encore assez grand pour comprendre ce que ça implique. Ça arrive progressivement. Et même lors de mes premières sélections internationales, ce n’est pas encore clair. Ça viendra après mes années junior.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu mets en place pour devenir champion du monde ?
Maxime Richard : Pour être numéro un, il faut y mettre de la motivation et de l’implication. Au delà d’un planning d’entraînement, il faut comprendre. J’avais la chance d’avoir un entraîneur à la maison en qui j'avais totalement confiance.
On comprenait comment ça fonctionnait avec moi, et ensuite le but c’était de faire du volume. Faire de la musculation, de la préparation physique générale et le tout de façon intelligente. Ce n’est pas celui qui fait le plus d’heures sur l’eau qui va le plus vite. Je pense que c’est un tout.
L’implication pour moi c’est comprendre ce qu’il faut mettre en place pour arriver à son objectif. Et tout faire pour le mettre en place. Il ne suffit pas de s’entraîner 10 heures par semaine, il faut comprendre qu’il faut s’entraîner plutôt 25 heures par semaine si on veut que ça fonctionne.
Il faut mettre en place ce dont on a besoin pour y arriver. Et ce n’est pas toujours facile de savoir ce qu’il faut faire pour y arriver. Mais j’avais la chance d’avoir mon père pour cela.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu t’entraînais seul, ou bien dans une structure d’entraînement privée ? Est-ce que tu avais des partenaires d’entraînement ? Un préparateur physique attitré ? Un préparateur mental et un kiné qui te suivaient ? Comment tu organisais toute cette implication pour atteindre ton objectif ?
Maxime Richard : Il y a des périodes dans ma carrière où je me suis retrouvé tout seul à l’entraînement. Parce qu’en fait, j’ai eu un contrat par la fédération via le ministère des sports.
J’avais des horaires d’entraînements différents des autres personnes du club. Eux s’entraînaient après l’école ou après le travail. Ça n’a donc pas toujours été facile.
Autour de cela c’est mon père qui était l’entraîneur principal mais il y avait des kinés, des tests en PPG, et en musculation, et sur ergomètre, un maximum de choses et d’analyses et d’avis complémentaires censés pour qu’on ait le bagage suffisant pour maximiser la performance.
On était majoritairement à deux, mais on discutait beaucoup avec la cellule mise à disposition pour les athlètes sous contrat et qui font des tests de laboratoire sur machines spécifiques.
Les Secrets du Kayak : Pour ces tests, en France pour les JO d’Atlanta il y a Kersten Neumann, qui est arrivé en France pour entraîner et qui a fait pas mal de tests de PPG, de musculation, de course à pieds. Est-ce qu’en Belgique vous avez aussi ce type de tests ?
Maxime Richard : On n’a pas vraiment d’équivalences similaires du moins côté francophone en kayak. On l’a fait pour nous, on s’est créé une base de données qu’on a adapté à nos besoins. On a mis nous même en place des équivalences qui nous permettaient de voir où on en était par rapport aux années précédentes et pour programmer la suite. Mais pas de façon généralisée comme en France. C’était plus spécifique et individualisé sur moi.
Je faisais de tests en musculation sur de la force max et en explosivité, et en puissance sur de la poussée et des tractions, mais aussi sur des sauts en hauteur.
Après on faisait des tests de base sur ergomètre sous forme de paliers. Et on a eu des tests d’adaptation en chambre hypoxique. Des tests en isocinétique, sur les jambes et les bras afin de contrôler les déséquilibres musculaires.
Ensuite c’était tout ce qui touchait la diète, le poids de corps, savoir où tu en étais en masse graisseuse. On le faisait une ou deux fois par an pour adapter la préparation.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu te souviens de ta VO2max ?
Maxime Richard : On en a ressorti un papier avec Nicolas Benoît qui est responsable du centre où on fait les tests sur ergomètre, qui date de 2010 et j’étais à 55 en période hivernale. On a comparé ça avec celle d’un petit jeune qui démarrait bien et qui a fait son test.
Les Secrets du Kayak : Quand tu deviens champion du monde, comment tu vis l’événement et comment tu restes motivé ensuite ?
Maxime Richard : C’était en 2010 en Espagne, je gagne le sprint, ça a été un vrai soulagement. Ça prouvait que c’était possible.
Après j’ai eu un objectif un peu différent, j’avais 22 ans il me fallait continuer. Ce qui m’a aidé c’était de faire un peu plus de course en ligne, parce que c’était un objectif conclu avec la fédération et le ministère des sports. J’avais envie de pouvoir confirmer la chose. 2011-2012 je les aient passées à faire de la course en ligne.
En 2012, je fais les sélections à Poznan, je n’avais pas décroché le quota en 2011. Mon bateau partait par la route, moi deux jours plus tard en avion. Et le conducteur de la remorque nous informe avoir eu un petit problème. Mon bateau n’était pas attaché, il s’est envolé sur l’autoroute, il s’est explosé en deux.
Ce n’était pas une super bonne nouvelle. On a appelé NELO, ils n’en avaient pas d’autres pour moi, ils ont essayé de m’en trouver un. Au final sur place, on m’a trouvé un bateau mais ce n’était pas le même modèle ni la même taille. Mentalement, ça été très dur.
Mais quoiqu’il arrive mon bateau était cassé et je m’étais entraîné, donc j’ai fait ce que j’ai pu et finalement ça a même mieux fonctionné que ce que ça aurait du. J’ai fait une très bonne course et j’ai décroché mon quota.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi s’aligner en 200m en course en ligne et pas sur le 1000m alors que tu faisais beaucoup de volume ?
Maxime Richard : En gros, quand le 200m est passé olympique pour moi c’était une mauvaise nouvelle. Parce que j’ai toujours été fan du 500m.
En 2009 en K2n on est champion d’Europe moins de 23 ans sur 1000m , vice champion d’Europe moins de 23 ans sur 500m. Le 500m c’était proche du temps en sprint de descente de rivière, donc j’aimais beaucoup. Malheureusement, le 200m l’a remplacé.
On avait des gens forts impliqués sur le 1000m, j’aimais le côté impardonnable du 200m et on s’est positionné dessus. C’était un choix. Est-ce qu’on aurait du rester sur le 1000m, on n’aura jamais la réponse. Les deux distances me convenaient.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe les Jeux pour toi ?
Maxime Richard : Je suis désolé de le dire mais je n’y suis pas allé en mode rêve olympique. Je me suis vraiment construit en tant qu’athlète, j’ai été porté par la descente de rivière et les championnats du monde qui sont ultimes en descente de rivière.
Mon rêve, c’était être champion du monde et non pas olympique. C’est devenu un objectif que dans le but d’y faire quelque chose de sympa. Je suis content de les avoir fait. Mais pour moi une participation n’est pas un objectif final, et ma prestation en tant qu’athlète aux JO elle était bonne mais pas ouf.
J’ai vécu les JO plutôt bien, mais j’ai surtout un sentiment de déception de la performance et non pas que de bonheur d’y avoir participé.
Les Secrets du Kayak : C’est pour cela qu’après tu te remets davantage à la descente ?
Maxime Richard : Je pense que pour beaucoup d’athlètes l’année post olympique est difficile à vivre. Mais je savais qu’en 2013 je basculerais sur la descente de rivière. La fédération m’a donné carte blanche, j’ai fait que de la rivière et je me suis focalisé sur les championnats du monde de 2013. Ca m’a fait du bien.
Les Secrets du Kayak : Tu confirmes ton statut de champion du monde, et tu gagnes en sprint ?
Maxime Richard : Oui, c’était une année que pour le sprint, ça s’est passé en Slovénie dans le club du seul kayakiste actuel à avoir cinq titres de champion du monde !
Donc c’était super de pouvoir y être après la médaille d’or de 2010. Et c’est l’opportunité de se confronter au rival installé depuis deux ans. C’est un bon souvenir.
Les Secrets du Kayak : On voit que tu performes davantage en sprint que en classique, est-ce que tu as une explication ?
Maxime Richard : C’était parce que la dynamique d’entraînement était plus axée sprint que classique. Donc nous on faisait le choix du sprint. Et ça avait davantage de sens avec la combinaison de la course en ligne sur le 500m.
Comme depuis toujours j’adorais ça, on a mis toute l’implication sur le sprint.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’aujourd’hui ton implication a changé par rapport au sprint envers la classique ou pas du tout ?
Maxime Richard : Aujourd’hui c’est un peu différent. Mais, en 2016 lorsque j’ai fait le doublé sprint classique sur les championnats du monde, on est dans l’optique que quand je peux aller chercher des vitesses max en descente, que la forme soit présente, et avec la période hivernale, on sait qu’on peut faire un gros résultat sur les deux descentes à condition que ce ne soit pas une classique de 18 minutes, qu'elle soit courte.
Mais il faut aussi que le sprint ne soit pas court mais sur une durée d'au moins 1 minute. Donc dès 2016 on sait qu’on peut avoir un objectif sur les deux distances.
Aujourd’hui en 2022, c’est différent puisque je n’ai pas fait de volume cet hiver.
Je sais que je peux avoir une bonne vitesse max, mais je pense que je vais faire moins de compétitions internationales cette saison. J’ai des projets différents qui font que je vais mettre moins d’implication, et faire moins d’entraînements. Je continue à aller sur l’eau.
Les Secrets du Kayak : Je voulais voir comment tu vivais aujourd’hui. Moi je t’ai connu au début sur les réseaux avec des supers photos, même exceptionnelles, tu étais sponsorisé par Redbull. Comment ça marche pour être sponsorisé par la fédération quand tu es athlète de haut niveau ? Est-ce que tu as des obligations pour avoir un contrat ?
Maxime Richard : On n’a pas de travail à prester. On a des possibilités de contrat avec l’armée. Moi j’ai eu la chance d’avoir un contrat demandé par la fédération au ministère des sports grâce aux résultats de ma première année chez les senior.
J’ai fait un podium de coupe du monde de descente de rivière, je rentrais dans les candidats à qui on pouvait le proposer. Un dossier se crée. Le ministère décide de l’accorder ou pas. C’est un contrat du premier janvier au 31 décembre.
Il y a des objectifs de résultats à prester. Tant qu’on valide à chaque saison les objectifs sportifs le contrat peut se prolonger. Si on n'y parvient pas, ils analysent pour essayer de comprendre. Moi, ça a duré douze ans.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ça te permet de vivre normalement ?
Maxime Richard : Oui sans stress, il faut quand même faire ses résultats. Moi je l’ai vécu comme une chance, une opportunité. C’était à moi de tout faire pour que ça se prolonge. On ne bosse pas à la mine.
J’ai eu des saisons compliquées où je n’ai pas fait les minimas et où ça s’est quand même prolongé. Ça paie les factures, les stages d’entraînement sont remboursés, les compétitions sont aux frais de la fédération.
On ne gagne pas beaucoup d’argent mais on n’en dépense pas beaucoup non plus.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe pour te faire sponsoriser par Redbull ?
Maxime Richard : C’est grâce à mon titre de champion du monde en 2010 que j’ai pu être en contact avec eux. C’est eux qui vont vers les athlètes. C’est dans les bureaux Redbull Belgique que ça se décide. Il faut que l’athlète et la discipline correspondent à leur recherche. Ils sont venus vers moi pour me proposer un contrat.
On n’a pas d’obligation de résultats. Il y a aussi des contrats avec des obligations d’objectif mais ça se discute avec eux, c’est un partenariat, ça va dans les deux sens. Ce sont des contrats à l’année.
On discute des envies, ça peut se prolonger sur les autres années. Au niveau du contenu photos vidéos, c’est par envie de ma part de montrer le côté visuel du sport. On pratique un sport nature et visuel ça me fait plaisir de le partager.
Pour les photos, ce sont des copains qui ont du matériel pro adapté. Pour mes vidéos, je mets une GoPro Max, peu importe ce que j’ai filmé je choisis ce que j’exporte à la fin. Soit je la pose sur le casque, ou bien je l’ai en bouche, ou bien je la pose sur le bateau. J’essaie de proposer un peu de contenu dans le but de partager quelque chose que je trouve cool.
Les Secrets du Kayak : Tu es récemment devenu papa. Quels sont tes projets aujourd’hui ?
Maxime Richard : Oui on a eu un petit garçon, ça nous a changé la vie.
Moi j’ai toujours besoin de faire du kayak et de me sentir athlète. Donc même si je m’entraîne moins, je continue. J’ai besoin de me sentir performant. Par contre j’ai fait moins de volume cet hiver, ça ne sert à rien de se mentir et d’aller chercher un résultat international.
Par respect pour la discipline. Donc je vais essayer d’avoir des projets un peu plus visuels. Avoir un projet un peu plus d’aventure. Ce sont des projets prenants et intéressants.
J’entraîne aussi un petit peu. J’ai été libéré à 100 % de tout travail avec la fédération. Depuis deux ans mon contrat a évolué avec la fédération, je fais des missions pour eux. Ce sont des missions de développement, d’entraînement ou de détection.
Je serai sur la réserve même si je ne participe pas pour accompagner le groupe. Je m’occupe de leur faire une planification d’entraînement, je passe dans certains clubs une fois par mois pour organiser des stages…
Les Secrets du Kayak : Cela te semble être ce sur quoi tu vas te tourner à l’avenir ?
Maxime Richard : Cela fait deux ans que c’est prenant, j’ai envie de continuer à le faire. Ça peut être une belle opportunité que de rendre aux autres ce que le sport a pu m’apporter. Pourquoi pas inspirer les gens aussi ?
Mais j’ai besoin d’avoir mes projets à moi. Comme celui que je t’ai développé. Toute cette année 2022 je vais continuer à avoir des missions par la fédération et j’espère encore pour quelques années. Mais ça me tient aussi à cœur d’avoir mes projets.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu ferais différemment si tu devais te parler au passé ?
Maxime Richard : C’est une question que je ne me pose pas beaucoup parce que je n’ai pas envie d’avoir des regrets. J’ai toujours assumer mes choix, de ne pas avoir de regrets.
Par contre si je pouvais me parler en arrière, j’ai eu des passes difficiles. Où je me suis enfermé dans une dynamique qui ne m’a pas correspondu et où je me suis mis des objectifs qui ne m’ont pas spécialement rendu heureux en tant qu’athlète et en tant que personne.
Je pense que j’aurais eu besoin d’un accompagnement en psychologie du sport, et je le conseille à tous les jeunes de le faire. Et cela même dans les années où tout va bien.
J’ai vécu chaque année au maximum.
Vous pouvez retrouver Maxime Richard sur son compte Instagram.
Interview : Frédéric Loyer
Retrouvez tout sur Frédéric Loyer dans cet épisode des Secrets du Kayak. Comment a-t-il débuté le canoë-kayak ? Comment s’est déroulé sa carrière d’athlète ? Quels sont les secrets du Kayak au Canada et en Nouvelle Zélande ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Frédéric Loyer en janvier 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Frédéric Loyer : Salut Rudy ça va très bien, il fait un peu froid au Québec avec -28°C mais le paysage est magnifique. Je suis head coach dans un club près de Québec. Le lac est gelé dès fin novembre jusqu’à la mi-mars.
Les Secrets du Kayak : C’est un vrai plaisir de t’avoir sur le podcast. Comment as-tu commencé le canoë-kayak ?
Frédéric Loyer : J’ai découvert le kayak à la télé, j’étais dans le nord de la France à Lille. Je faisais des séances le mardi et le jeudi soir à la piscine. Je n’aimais pas trop ces séances à taper les bâtons en fibres de verre.
On avait une bonne bande de copains ce qui m’a motivé, j’avais 12 ans. J’ai eu le virus à 13-14 ans, le but c’était d’être avec les copains, on y allait tous les jours. Le club faisait toutes les disciplines.
C’est avec l’arrivée d’Eric Henri qu’on a eu une dynamique d’entraînement forte. On faisait jusqu’à quatre séances par semaine, mais on cherchait à se voir tous les soirs.
Je n’avais pas d’ambitions de compétitions, mais je voulais ressembler aux gens qui étaient autour de moi. On avait envie de s’impliquer avec notre entraîneur.
Je n’étais pas doué en kayak alors on m’a mis dans un canoë, on a fait des équipages, ça m’a plu. Je me rappelle qu’à l’époque, on avait les régates nationales de l’espoir, je n’étais pas sélectionné, mais on était très souvent en concurrence avec les autres clubs comme Saint-Laurent-Blangy et Boulogne-sur-Mer.
Moi je faisais des compétitions locales et régionales et j’ai été sélectionné en C2. Donc en cadet 1 au lieu de faire la catégorie CAPS, je courais aux championnats de France des clubs en C2. Je n’étais pas doué au départ.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu progressais malgré tout régulièrement ?
Frédéric Loyer : C’est l’ambiance du club qui m’a motivé. On avait une structure de club parfaite pour progresser. Rapidement, je suis devenu meilleur.
J’ai fait beaucoup de course à pieds, et à force je me suis pris au jeu de la compétition, j’étais assez bon sur les longues distances. Je faisais les championnats cadet de fond avec des épreuves de trois kilomètres à l’époque. Je faisais quatrième.
Les Secrets du Kayak : Quand le virus de la compétition est arrivé, est-ce que tu t’es encore investi plus dans ton entraînement ?
Frédéric Loyer : Au départ je me suis fabriqué mon bateau, puis je me suis acheté un C1 rouge à paillettes, ça m’a fait progressé j’adorais ce bateau. Après je me suis acheté ma pagaie.
Mon club survivait parmi les gros clubs. En cadet-junior on a terminé quatrième au forceps, c’était génial. Je me suis juste entraîné un peu plus sérieusement chaque jour. Je n’ai pas le souvenir d’avoir une rupture dans mes programme d’entraînement. Ma progression a été linéaire, on augmentait le volume. Ça a permis d’être dans les quatrième en national.
En cadet 2, je n’étais pas dans la bonne période pour gagner, mais j’étais dans la dynamique de la compétition.
J’ai été sélectionné en équipe de France junior mais c’était quelque part un de mes objectifs. Je n’étais pas surpris, mais je ne me sentais pas non plus comme un futur champion olympique. Même si les Jeux de 1984 à la télé me faisaient rêver.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que par la suite, tu finis par te rapprocher des meilleurs français ?
Frédéric Loyer : Dans le fond je n’ai jamais été très loin d’eux, mais je n’ai jamais non plus été très près d’eux. Aujourd’hui avec le recul, je suis conscient de ma valeur ce qui n’était pas le cas à l’époque. J’étais comme un espoir avec une progression constante et un potentiel intéressant.
Mais j’étais aussi pas mal dans la comparaison, je n’avais pas une détermination farouche permettant de me positionner en vainqueur. Je m’écoutais un peu beaucoup. Pour aller aux JO, il fallait vraiment être dans les quatre-cinq premiers. Moi j’étais parfois loin, même si j’ai déjà eu des places d’honneur.
J’ai beaucoup fréquenté toute la famille Hoyer, Olivier Boivin, Philippe Renaud, Joël Bettin et d’autres encore. Des gens qui étaient finalistes et médaillés sur les grands événements mondiaux et olympiques. C’était une époque dorée pour le canoë-kayak en France. J’étais chanceux de participer à l’aventure, mais pas assez mature pour être meilleur. J’ai pris conscience de ça en fin de carrière.
Moi j’ai été étudiant en STAPS, en université, j’ai eu beaucoup d’aménagement de cours, je m’entraînais seul trop souvent. Je n’avais pas l’instinct d’aller chercher des choses fortes mais je n’en étais pas malheureux.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu crois que c’est cette détermination qui t’a manqué pour aller plus haut ?
Frédéric Loyer : Non c’est multifactoriel. D’une part c’est mental, et aussi au niveau génétique. Il faut avoir une capacité de la gestion de l’entraînement, de la fatigue…, il faut être pointu. Pour moi, le point faible était mental.
Quand j’ai commencé à être bon, c’est quand j’ai commencé à réfléchir sur ce que je devais faire. Je suis rentré dans un cercle de réflexion sur mon programme, comment le mettre en place. Je m’entraînais moi-même. J’avais aussi des attentes, et des différences entre mes objectifs et mes résultats.
Les Secrets du Kayak : Est-ce à partir du moment où tu te lances dans tes études que tu te retrouves à t’entraîner seul ?
Frédéric Loyer : Au niveau du club par la suite, on n’était plus tout à fait au même niveau. Cette dynamique s’est transposée sur le centre d’entraînement, mais il y avait des gens avec des niveaux incroyables comme François Barouh.
On s’entraînait en groupe quand même. Mais je pense qu’on était dans une phase de transition. En 1988 il y avait encore de bons résultats, mais 1996-2000 il y avait beaucoup de tensions avec les entraîneurs et la fédération. Moi je faisais mon propre chemin, je ne me retrouvais pas au niveau du club.
En 1988 suite à cette ambiance, j’ai aussi commencé à entraîner des jeunes athlètes, j’étais en situation d’entraîneur entraîné. C’était pour suppléer aux tâches de l’entraîneur.
Je n’ai pas eu le virus de l’entraîneur. Moi j’avais fait STAPS parce que ça me permettait de m’entraîner mais je ne me voyais pas prof d’EPS. Je me suis laissé bercer par les études jusqu’au CAPES. J’aimais bien aider les autres.
Les Secrets du Kayak : Par la suite, tu as changé de club ?
Frédéric Loyer : Au final, je suis parti en professorat de sport à l’INSEP. A l’époque il y avait peu d’entraîneurs en fonction dans les centres d’entraînement. Et le DTN de l’époque avait un profil de personne sérieuse engagée avec un niveau sportif reconnu mais certainement pas suffisant pour aller chercher de gros résultats.
Puis j’ai été approché par la fédération, par le DTN Hervé Madoré, qui m’a proposé de passer le professorat de sport à l’INSEP. Je ne connaissais pas les détails, j’y suis allé, je me suis entraîné sur Vaires-sur-Marne, et c’est là que j’ai eu des opportunités d’équipage avec de bons athlètes.
Donc, je fais de l’équipage dans ce club. Je pense que je n’aurais pas eu les même résultats si je n’étais pas parti à Boulogne-Billancourt.
Les Secrets du Kayak : En t’écoutant je trouve que tu étais assez investi, mais au final à chaque fois tu étais aux portes des JO ? Tu en as été frustré ? Comment ça se passait ?
Frédéric Loyer : Oui, je faisais partie de cette grande famille et je rêvais d’être performant, mais en même temps je pense que ma gestion du stress m’a coûté beaucoup. Si tu te dévalorises sur la ligne de départ, si tu n’es pas dans la bonne dynamique pour performer ça ne fonctionne pas.
J’ai toujours voulu réussir, je performe à contre temps. Ce n’est pas de la médiocrité, c’est un manque de confiance en soi et de méthode. Et ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses, et c’est comme ça que l’intérêt pour l’entraînement est arrivé.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu mets fin à ta carrière d’athlète ?
Frédéric Loyer : Au bout d’un moment, les résultats n’étant pas suffisant il faut savoir dire stop. Ayant eu mon professorat de sport, je suis parti au bataillon de Joinville, j’ai fait une année à m’entraîner et à encadrer. C’est là que j’ai décollé, en fin de carrière.
A 23 ans, je n’avais plus les moyens financiers de m’assumer. Cette année là je suis allé aux championnats du monde, j’ai trouvé que j’étais en contrôle. Et en plus de ça j’étais déjà en fonction d’entraîneur et c’était l’année de l’armée. J’entraînais le CPEF de Dijon.
Une fin de carrière c’est dur, tu te projettes quand même dans l’entraînement. Ma chance était passée. Il fallait gagner sa vie. J’avais la responsabilité d’un groupe.
Les Secrets du Kayak : Comment s’est passée cette première expérience d’entraîneur à Dijon ?
Frédéric Loyer : Très difficile, je n’étais pas prêt. Le directeur de l’équipe de France essayait de venir changer la culture pour faire changer les choses qui s’enlisaient.
Je ne me permettrais pas de critiquer mais on a pas mal galéré, et j’ai remplacé quelqu’un qui était encore en place, je n’étais pas le bienvenu.
J’entraînais des athlètes olympiques, donc meilleurs que moi. Ils étaient dans le très haut niveau. J’y ai laissé des plumes.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ce n’était pas un pas trop haut dès le début pour entraîner ?
Frédéric Loyer : Oui évidemment. C’était un piège. C’était une opportunité, mais je ne crois pas avoir été performant. C’était à moi de prendre le lead de ça. Quand tu es seul à entraîner, sans méthodologie, juste avec ce que tu as appris sur les bancs de la fac, même si j’ai appris beaucoup à l’INSEP c’était difficile à mettre en œuvre.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu arrêtes d’entraîner à Dijon ?
Frédéric Loyer : Sûrement le fait d’avoir eu d’autres opportunités comme à Vaires-sur-Marne, avec des dynamiques et une redistribution des postes. Je pouvais aller à Paris et je connaissais un très bon entraîneur à Paris.
J’étais sur des compétitions de types européennes, mondiales de moins de 23 ans. On a fait partie de cette nouvelle aventure que de former des jeunes. C’était l’arrivée de Kersten Neumann, qui était auréolé de ses médailles avec les féminines des pays de l’Est. Il est arrivé avec sa méthodologie et donc j’étais engagé avec lui tous les jours.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ça a remis en cause ce que tu pensais de l’entraînement ?
Frédéric Loyer : Oui, de toute façon on se remet toujours en cause. La rigueur et la méthodologie ce n’était pas facile, c’était un choc culturel avec l’arrivée d’un plan cadre d’entraînement. Donc c’était développé et imposé à tous les clubs. Nous étions les vendeurs de ces programmes. Même si on n’était pas convaincu dans la mise en œuvre.
Et il y avait cette résistance d’athlètes et de club pas convaincus que ce soit la bonne recette ni la bonne période. C’était là encore difficile. Mais on avait un soutien inconditionnel de la fédération.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu ne te trouvais plus à ta place ?
Frédéric Loyer : Oui, et j’avais pris un peu d’expérience. J’avais une part de légitimité en tant qu’entraîneur de l’équipe canoë. Mais c’était compliqué, c’était un transfert de programme d’entraînement.
J’étais encore en difficulté avec certains athlètes qui résistaient. On n’était pas dans le dialogue, mais j’étais épaulé.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui a changé dans l’entraînement avec l’arrivée de Kersten ?
Frédéric Loyer : De la rigueur ! Il y avait une systématisation de l’entraînement, un programme chaque semaine avec un objectif fixé pour chaque séance. Avant ça à chaque séance c’était la guerre sur l’eau, ça a aussi apporté de bonnes choses mais là on était plus dans le contrôle de la vitesse, de la technique, des cadences.
Beaucoup de volume à basse intensité. Beaucoup de musculation de circuit. Nous qui venions d’un environnement où on se faisait plaisir, on se chamaillait dans la salle de musculation, là tout était figé. C’était direct et dur.
Ça convenait à certains mais pas à d’autres. Pour moi, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver à notre système. Mais on aurait pu faire un peu différemment.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu pars ensuite de Vaires-sur-Marne après quatre ans ?
Frédéric Loyer : Cette fois, j’ai fait une olympiade pleine d’apprentissage. Ensuite la rigueur et la rigidité allemande ne correspondent pas à notre approche latine. Ça nous a coûté et on a perdu Kersten la dernière année des Jeux.
On s’est retrouvé en méthode commando pour la préparation finale pour les JO. On n’a pas été sélectionné aux JO donc nous en étions les premiers responsables. C’est une très longue histoire.
A coté de ça, on a Pascal Grognard, un monstre dans son domaine, sélectionné plus d’une fois en C1 qui estimait qu’il s’est fait prendre la place par Eric pour le C2. C’était difficile à gérer.
C’est compliqué pour Pascal, pour Eric, pour tous les autres athlètes qui étaient dans le coin. Aller aux JO avec seulement un athlète, c’est compliqué. Ça été une belle aventure pour Eric qui fait quatrième tellement proche de la troisième place. Ça a été le beau résultat de ma carrière.
J’ai fait en 2001 entraîneur de l’équipe nationale de canoë, ça n’a pas bien marché non plus. Il y avait une belle dynamique d’entraînement avec Didier Hoyer qui s’est positionné pour prendre l’équipe canoë, et il était légitime. Donc moi je suis reparti sur les moins de 23ans sur le pôle France d’Angers avec Pascal Boucherit. J’étais très heureux d’y aller.
Les Secrets du Kayak : Quand tu es devenu entraîneur, est-ce que tu as continué le canoë pour le plaisir ?
Frédéric Loyer : Ah non, j’ai arrêté. Après les championnats du monde, j’ai été sélectionné dans un C4 au Mexique, mais on a mesuré l’écart qu’on avait avec les meilleurs. On n’a pas été très bon.
Je n’avais plus envie de pagayer. En canoë si tu diminues le nombre de séances, tu coures à la blessure. Je continuais le sport, mais du canoë quand tu ne cherche plus la performance, pour moi il n’y a plus de raison d’en faire.
J’ai refait un championnat de France quelques années après avec Jérôme Barrin, on a recouru une course de fond pour le fun, on a fait un C2, on a partagé un podium mais c’était plus par camaraderie. Tu peux avoir des endroits inspirants comme Athènes, Atlanta, se poser au bord du lac en canoë c’était bien confortable.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à Angers l’expérience s’est améliorée pour toi ?
Frédéric Loyer : Je n’étais pas à mon aise, j’étais plutôt en fin de carrière, un peu moins motivé. Entraîneur ça te demande beaucoup. Je devais avoir encore du chemin à faire, et malgré tous les efforts les résultats n’étaient pas là.
Moi je crois que tout ce qui a été mis en place avec Kersten Neumann, on a vu une vague de fond arriver plus tard qui ont su gérer d’une manière différente ce qui a été mis en place. Pour moi, les résultats de tout cela ne sont que très récents.
Il y a de très bons coachs qui valorisent les performances, mais je pense qu’on a participé à ces résultats. Pour moi, ils sont arrivés dix ans après la mise en place du système.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que malgré ces différents lieux d’entraînement, tu gardes des athlètes avec toi ?
Frédéric Loyer : Il y a des gens qui te suivent et d’autres non. Tu en as qui ont envie de continuer l’aventure. De Dijon à Angers, il y en a cinq qui ont suivi. De Paris à Angers deux ou trois.
Je ne peux pas dire si ça m’interpelle, mais oui j’ai toujours gardé de bons contacts avec les athlètes. Mais je n’ai pas entraîné de groupies autour de moi. On se retrouvait en stage donc on se revoyait beaucoup avec plaisir.
Les Secrets du Kayak : Après Angers, tu arrêtes d’entraîner ?
Frédéric Loyer : Oui, j’aurais voulu continuer dans d’autres conditions. La fédération avait fait le tour avec moi. Ça n’a pas été difficile pour eux de me dire que mon contrat ne se poursuivait pas.
J’avais des opportunités qui s’ouvraient mais j’avais envie de couper court. Ils voulaient de toute façon fermer ce centre d’Angers. Ça été très dur, j’y été attaché. C’était une décision politique.
C’était la fin de ma carrière. Je n’était plus assez animé et volontaire pour être un bon soldat pour la fédération. A ce moment là, il faut changer. C’est un second rebond. Ça m’a permis de découvrir d’autres choses, et de faire ma vie de famille.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi partir entraîner à l’étranger et ne pas reprendre un poste d’entraîneur en France ?
Frédéric Loyer : Là encore, c’est un concours de circonstances. Quand tu vas sur les compétitions, tu rencontres d’autres entraîneurs. Tu parles dans un franglais moyen. Après dix ans de ces mêmes rituels, tu rencontres d’anciens athlètes avec qui tu courais et tu retrouves une complicité et une relation.
Je me retrouvais très souvent avec des francophones, notamment des québécois. J’avais un ami Frédéric Jobin, on a dépassé le cadre de l’entraînement. J’ai découvert le Canada, lui venait en France.
A cette époque, je vivais une vie métro-boulot-dodo à Tours, je ne m’y retrouvais pas. On avait un destin croisé. Il est devenu entraîneur national et il y avait un poste près de Québec, et il me l’a proposé. Au départ, je n’étais pas très chaud de retravailler en tant qu’entraîneur.
C’est ma femme qui m’a dit on y va. Elle était kiné avec un cabinet qui fonctionnait. Moi j’avais repris des études d’ostéopathie. Du jour au lendemain, on a tenté l’aventure au Canada.
Les Secrets du Kayak : Là tu arrives au club du Lac-Beauport. J’imagine que c’est un club et non pas du haut niveau ? Qu’est-ce que tu as retrouvé là bas ?
Frédéric Loyer : Le système au Canada est différent. C’est un grand pays avec beaucoup de clubs bien organisés. Le kayak y est très populaire et dès le départ les jeunes viennent en club pour faire de la compétition.
Tu accueilles facilement une centaine de jeunes. On ne parle pas d’initiation comme en France, directement on parle d’entraînement. Tu gères tout un continuum. Il n’y a pas forcément un centre d’entraînement avec un regroupement d’athlètes à part.
Dans ton groupe, tu as tout autant des débutants que des champions olympiques. Les athlètes de très haut niveau font des stages d’entraînement et sont sous la supervision d’un entraîneur national mais on collabore avec eux aussi s’ils le veulent. Il y a toute une émulation régionale, provinciale et nationale presque toutes les semaines en plein été.
Donc quand je suis arrivé là bas j’en ai profité pour mettre en place mon propre système. Il a fallu s’organiser en fonction des horaires des athlètes, de leurs objectifs, pour mettre en place un programme d’entraînement.
Et tout dépend aussi de la météo notamment l’hiver. De février à avril les athlètes descendent en Floride pour s’entraîner au chaud. On ne peut pas être avec eux à 100%.
Les Secrets du Kayak : Quand ils ne peuvent pas aller sur l’eau, qu’est-ce qu’ils font ?
Frédéric Loyer : Le kayak est pratiqué sur la partie Est du Canada. Ce sont des grandes plaines. Les pratiques complémentaires sont la natation et la musculation.
Les données de condition physique m’ont interpellé aussi, ça permet de se remettre à jour. Ils font de la machine à pagayer, et ici tu peux faire du ski de fond.
C’est en janvier que c’est plus compliqué. Le lac ne fond vraiment qu’au mois de mai. Donc ça demande une certaine logistique parce que début mai il y a déjà des compétitions. Ils sont costaud, ils coupent du bois en hiver, ils doivent apprendre à pagayer en gérant leur temps qui est très court.
Pas le temps de faire de l’aérobie ici. Il y a aussi l’apprentissage technique à gérer.
Les Secrets du Kayak : Sur quelles données, tu as été surpris parmi celles que tu as pu suivre ?
Frédéric Loyer : L’Europe a toujours un peu d’avance sur le Canada, donc on l’observait déjà en France. Mais une des choses majeure, c’est le fait que les athlètes payent très cher pour pratiquer !
Tout est à la charge des athlètes. Au Québec ça va de 1000-4000 dollars sans compter les déplacements. Certains ont des aides, mais les premiers partenaires des jeunes, ce sont les parents.
Une saison complète avec les stages et les déplacements 20-25000 dollars par an. S’il existe des bourses, ça peut aider. Si tu vas aux championnats du monde, tu dois payer. Il n’y a pas d’accès aux jeunes défavorisés du moins dans mon club. C’est comme ça, c’est leur culture.
Les Secrets du Kayak : Par la suite tu montes vite en grade, tu montes entraîneur de l’équipe nationale féminine de kayak ?
Frédéric Loyer : J’ai fait un an au club du Lac-Bauport. Et il y avait des opportunités. J’avais envie de rester dans mon club et cette opportunité est là. Le choix a été dur, j’avais fait un bon travail, ça a pu être perçu comme une trahison. Mais un poste comme ça, ça ne se refuse pas.
J’étais enfin à ma place, j’avais toutes les compétences nécessaires, dans un environnement plus accessible qu’en France quand je suis parti. J’ai juste passé un entretien.
L’entraînement de l’équipe nationale, j’étais avec une équipe organisée. Je devais mettre en place un centre d’entraînement national pour les filles. Dans le fond, les athlètes n’avaient pas les moyens financiers pour venir s’entraîner là où j’étais, donc je n’avais pas le contrôle.
Mais on se retrouvait beaucoup plus, notamment en Floride. Moi je voulais développer des entraînements en face à face pour leur progression. Et il y avait des entraîneurs nationaux qui étaient aussi les entraîneurs perso de certaines filles que je devais entraîner.
C’était un gros challenge. Moi je voulais développer la technique. Pratiquer l’équipage à tous les postes…
Au Canada, il y a beaucoup d’entraîneurs étrangers. Beaucoup de hongrois, polonais, serbes. Donc une grosse culture de l’effort, et soit ça passe soit ça casse. Il n’y a pas forcément d’unité technique au Canada. Donc ça pose problème dans un équipage. Ça crée un problème de compétence pour faire avancer le bateau en équipage.
Les Secrets du Kayak : De 2011 à 2013 tu coaches l’équipe féminine, tu vises les JO de 2012 ?
Frédéric Loyer : Oui, j’y suis allé en tant qu’observateur. Le K4 n’a pas été sélectionné. Il y a eu un K1. Donc ça a été un coach de l’équipe nationale qui l’a entraîné.
Les athlètes n’avaient pas d’obligation de s’entraîner avec moi. Si tu as un projet individuel, on te laisse le gérer. De fait mon contrat n’a pas été renouvelé.
Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression qu’il n’y a pas l’émulation de groupe comme on peut le voir sur nos pôles en France ? Tu te fais un peu avoir à chaque fois avec cette équipe féminine ?
Frédéric Loyer : Ils n’ont de français que la langue, mais ils restent une nation anglo-saxonne. Si tu veux organiser un stage d’entraînement, on te demande si tu en es certain ? Si tu te plantes, on ne va pas t’aider à faire autre chose.
Ici c’est plus important d’être champion canadien que d’être champion olympique. On est bien payé, on est en autonomie. Mais la collaboration entre les entraîneurs de l’équipe nationale n’existe pas.
Il y a un gros respect entre les athlètes, mais l’intérêt individuel prime sur le collectif. J’étais tellement fort de mes convictions que je n’ai pas été très bon dans mon adaptabilité, dans ma communication et mon écoute des gens et j’ai perdu. Si tu n’as pas de résultats, tu n’es pas un bon coach. Mais c’était une super expérience.
La qualité essentielle d’un entraîneur, c’est sa capacité à survivre. Ic, on est davantage dans le business. Donc en février, je n’ai pas été renouvelé et ça été la galère, impossible pour retrouver un contrat de coach à cette période. Il a fallu rebondir.
Les Secrets du Kayak : Tu as enchaîné deux clubs au Canada sans rester longtemps ?
Frédéric Loyer : Entre Ontario et Ottawa, en deux mois il a fallu retrouver un club pour un contrat de travail. J’ai rencontré un petit club en Ottawa, c’était un club saisonnier. Ils ont fait une offre de cœur, pour anticiper sur l’été.
Ils se sont engagés à me prendre pour me permettre de rester au Canada. Je leur dois une reconnaissance éternelle. C’est un club que j’ai développé. J’ai du déménager, revoir mon niveau de vie.
Et il y avait aussi un autre club à côté qui cherchait un entraîneur. Il a fallu choisir. Ça encore été un déchirement que de leur dire que j’allais à l’autre club, qui était plus adapté aussi pour ma famille. J’ai développé ce club pendant deux ans et j’avais encore envie d’être entraîneur national.
J’y ai rencontré un coach danois qui m’a proposé d’entraîner les hommes en Nouvelle-Zélande. Donc je suis parti refaire du haut niveau, encore un déchirement que de quitter un autre club.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe en Nouvelle-Zélande ? Les athlètes doivent aussi payer comme au Canada ou bien ça ressemble à la France ?
Frédéric Loyer : Non, c’est pire pour les kayaks hommes en tout les cas. Ils ont une culture du haut niveau. Ils sont super bon. Les fédérations sont drivés par la préparation olympique.
Au Canada, tu as de très bons athlètes médaillés, mais on ne se souviendra que du nom des gens. En France, tu parles du K4.
En Nouvelle-Zélande c’est un tout petit pays, l’éducation est propre au pays avec beaucoup de culture Maori. Ils ont un vrai engagement dans le haut niveau. L’institut qui gère les fédérations avait envie de développer le kayak homme.
Quand je suis arrivé, les athlètes étaient éparpillés dans leur club. Ils s’entraînaient beaucoup, mais c’était totalement désorganisé, et ils n’avaient aucune aide.
La première année j’ai du être très innovant et inventif pour développer des relations pour former une émulation. Les plus vieux ne voulaient pas s’entraîner avec moi. Ils étaient dans le groupe de Lisa Carrington. Ils avaient des aides en fonction de ça.
Il y avait une autre partie de personnes qui venaient de la mer, du lifesaving, ces gens là se suffisent dans leur pratique. D’aller faire de la compétition, d’être regroupés, forcés à faire de la musculation du kayak en compétition, ça ne fonctionne pas avec eux.
Donc j’ai développé une relation avec les jeunes athlètes qui ne sortaient pas à l’international. Je faisais juste les championnats de moins de 23 ans homme avec mon équipe. Ils payaient leurs déplacements.
On partait souvent en Slovénie. L’importance de l’entraînement est fondamentale dans ce cas là. Il faut mettre en place des situations qui ressemblent à de la compétition. Donc les jeunes ne performaient pas puisqu’ils ne faisaient pas de stages, donc mon projet c’était de tout faire pour les emmener aux JO à Tokyo. Ce n’était vraiment pas gagné.
On a ciblé les athlètes pour aller sur un spot d’entraînement muni d’un vélodrome… l’aviron et le triathlon y étaient regroupés. On a été intégré dans cette dynamique, on est descendu à Cambridge.
Les Secrets du Kayak : De ce que je comprends, comme ils font beaucoup de life saving, quand ils arrivent en course en ligne, ils n’ont pas du tout la technique ? Tu ne partais pas de zéro, mais de loin tout de même ?
Frédéric Loyer : Oui, il a fallu gérer l’intensité et la technique. Mais ce sont des monstres dans leur domaine. Par rapport au Canada, on est aux antipodes de l’hémisphère sud, où il y a deux saisons en une. C’est gens là vivent dehors, ils sont au soleil tout le temps.
En terme de récupération, en musculation, ils ont des capacités énormes. Ce sont des jeunes très impliqués, tout fous également, ils faut les canaliser. Ils avaient beaucoup de mal à trouver un entraîneur, et qui de plus leur conviennent.
Pour progresser en équipage, il fallait faire de l’équipage avec la bonne attitude d’entraînement et la bonne dynamique.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que pour toi de faire de l’équipage c’est un passage obligatoire pour performer par la suite en individuel ?
Frédéric Loyer : Évidemment. Faire que de l’individuel, il y a très peu d’athlètes à l’international qui percent. A la différence de ce que peut penser le Canada, en France on est un sport d’équipe. Il y a un leader et ensuite chacun à son rôle.
Oui c’est important parce que quand tu as un bateau qui va plus vite c’est en équipage, l’adaptabilité à fournir se fait en équipage et à tous les postes.
Si tu as une valeur en individuel ok, il y a toujours des exceptions mais beaucoup sont issus de l’équipage.
Les Secrets du Kayak : Tu dis que tu les freinais par rapport à leur pratique de life-saving. C’est à dire tu les freinais pour travailler de la technique ? De l’aérobie basse intensité ?
Frédéric Loyer : En effet, oui. J’ai eu accès à des physiologistes et des préparateurs physiques faisant partie des meilleurs aux monde. Donc ça a aidé. Ça a pris du temps pour leur faire comprendre qu’il fallait ralentir pour aller plus vite.
Il a fallu beaucoup travailler sur leur attitude, discuter beaucoup avec eux pour leur expliquer pourquoi et comment. Mais seuls les jeunes étaient à l’écoute de ces processus de progression, les plus anciens estimaient que c’était une perte de temps.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’ils font aussi de l’aérobie en dehors du bateau ?
Frédéric Loyer : Non ils ne courent pas. Ils font un peu de vélo mais surtout il font de l’aérobie en pratiquant dans la mer. Ils font du bateau toute l’année. La plupart sont bons nageurs.
Mais c’est comme la musculation dans ce domaine là aussi, il a fallu aller les chercher, pour les notions de gainage, de prise de force au sens large, mais ils étaient déjà bien bâtis.
Les Secrets du Kayak : C’est intéressant parce que les études montrent que la pratique du kayak n’engage pas d’assez grosse masse musculaire pour développer l’aérobie de manière globale. Qu’en penses-tu ?
Frédéric Loyer : Non, ce n’est pas ça. Quand tu fais de l’aérobie tu fais de l’adaptation, quand tu coures tu développes une adaptation centrale seulement au niveau cardio-pulmonaire. Il y a des études au Canada qui disent que quand tu fais du kayak pour développer une VO2max c’est vraiment le pourcentage d’adaptation centrale et périphérique qui se développent.
Quand tu fais du kayak, le bénéfice est meilleur que lorsque tu vas courir.
Effectivement, j’ai lu la thèse de Myriam Paquette que je connais bien, mais il y a eu aussi des gens éminents dans le domaine de l’entraînement en hypoxie qui sont venus au Canada.
Pour moi ne pas pagayer pendant trois semaines, je ne pense pas que ce soit bénéfique. Mais c’est mon interprétation d’entraîneur.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a d’autres choses que tu as apporté à ces jeunes en Nouvelle-Zélande ? Un point sur lequel tu as vraiment insisté ?
Frédéric Loyer : Oui, mais je l’ai appris sur le tas en Nouvelle-Zélande. Il y a quelques entraîneurs qui disaient que la chose principale à apprendre de la part des athlètes, c’est apprendre à s’entraîner. Ça veut dire apprendre à s’entraîner dans la bonne intensité, avec la bonne mentalité et la bonne vitesse, la bonne fréquence cardiaque.
Ensuite, il y a le suivi d’entraînement par des plateformes d’entraînement donc c’est systématisé, uniformisé et obligatoire. Ça permet d ‘évaluer l’athlète et de le confronter aussi dès le départ. Sans cela tu es dans de l’interprétation, ce n’est pas mauvais mais c’est imprécis.
On a calibré chaque séance. Il y a des jours c’est la guerre, ça roule, il faut que tu sois au rendez-vous. Ça implique de la discipline d’échauffement et de la confrontation.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi ton aventure se finit en Nouvelle Zélande, et avant l’olympiade ?
Frédéric Loyer : Je n’étais pas sur de pouvoir rester en Nouvelle -Zélande, donc il me fallait un plan de carrière. Et il fallait que je sois capable d’aller au bout de mon projet. Donc la dernière année, il y a eu des changements dans la fédération. On m’a proposé de renouveler mon contrat mais avec des notions d’entraînement à distance et je ne le voulais pas.
J’avais prévu de partir et j’ai quand même fait la dernière année avec les athlètes. Je ne peux pas rentrer dans le détail, j’ai un droit de réserve à respecter. Je les ai emmené jusqu’aux sélections pour les JO.
J’ai aussi appris de la résilience des jeunes et de leur investissement dans le projet. De toute façon j’étais en free-lance, on est venu en stage en France à Vaires pour les opens. On a fait les championnats de France avec un accord de dérogation pour y participer. Ça leur a permis de s’entraîner avec d’autres athlètes, et de cette façon on a emmené un K2 en finale de championnat du Monde.
Subitement, je suis devenu fréquentable. Mais je ne voulais pas rester en Nouvelle-Zélande. Mais j’ai quand même un jeune qui a fait une médaille. Et j’ai été témoin de belles solidarités et de soutien entre les athlètes qui a débouché sur de belles choses aux championnats du monde à Szeged. Je les ai quittés sur de bonnes performances.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe ensuite ?
Frédéric Loyer : J’ai regardé là où je pouvais travailler. J’avais besoin de me poser avec ma famille et de me poser au niveau du kayak. Je me suis fait révoquer de la fonction publique après dix ans d’indisponibilité. Je ne me sentais pas revenir en France.
J’avais toujours de bons contacts au Canada, j’ai repris un poste dans un club au Lac-Beauport. Pour moi, ça valait le coup. Mon ambition reste le haut niveau, je développe beaucoup d’athlètes pour l’international.
Les Secrets du Kayak : Tu as eu la bougeotte mais tu seras toujours entraîneur de kayak. On aurait pu croire à un moment de ton parcours que tu étais démotivé d’entraîner, mais au final la passion est là depuis plus de dix ans. Tu parles d’entraîner au Canada mais pour cela il faut de gros moyen. Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
Frédéric Loyer : J’ai déjà eu plusieurs vies, vécu plusieurs aventures, ça m’a permis de me réaliser en tant que personne. J’aimerais poursuivre l’aventure, avec de la plénitude. Ce n’est pas aussi simple que cela, j’ai aussi vécu pas mal de pression. Mais ça me plaît, je suis heureux de faire ce que je fais.
Interview : Mathieu Goubel
Retrouvez tout sur Mathieu Goubel dans cet épisode des Secrets du Kayak. Comment a-t-il débuté le canoë ? Quel a été son parcours ? Qu’a-t-il fait pour performer durant sa carrière ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Mathieu Goubel en décembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Mathieu Goubel : Très bien merci Rudy. Je suis ravi de participer à ce podcast, j’en ai écouté pas mal. Je trouve que tu fais un beau travail d’exploration de notre historique et de la performance dans le canoë-kayak. Je t’en remercie.
Les Secrets du Kayak : J’ai une question un peu « drôle » : je constate que tu es du nord comme beaucoup de kayakistes et de céistes. De ce que j’ai compris lorsqu’on commence le canoë, on tombe très souvent à l’eau. Je me demandais donc comment cela se fait-il qu’on commence par le canoë dans le Nord ?
Mathieu Goubel : Je n’ai pas commencé par le canoë pour ma part. J’ai commencé par le kayak, et jusque benjamin je faisais des compétitions régionales. Je suis passé canoë parce que je suis issu d’un club avec une culture canoë énorme, le club de Boulogne-sur-Mer. A l’époque, on avait des grands champions de canoës. Donc j’ai voulu faire comme les grands.
J’ai commencé le kayak à l’âge de dix ans. J’étais déjà grand et bien costaud. Vers 16-17 ans, j’ai bien grandi et au fil du temps je me suis épaissi.
Je suis l'enfant né d’une prof d’EPS et d’un père kiné sportif. Donc petit, j’ai fait pas mal de gymnastique et de natation. J’étais de caractère turbulent. On m’a proposé d’essayer le canoë. L’idée d’être dans la nature, les grands espaces, faire ce qu’on voulait, ça me plaisait.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu t’es rapidement distingué par rapport aux autres, ne serait-ce par ton gabarit ?
Mathieu Goubel : Je ne sais pas trop. Je n’étais pas en mode sport de compétition. Je voulais me dépenser avec des copains. On allait faire de la mer, de la rivière tous les mercredi et samedi.
J’étais un peu plus grand que les autres, mais les compétitions n’étaient pas ma motivation première.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que d’avoir fait un peu d’eau-vive ça t’a aidé par la suite ?
Mathieu Goubel : Je n’en ai pas fait beaucoup, mais j’ai touché à tous les milieux. La polyvalence permet de passer des caps à un moment donné où tu es bloqué par la technique ou ton aisance. Ça permet d’acquérir une coordination et une stabilité qui t’aide.
Ma première séance de canoë c’était en benjamin 2, il y avait Sylvain Hoyer et Régis Scotté, on essayait de faire comme les grands. J’ai fait couler le bateau. On l’a récupéré avec un grappin.
C’était un vieux bateau en résine. C’était en fin de compte des séances de kayak-canoë-natation. Donc avec les copains on faisait tout le temps du canoë. Ensuite, j’ai fait du canoë de course en ligne.
Les Secrets du Kayak : Comment s’est passé ta progression en terme de canoë ? Combien de temps tu as mis pour tenir dans un vrai canoë ?
Mathieu Goubel : Tout de suite, je suis passé dans un canoë Delta. C’est dur au début, on s’y habitue.
On faisait beaucoup de kayak-polo. Au début l’entraînement, je suivais la dynamique du club jusqu’à mes 15 ans. J’aimais bien faire les compétitions, j’ai fait les championnats de France minimes. On a fait des médailles en C4. On faisait tous les podiums.
Mon équipier c’était Anthony Soyez, entraîneur de canoë aujourd’hui. On avait une grosse dynamique de pagayeurs et on n'était pas mauvais.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi le C4 a disparu ? Quelles étaient les distances en C4 ?
Mathieu Goubel : Au niveau français, il y a encore du C4. Le C4 c’est comme en kayak, l’équipage c’est magique. On a des grosses sensations de vitesse et une collaboration entre équipiers.
Au niveau international ce qui pêche, c’est que ce n’est pas olympique. Du coup c’est dur d’inscrire des bateaux.
En C4, deux personnes pagayent à droite et deux à gauche en alternance. Les places sont comme en K4. Quand j’étais senior il y avait de belles courses de C4.
En 1999 j’ai eu la chance d’avoir été sélectionné pour courir les championnats du monde en C4 avec Sylvain Hoyer, Yannick Lavigne et Jean-Gilles Grare.
J’ai passé un été avec eux où j’ai beaucoup appris, et on a fait les championnats du monde avec une médaille à la clé.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand tu as pris goût à la compétition ?
Mathieu Goubel : C’est quand j’étais cadet 1 j’ai fait une finale B, j’étais dégoûté. L’année suivante j’ai tout gagné, et ensuite j’ai pu intégrer la section sportive au lycée Mariette, Didier Hoyer s’est occupé de nous et j’ai vraiment accroché.
J’avais l’envie de progresser, il y avait une bonne émulation, et on a eu une culture de l’entraînement par notre entraîneur.
En junior 1, je fais les championnats du monde mais on n’était pas au niveau. Puis en junior 2, j’ai tout gagné. Aux championnats d’Europe, j’ai été en galère avec un gros vent de gauche contre un croate. Mais il faut aussi savoir faire avec les conditions.
Il n’y a pas de tests pour te dire si tu te places par la droite ou la gauche, tu fais comme tu le sens.
Les Secrets du Kayak : Tu es multidisciplines, est-ce que tu continues à t’entraîner en dehors du bateau ?
Mathieu Goubel : Dans notre sport ,pour être fort il faut développer des compétences venues d’autres sports. A côté du canoë, je fais de la course à pieds, de la musculation, de la natation, du vélo. J’adore faire du sport.
Les Secrets du Kayak : Tu fais quelles études parallèlement à ta carrière ?
Mathieu Goubel : Ma première année de STAPS, je l’ai faite à Boulogne, et ensuite je suis allé à Vaires-sur-Marne à l’INSEP en 2000. Je fais Licence, Maîtrise, BE1 BE2 et je fais le concours de professeur de sport que j’obtiens en 2006.
J’ai fait toutes les formations sportives possibles.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui change quand tu entres à l’INSEP ?
Mathieu Goubel : A Boulogne, ce n’était qu’une section sportive. Moi je pensais que je ferais tout à Boulogne. L’entraîneur a voulu me donner de l’autonomie, au début je l’ai eu dur. Ensuite je me suis organisé.
Compliqué de s’entraîner deux fois par jour avec le STAPS. Ensuite d’aller à Paris et d’être suivi par un entraîneur, intégrer le groupe avec les canoë français etc, c’était une réelle plus-value. Il fallait que je bouge pour progresser.
Mais je n’ai pas retrouvé de suite l’émulation que j’avais à Boulogne. C’est venu par la suite. En 2001, Didier Hoyer et d’anciens collègues de Boulogne sont arrivés à l’INSEP et les entraînements envoyaient du lourd.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que toutes les séances étaient dures ou pas ?
Mathieu Goubel : On faisait beaucoup de séances dures. On avait la culture de s’entraîner dur et fort. Pouvoir m’engager fort sur chaque séance c’était mon point fort.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui change en terme de contenu d’entraînement entre Didier Hoyer et Fredéric Loyer ?
Mathieu Goubel : On avait la culture de Kersten Neuman, avec des plans d’entraînement allemand, même si avant lui on faisait déjà plus ou moins la même chose, le vocabulaire en moins.
Les Secrets du Kayak : Tu as mis un peu de temps à avoir tes première médailles ?
Mathieu Goubel : Il y a toujours eu des moments sympas sans médaille. En 2004, je fais huitième aux championnats d’Europe, j’ai failli partir aux JO mais je n’ai pas été sélectionné. Il n’y avait qu’une place aux rattrapages.
Le groupe de l’INSEP s’est dissout, tout le monde est parti dans son coin. Je me suis recentré sur moi, une nouvelle équipe d’entraîneur est arrivée avec Christophe Rouffet, François During, Jean-Pascal Crochet et Olivier Boivin.
On a refait du boulot de base. Je me suis concentré sur la technique. En 2007 ça commence à être pas mal, et en 2008 je suis champion d’Europe.
Les effets bénéfiques du travail ne se manifestent pas en instantané, mais souvent l’année suivante.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qu’il te manquait techniquement ? Qu’as tu travaillé ?
Mathieu Goubel : Essentiellement, la coordination et l’avancement avec les jambes. Synchroniser l’accroche dans l’eau et le travail des jambes. Au canoë, tes hanches sont libres donc le mouvement est plus complexe qu’en kayak.
Cette coordination se joue vraiment à pas grand-chose, il faut le faire au bon moment avec la bonne force, et il faut que les jambes assument l’appui que tu mets dans la pagaie. Je mettais trop de force avec le haut du corps et toute l’énergie ne se transmettait pas dans mon bateau. Ça m’a demandé beaucoup de travail.
Les Secrets du Kayak : Dans le kayak il y a le débat que de travailler les jambes ou pas. En canoë tu n’as pas le choix. Est-ce que tu étais fort en musculation ? As tu travaillé à avoir un niveau de force homogène ?
Mathieu Goubel : Non, je n’ai pas cherché à développer les jambes. Je ne voulais pas mettre lourd sur les barres pour ne pas me blesser mais j’en ai toujours fait. Je courais, je faisais du vélo, je n’étais pas focus en haltéro. J’ai davantage fait du travail spécifique et de la technique.
Les Secrets du Kayak : Tu as fait du travail d’éducatif comme il en existe en kayak ?
Mathieu Goubel : Oui j’en connais plein, et j’en fais toujours autant. Je continue de faire du canoë. J’adore mon sport. Je continue à naviguer quand je peux deux à trois fois par semaine.
J’ai conservé mes bateaux, mes pagaies. J’aime toujours monter en stage avec les athlètes. Même si je ne vais plus aussi vite. J’ai perdu la coordination sur la cadence.
Les Secrets du Kayak : Comment se passe pour toi les Jeux de 2008 ?
Mathieu Goubel : Avec mon collègue Bertrand, on a continué à bien s’entraîner, avec William Tchamba et Olivier Boivin. On arrive aux championnats d’Europe. Je voulais récupérer le quota. J’abordais les JO comme un jeu, faire du mieux que je pouvais sans pression. Juste faire la meilleure performance possible.
J’ai préféré faire le 500m parce qu’on a la culture du 500m en France, c’est ensuite que j’ai appris à progresser sur le 1000m.
J’avais pas mal côtoyé les anciens athlètes qui ont fait les JO. Donc quand j’arrive aux JO c’était une compétition comme une autre.
Les Secrets du Kayak : Tu finis quatrième, tu étais loin du troisième ?
Mathieu Goubel : Quand tu regardes de près, c’était clair que je n’étais pas à la photo finish sur le podium. Faire quatrième alors que l’année d’avant j’étais deuxième de la finale B ! J’avais fait un bon temps, et donc je passe quatrième aux Jeux, c’était fort.
Les Secrets du Kayak : Souvent c’est d’une déception que renaît la motivation et l'envie de t’investir ! Tu arrives tout de même à te remotiver ensuite ?
Mathieu Goubel : Oui tout de suite ! Je n’avais pas envie de faire de pause. J’ai fait une coupure mais dans ma tête j’étais déjà réengagé. L’année 2009 c’est ma meilleure saison. J’ai fait trois médailles aux championnats du monde.
Il y existait le relais on n’avait pas à se préparer c’était la médaille qui finissait bien la compétition pour moi. Je fais vice champion du monde cette année là aussi.
Jusque 2012, je suis allé chercher un maximum de médailles. Je m’investis toujours à fond. Il y a des moments ça marche d’autres ça ne marche pas, sans que je puisse l’expliquer.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’en 2008 tu identifies des points à travailler encore pour continuer de monter en niveau ?
Mathieu Goubel : Oui comme les protocoles de course, la construction de la course, économiser de l’énergie pour avoir de bons résultats. Essayer d’être un métronome dans la gestion de mon énergie.
J’avais une cadence type que j’essayais de tenir jusqu’à la fin. Je comptais mes coups de pagaie, ça me permet de savoir où j’en suis mais ça demande une énorme concentration. Ca va jusqu’à visualiser ton coup de pagaie.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu mettais des choses en place autour de l’entraînement pour essayer de mieux performer ?
Mathieu Goubel : Je ne me faisais pas aider sur ce genre de chose. J’essayais de le faire moi même. A chaque fois que j’allais voir un préparateur mental, ça ne me faisait pas sens, ça ne m’apportait pas grand-chose. J’aurais certainement dû creuser un peu plus.
Mais au travers de mon cursus de formation, la construction de chacun de mes coups, savoir ce que je faisais, à quel moment, quel muscle était sollicité, ... je n’ai pas de regret à ce sujet. Ça faisait parti de mon entraînement.
Je m’entraînais beaucoup, j’allais voir le kiné. Après pour l’alimentation je faisais attention d’avoir quelque chose d’équilibré. Pour moi c’était du carburant que je mettais dans mon corps. Je n’allais pas voir de personnes extérieures à mon staff.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as déjà eu des blessures, des douleurs à l’entraînement ?
Mathieu Goubel : Je n’ai jamais été blessé dans ma carrière, j’ai juste eu un problème de genou suite au cartilage. Je n’ai quasiment jamais dû m’arrêter de m’entraîner à cause d’un pépin. Je faisais beaucoup de musculation et du renforcement. Je voulais être solide.
J’ai dû avoir une tendinite, c’est tout. J’aimais bien faire de la perf en musculation que ce soit des circuits de force endurance, de la puissance ou de la force max.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y avait des tests pour les céistes ?
Mathieu Goubel : Non c’était les mêmes tests que pour le kayak. J’étais plutôt bon il me semble. Avec Kersten, j’étais tout de suite dans les meilleurs.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe après 2009 ?
Mathieu Goubel : Bien. Un truc qui m’a bien aidé dans ma performance, c’est aussi le fait que j’ai eu le concours de prof de sport en 2006, ça m’a libéré dans la tête. J’étais nommé dans Les-Hauts-de-France, j’étais détaché entre 80-90 % pour m’entraîner.
La pression sociale en moins, être certain d’avoir un travail derrière, ça m’a permis de vraiment me concentrer sur l’entraînement.
Le travail a payé jusque 2009 et ensuite 2010-2011 j’engrange des médailles et je prépare comme ça les JO de 2012. L’équipe autour de moi était un peu compliqué. Olivier Boivin a arrêté en 2008, c’est François During qui m’a suivi, mais je suis parti m’entraîner à Lille.
Je m’entraîne beaucoup tout seul sauf quand je pars en stage. En 2012, il y a Anthony Soyez qui vient compléter l’équipe en tant que consultant. Je voulais un entraîneur spécifique canoë. Mais mon staff était assez réduit.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que c’est important d’avoir un entraîneur spécifique à la discipline ?
Mathieu Goubel : Oui à fond. Mais moi, le travail fait avec François était super. Tout ce qui est accompagnement spécifique de la préparation à la performance, il est fort pour s’occuper de ça.
Mais tous les deux, on reconnaissait que parfois un entraîneur spécifique de kayak ne pouvait pas voir certaines choses dans le canoë, notamment quand on parle de la finesse du coup de pagaie.
Les Secrets du Kayak : Du coup ça fait quoi de se faire entraîner par son pote ?
Mathieu Goubel : Moi j’étais à l’écoute de ce qu’on peut m’apporter. Même si je sais faire mon entraînement parfois j’ai besoin de l’avis extérieur pour me dire ce qu’il voit.
J’avais besoin de quelqu’un qui prend du recul pour moi et qui puisse me guider. Le fait que ce soit mon pote j’avais confiance en lui, et les idées étaient pertinentes.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe les Jeux de Londres ?
Mathieu Goubel : Compliqué car je suis parti des championnats du monde sans le quota. C’est un moment qui n’est jamais simple pour le staff dans les choix à faire. On nous a annoncé qu’on ferait les rattrapages en biplace. Donc mon projet mono-simple est passé à la trappe.
J’ai du donc former un équipage, je l’ai fait avec Mathieu Beugnet avec qui j’avais déjà fait des championnats du monde en C2. Ça été très dur de choisir entre lui et William Tchamba.
Je continue de préparer le C1. On fait les sélections équipe de France, je gagne tout. J’ai donc demandé de faire le rattrapage en mono. Je récupère mon quota avant les rattrapages.
Je fait quand même les rattrapages avec Mathieu et on fait deuxième, il n’y avait qu’une place. Donc pas de quota ouvert en C2. Mais j’étais pris en C1. C’est cette partie politique du sport que je n’aime pas. Je n’en veux pas au gens, chacun a fait comme il pouvait.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ta femme fait du canoë-kayak ? Elle était d’un soutien sans faille ?
Mathieu Goubel : J’ai une femme en or. Elle n’est pas compétitrice, elle aime le sport, elle m’a toujours encouragé, accompagné. C’est grâce aussi à elle que j’ai pu durer aussi longtemps.
Les Secrets du Kayak : Quand tu vas à Londres, tu y vas dans quel but ?
Mathieu Goubel : J’y vais pour gagner. Après ce passage compliqué, je suis reparti dans mon projet de mono. Je fais des médailles en coupe du monde, je fais vice champion d’Europe sur le 1000m, je gagne le C1 5000m. Le projet était clair pour les JO.
Toutes les phases de qualification se passent parfaitement. Et au moment de la finale, je pars pour gagner. La course part, le tempo, la cadence tout se passe bien, sauf que l’allemand accélère, je ne veux pas le laisser passer.
Je le connais par cœur, je me crispe, mais je n’arrive pas à me relâcher pour finir la course et donc je finis cinquième. Je devais juste aller chercher la victoire. Mais je ne regrette rien.
Ensuite je fais le 200m, ce n’était pas prévu, j’y suis allé les mains dans les poches. Et ça se passe très bien. Je gagne ma série, je me sélectionne en finale et je fais septième mais requalifié sixième alors que je n’étais pas sprinter. Pour le 200m, mes coups de pagaie n’étaient pas optimisés.
Après les JO de Londres, je n’ai pas eu ce que je voulais donc j’envisageais les suivants. J’avais le soutien de mon épouse pour aller chercher les JO 2016 mais j’étais aussi sur un projet de famille. Et je voulais aussi transmettre mon savoir aux jeunes. J’avais toujours autant la motivation.
2013-2014, je fais encore des médailles sur les grands rendez-vous.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu arrêtes, puisque tout se passe bien ?
Mathieu Goubel : Tout se passe bien mais en 2015 il faut passer les quotas, je fais la place juste avant, donc rattrapage. Mais je voulais être fort pour les JO.
Tout l’hiver je m’entraînes fort, notamment avec Attila Vajda un hongrois plusieurs fois champion du monde. On fait un stage au Portugal où à chaque séance c’était la guerre. J’arrive aux sélections pour les JO et juste avant on apprend qu’on perd le quota comme en 2012. On récupère le quotas que j’avais fait à la redistribution. Et je me suis fait battre par deux fois par Adrien. J’étais cuit, dégoûté, donc je ne suis pas parti aux JO.
J’étais content pour Adrien, il le méritait. Il fait les coupes du monde, et je fais en sorte de lui donner toutes les billes pour progresser vite.
Après 2016, je me suis posé la question de refaire une saison pour me refocaliser. Pour les gens, ça semblait évident que je m’arrête. Moi je suis allé quand même aux sélections, et j’ai gagné.
On a mis en place une politique d’équipage catastrophique sur les coupes du monde. Derrière, je fais les championnats d’Europe. Je prends un peu de recul pour savoir ce que je veux. Je me suis arrêté aux championnat d’Europe.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu te voyais encore progresser durant ces années là ?
Mathieu Goubel : Non. En 2016, j’avais envie d’être bon, il me fallait optimiser les secondes. Mais en 2017, je me suis rendu compte que le prix à payer pour y arriver, je n’étais plus prêt à le payer.
Faire du sport je pouvais toujours en faire mais je n’avais plus la mentalité pour aller chercher des médailles. Mais j’ai arrêté après avoir gagné mes sélections, j’étais content.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais d’un stage avec Vajda au Portugal. As-tu fait d’autres stages avec les étrangers ? Qu’est-ce tu en as retenu ?
Mathieu Goubel : J’ai fait plusieurs stages en Floride avec les canadiens, avec Attila, et des allemands. Les cultures de l’entraînement ne sont pas les mêmes que les nôtres, et j’y ai trouvé de l’émulation parce qu’en France je n’en avais pas beaucoup. Moi j’aime me bagarrer. J’étais considéré comme quelqu’un qui jouait le jeu tout le temps.
J’en retiens des moments de vie de haut niveau dans des endroits super sympa. La construction de la saison restait la même, mais celle des séances était différente. Il y avait peu de séance d’EB1. Le travail était induit par le temps de travail et le temps de récupération.
Au début c’était compliqué, je pensais que ça serait tranquille, j’ai eu un petit choc culturel puis je m’y suis fait.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu fais comme reconversion professionnelle suite à ta retraite dans le kayak ?
Mathieu Goubel : Depuis 2006 j’étais conseiller technique des Hauts-de-France. Je peux remercier le monde du canoë-kayak de la région. A partir de 2017 je prends les fonctions de CT et j’intègre le staff équipe de France. Donc pour les championnats du Monde de 2018, c’est moi l’entraîneur des canoës.
J’intervenais sur les stages et les échéances. J’étais en contact avec les entraîneurs des structures pour préparer les athlètes. C’est quelque chose que je voulais faire, ça s’est inscrit dans la continuité de mes projets. J’ai fait ça un an, puis c’est Anthony Soyez qui a repris le poste. Je suis parti sur les équipes jeunes hommes et dames.
Aujourd’hui, je passe à 100 % entraîneur des para-olympiques. On veut développer un projet collectif et non pas des individualités. Créer de l’émulation. Il y a des entraîneurs référents. Même si on a trois athlètes affiliés, on se retrouve à gérer aussi les trois autres.
La préparation des paralympiques est assez spécifique, on met tout en place pour qu’ils puissent se préparer pour les prochaines olympiades dans les meilleures conditions possibles pour naviguer, embarquer et s’entraîner. On mise sur le collectif pour progresser. Il y a 154 jours de stages prévus cette année.
Les Secrets du Kayak : Y avait-il d’autres sujet que tu voulais aborder ?
Mathieu Goubel : Je pense qu’on a fait le tour de ma carrière. Je ne regrette rien. On peut toujours faire mieux, peut être qu’il y avait d’autres outils qui auraient pu me servir.
En tous les cas, je me suis éclaté dans ma carrière, j’ai rencontré plein de gens. J’ai duré jusqu’à 37 ans et maintenant j’ai envie de partager mon expérience avec les athlètes, qu’ils s’amusent pour progresser.
Et je me suis mis au jujitsu brésilien. J’avais envie d’essayer un nouveau sport. Je progresse bien et j’aime beaucoup leur culture du respect de l’adversaire. Et l’été je fais de la chasse sous-marine, aller sous l’eau, apprendre à se contrôler c’est vraiment sympa.
Je reste attaché au kayak, quand on me sollicite je réponds toujours avec un grand plaisir.
Vous pouvez retrouver Mathieu Goubel sur son compte Instagram.
Interview : Maxence Barouh
Retrouvez tout sur Maxence Barouh. Comment a-t-il débuté le Kayak de descente ? Quel a été son parcours ? Que fait-il pour performer ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Maxence Barouh en décembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Maxence Barouh : Salut Rudy, ça va bien malgré le temps gris à Toulouse, mais comme je suis en récupération je suis à la maison au chaud. Je viens de finir un bloc de trois semaines de développement donc je recharge les batteries.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que l’entraînement de descente se planifie comme l’entraînement de course en ligne avec trois semaines de développement et une semaine de récupération relative ?
Maxence Barouh : Oui, je fais de la descente de rivière. Ça dépend des périodes et de ce qu’on cherche à travailler. La semaine de récupération c’est beaucoup, moi je prends plutôt quatre à cinq jours avec des séances, sinon c’est trop long pour moi.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu commencé le kayak ?
Maxence Barouh : J’avais dix ou onze ans. Dans mon collège, il y avait Pierre Troubady qui était en C2. Il faisait déjà du kayak, j’ai commencé à Marsac-sur-L’isle en Dordogne. Un petit club de kayak, mais un gros club dans le monde de la descente de rivière ! Il y a beaucoup de compétiteurs depuis plusieurs générations.
Avant ça, je faisais du judo et du tennis. Je suis issu d’une famille très sportive. Mon père avait fait les JO de Los Angeles en kayak en 1984. Ma mère avait fait de l’athlétisme sur 800m. Elle a fait trois fois championne de France senior.
J’ai été obligé de faire du sport. Donc j’ai fait du judo, mais je n’aimais pas me battre, et en tennis j’étais mauvais perdant. Je ne m’épanouissais pas beaucoup. J’ai voulu arrêté et je ne savais pas quoi faire comme sport. Mon père m’a proposé de tester le kayak. Et depuis je suis resté dans le même club depuis 15 ans.
Les Secrets du Kayak : Tu as démarré directement par de la descente ? Ça marche comment pour démarrer ?
Maxence Barouh : Les premières séances lors de la première année j’ai testé toute les pratiques en kayak. Je suis passé des bateaux plastiques aux bateaux slalom, ensuite aux bateaux de rivière.
Si tu arrives à bien tenir sur un bateau sur le plat, alors peut-être tu pourras monter dans un bateau de course en ligne. Le bateau de descente, c’est déjà un CAPS à la base.
Ta pratique s’oriente plutôt sur celle que te propose ton club. On avait des entraîneurs et des compétiteurs qui s’y connaissaient très bien en descente. Je n’ai pas fait beaucoup de course en ligne, juste pour faire les régates de l’espoir. Je n’étais vraiment pas doué, ça ne m’a pas donné envie de poursuivre.
Je ne me considère pas comme quelqu’un de talentueux. Même en descente, je n’étais pas très fort non plus. Je me rappelle de la course sur le lac de Kir à Dijon, je fais ma course de 500m et à la fin je regarde autour de moi et je vois un petit blond ! On est à égalité, il doit rester 100m de course. Je me mets la dépouille pour ne pas être dernier.
En fait, c’était Paul Jean ! Un peu mon grand rival en descente.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu te prends au jeu du kayak alors que tu es très « moyen » ? C’est ton père qui t’a encouragé ?
Maxence Barouh : J’ai du commencer en benjamin 2 le kayak. Je pense que j’ai continué parce que les gens n’étaient pas très fort, personne ne dominait au club. Moi j’étais tout petit tout frêle alors que mes concurrents étaient mieux formés, plus costaud.
On me mettait facilement 50 secondes dans la course. Je me faisais exploser. Mais dans ma région, ça m’arrivait de gagner des courses. J’ai pris goût à la victoire. Je suis passé à l’étape supérieure même si on me battait, je devais gagner ! Mais je ne m’en donnais pas les moyens.
J’ai mis longtemps avant de m’entraîner sérieusement. Jusqu’à ce que je sois cadet 2, je « m’entraînais » deux fois par semaine. C’était un jeu, du loisir. Rien de sérieux. Mais ces victoires m’ont donné envie de gagner. J’étais insouciant.
J’ai commencé à m’entraîner sérieusement c’était avant les France en 2011. Cette année là, ils avaient eu lieu deux fois, ça devait être en préparation pour les championnats du monde en 2012 à Bourg Saint Maurice. Je n’ai pas brillé.
L’année d’après j’étais en seconde, je n’avais pas d’examen à passer, j’étais en vacances avant tout le monde. J’en ai profité pour aller faire du kayak et préparer les France. Je suis passé à deux séances par jour pendant un mois, et d’un coup j’ai progressé, je suis passé sixième aux France alors que j’étais au préalable dans le top 20.
C’est là où j’ai eu quelques soucis de pression mentale qui sont apparus.
A deux séances par jour, je me suis greffé au groupe géré par Olivier Mauras qui est toujours mon entraîneur aujourd’hui. Il préparait les jeunes en équipe junior aux championnats de France. Il savait préparer les athlètes pour les échéances nationales et internationales.
Je montais dans un bateau de descente calé pour moi, je progressais dans le matériel. J’attaquais les premières séances techniques et d’intensité et de vitesse. Je faisais des circuit-training avec des gens qui s’entraînaient vraiment.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a une progression dans les bateaux de descente qui va de pair avec ton évolution ? Qu’est-ce qui change entre ton premier bateau et ton niveau ?
Maxence Barouh : Tu ne peux pas commencer par la Rolls Royce des bateaux quand tu commences. Tu commences avec un bateau adapté à ton gabarit. Il n’y a pas de tailles différentes dans les bateaux, ce sont les formes qui vont changer. C’est à toi de t’adapter.
Quand tu es petit, tu vas être sur des bateaux un peu plus plats, qui ne vont pas trop jouer sur les gîtes, très simples à tenir. Ce ne sont pas des CAPS, c’est entre le CAPS et le bateau de course en ligne.
A l’époque mon bateau était en Kevlar, c’est une matière qui se déforme sans trop casser, idéal quand tu tapes un caillou. Si on te donne des bijoux, tu fais pleurer les entraîneurs.
Par la suite plus tu progresses, plus les bateaux vont te permettre de jouer sur les gîtes, soit avoir un peu plus de glisse sur le plat.
Mon bateau suivant glissait un peu plus, tournait un peu plus, et avait plus de volume, donc dans les vagues tu es moins submersible. C’était toujours des bateaux prêtés par le club. En cadet 2, j’ai eu un bateau un peu plus nerveux sur le plat, un Kepler, un bateau réputé en international, Arnaud Hybois en avait un.
Ensuite en junior 2, je suis passé dans des bateaux fabriqués par mon entraîneur, toujours en Kévlar carbone. J’ai mis beaucoup de temps pour naviguer proprement sans exploser un bateau.
Les Secrets du Kayak : Après ce mois intensif, tu continues sur ce rythme intensif d’entraînement ou bien tu reprends un rythme plus soft ?
Maxence Barouh : Ça va être un entre-deux. Ma sixième place était une satisfaction en rapport avec l’entraînement. Ça m’a vraiment apporté une plus-value. J’étais fier mais en sprint, alors que c’était ma pratique de prédilection, là où j‘avais davantage de facilité, j’ai eu une complète désillusion !
J’ai fait une belle erreur, mais je me rend compte que c’est possible, mais avec le stress j’ai fait un échec cuisant, je fais dans les derniers.
Je suis quelqu’un qui se rabaisse facilement, je me détruis de l’intérieur en me disant que je suis nul. Ça m’a fait mal de voir que je pouvais être très bon mais aussi très nul. Donc je me suis entraîné « un peu plus » entre trois à quatre fois par semaine au cumulé.
Quand je montais sur l’eau, c’était pour progresser. J’ai découvert les circuit-training en musculation, avec des tractions... Je n’étais pas talentueux physiquement ou techniquement.
De plus, je n’ai jamais aimé la course à pieds, comme je ne pratiquais pas, j’étais très nul. Et c’est le sport où tu te confrontes directement à toi même et ta condition physique. Ton corps te fait vite comprendre que tu n’as pas d’endurance.
Donc moi je n’en faisais pas. Si bien que pour les tests espoir, pour le 5000m je le faisais en 24min. C’est là où les autres m’ont fait comprendre que je ne pouvais pas espérer être bon au kayak si je ne savais pas courir. J’ai été forcé de m’y mettre un peu. L’année d’après, j’ai fait mieux de quatre minutes.
C’est en année de junior 1 où j’ai pris conscience de ce que je devais faire pour performer. Ce n’était pas qu’en faisant du kayak que je pouvais progresser.
Les Secrets du Kayak : Quels sont les moyens que tu te donnes vraiment pour performer ?
Maxence Barouh : La première réelle étape, c’est quand j’ai intégré le pôle espoir de Pau fin 2012.
C’est un pôle qui avait sorti beaucoup d’athlètes médaillés en descente. C’est Franck Peyrical qui nous entraînait. Il a formé Manon Hostens, Antoine Dématéis, Quentin Hostens, Antoine Sudrie.
Il fallait que j’aille au pôle pour gagner. Et je m’entraîne au moins une fois par jour en étant encadré à chaque séance.
C’était le point de départ pour toujours chercher à faire mieux. Donc on fait kayak, course à pieds, musculation, avec des séances de VMA sur pistes, du travail de puissance et de l’endurance de force.
Tout cela forge le mental. Tous ces efforts, moi j’aime bien les partager en groupe. C’est une grosse plus-value dans le développement personnel. On l’a bien vu lors du stage qu’on a effectué ensemble, il faisait –6 °C les conditions étaient tellement complexes qu’on ne peut pas se donner à 100% mais à la fin tu as le sourire parce que ce qu’on a fait on l’a partagé avec les copains. On n’a pas besoin de voyager trop loin pour en profiter ensemble.
Les Secrets du Kayak : Quand tu rentres en pôle espoir, tu deviens meilleur ?
Maxence Barouh : Oui plus ou mois en 2013, je rentre en équipe de France junior en descente. Donc j’en ai l’impression, mais quand je me compare à l’international ou comme avec Paul Jean qui dominait la discipline en descente, j’étais loin du niveau.
En plus de ça lors du championnat du Monde en Autriche j’ai attrapé la leptospirose, la même maladie que Pascal Boucherit mais en moins grave que lui. J’étais tellement fatigué par la maladie, mais je voulais absolument faire le championnat.
Mais même si j’avais été en bon état de forme, je n’aurais pas pu prétendre faire l’équivalent de Paul. Je n’étais pas numéro un à l’international en junior même si j’avais progressé.
Les Secrets du Kayak : Tu as tout de même un beau parcours, arrives-tu à un moment à être fier de ce que tu as fait ?
Maxence Barouh : Je reste un éternel insatisfait. C’est une force mais aussi une faiblesse. Je travail dessus avec des préparateurs mentaux. Pour moi, on peut toujours faire mieux. C’est une arme à double tranchant. Ça me freine dans mon plaisir personnel et dans mes préparations.
Je vais avoir tendance à voir les points négatifs au lieu de profiter de l’instant. Je travaille dessus. Et c’était déjà le cas à l’époque mais je ne le savais pas. J’étais en équipe de France mais je n’étais pas premier. C’est ce qui m’a motivé pour avancer.
Les Secrets du Kayak : Tu restes au pôle espoir, en tant qu’insatisfait comment t’entraînes-tu pour atteindre ton objectif ?
Maxence Barouh : En kayak une fois que tu passes les 18 ans tu passes en senior, et donc tu n’as plus accès au pôle espoir. Moi je suis entré en équipe de France junior, j’avais accès au pôle France soit à Cesson-Sévigné soit à Toulouse. Mais on aurait pu me demander d’aller à Lille c’était pareil.
Je faisais le choix de progresser dans un pôle France, je n’ai pas réfléchi, j’ai saisi l’occasion. J’ai pris le pôle de Cesson-Sévigné, j’étais entraîné par Nicolas Laly qui a fait sortir de grands champions. Pour moi c’était une chance énorme. J’y suis resté cinq ans.
Tu passes un pallier supplémentaire en pole France senior. Tu fais deux séances par jour avec trois séances minimum de musculation dans la semaine, deux courses à pieds dans la semaine sans compter les petits bonus.
Forcément je progresse. Et le coach te suit en bateau moteur pour t’encadrer et te motiver. C’est un tout autre standing, on te pousse à être meilleur. D’années en années, tu apprends sur toi et sur l’entraînement. La motivation plus tu l’entraînes plus elle grandit, plus ça va t’aider.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi l’investissement pour toi ?
Maxence Barouh : Dans mon projet de sportif, j’étais investi. Toutes les démarches effectuées prouvent cette motivation interne à la performance.
La réelle question pour moi, c’est qu’est-ce que le haut niveau ? Ma perception du haut niveau n’a fait qu’évoluer avec un investissement sur tous les points que tu vas pouvoir toucher et utiliser en kayak.
Comme tu le soulignes toi-même dans ton travail, ça peut passer par le sommeil, la nutrition, la course à pieds, la musculation, le kayak, la préparation mentale, ton entourage familial ou autre.
Tout ce que tu vas pouvoir toucher dans ta vie sont des paramètres pour être meilleur en kayak. Plus jeune j’étais moins à cheval sur tout cela. Tout ça te permettra au final de gagner des secondes, des centièmes…
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui sur quoi tu t’investis le plus pour continuer à progresser ?
Maxence Barouh : J’aimerais dire tout ! Je pense que c’est compliqué de retirer les œillères que tu peux te mettre. Je suis quelqu’un d’introspectif. Je fais régulièrement des autos-bilan. C’est compliqué d’avoir un retour objectif sur soi même.
Je fais essentiellement du kayak pour développer la qualité physique et technique pour être prêt de manière optimale pour les sélections aux championnats du Monde.
La nutrition est un facteur sur lequel j’arrive après des années à jouer dessus. Je peux très facilement prendre du poids si je ne fais pas attention. Quand tu arrives sur une course et que tu as deux kilos de trop à tirer, tu te tires une balle dans le pieds.
J’ai fait pas mal de tests en préparant les championnats de France. Aujourd’hui, je me connais parfaitement pour perdre ou gagner du poids.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu aurais encore des pistes d’amélioration à creuser pour continuer à performer ? Moi je constate qu’en musculation quand tu reprends les barèmes de l’ICF tu as un très bon niveau de force. Est-ce qu’il y a des axes de travail que tu n’as pas encore testé ?
Maxence Barouh : Il y a des choses sur lesquelles je ne vais pas pouvoir jouer beaucoup plus comme la nutrition, sauf au niveau de la nutrition pendant l’entraînement. Edwin Lucas met pas mal en évidence la nutrition intra-séance, l’hydratation etc.
Pour moi quand tu arrives affûté sur une course, tu n’as plus de kilos à perdre, sinon tu vas perdre du muscle.
L’éternel insatisfait que je suis va te répondre qu’il faut que je développe mon potentiel en course à pieds et en musculation. Le haut niveau de performance, je me compare à certains athlètes qui poussent plus en musculation et qui sont meilleurs en course à pieds. Donc le but, c’est de me développer davantage pour être meilleur en kayak.
Je pense aussi que le plus compliqué en kayak, c’est la technique. C’est un sport de glisse, et comme on a déjà pu en parler le but c’est de faire avancer ton bateau par la pagaie mais aussi en transmettant de la force que tu créé dans l’eau et dans le bateau pour maximiser l’avancement.
Quand tu regardes des vidéos, et surtout en course en ligne, ce n’est pas toujours le plus musclé qui va gagner. Je pense que certains ont des finesses techniques très élevées ce qui fait qu’ils ont un avancement énorme.
Pour moi, c’est le plus important que d‘avoir une justesse dans la précision de tout ce qui peut faire avancer le bateau. Je dois optimiser la technique en kayak.
Les Secrets du Kayak : Moi je trouve que tu es déjà bon en course à pieds, en musculation, est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer que tu t’ouvres à un autre sport dans lequel tu débutes dans le but d’avoir par la suite une progression qui te permette d’avoir d’autres billes dans ton fusil ?
Maxence Barouh : C’est intéressant que de s’ouvrir à d’autres sports qui peuvent apporter des outils transférables pour le kayak. Tout cela ne peut être que théorique jusqu’à ce qu’on essaie.
La natation par exemple, je ne suis pas excellent mais je ne suis pas mauvais non plus. Je n’en fais pas énormément parce que pour moi ce n’est pas le sport qui va me faire progresser le plus pour le kayak.
En natation, tu as un appui dans l’eau qui va être mou. Ça ne vas pas trop m’intéresser pour le côté choc et glisse dans l’eau. Mais à l’inverse pour la respiration et la ventilation ça peut être intéressant.
Pour moi la course à pieds est importante pour le travail de la VO2, d’aérobie et le travail de gainage de la chaîne musculaire pour retransmettre la force de ton corps pour avancer. C’est le travail que je recherche dans le kayak.
Dans le même ordre d’idée je fais du ski de fond, mais pas énormément. C’est plutôt une opportunité sportive pour développer la charge aérobie dans la saison hivernale et pour nous faire sortir du kayak, pour renouveler la motivation avec la reprise en janvier.
On fait des sortie longues pour favoriser l’aérobie basse intensité, le travail respiratoire, les échanges gazeux... ça te fait du bien que de revenir ensuite dans ton élément. Mais pour moi ce n’est pas en une semaine de ski de fond que tu développes des habilités en ski ou même aérobie. On ne fait que gratter la surface de ce qu’on pourrait développer.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que le haut niveau passe aussi par le fait de comprendre ce qu’on fait ?
Maxence Barouh : J’ai fait licence STAPS et un DEJEPS kayak. Je comprends assez bien ce que je fais et pourquoi. Pour moi, c’est un prérequis pour ma pratique personnelle.
Mais je pense que tu n’as pas forcément besoin de comprendre ce que tu fais pour réussir. Il y a des types d’athlètes qui vont fonctionner comme une machine. Le haut niveau c’est croire à fond en ce que tu fais, mais il faut que ce soit bien fait.
Ce n’est pas en mangeant des burgers et en faisant n’importe quoi tous les jours que ça fonctionne. Quand tu as un plan d’entraînement réfléchi et adapté, croire en ce que tu fais à fond c’est la clé de la performance.
Dans ma pratique en revanche, j’ai besoin de comprendre ce que je fais. Je ne peux pas me lancer en me disant « je pense que ça va le faire ». Il me faudra toujours un objectif pour chaque séance et pour que toutes les actions mises en place aient du sens.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu es suivi par un préparateur mental, un kiné, un ostéopathe régulièrement, par des personnes qui vont t’aider à prendre soin de toi ?
Maxence Barouh : En kiné et ostéopathe oui, je suis suivi par Caroline Leprunier qui pratique à Toulouse. Qui s’occupe beaucoup de kayakistes, qui est la compagne d’Edwin Lucas. Donc on fait d’une pierre de coup avec nutritionniste et kiné. Elle me suit depuis trois ans.
Quand j’ai des questions, je lui fais un message pour lui demander des conseils afin de ne pas perdre de temps.
En suivi mental je suis accompagné par Nathalie Gatineau, qui a fait des études en psychologie, c’est de l’accompagnement mental. J’avais aussi fait un suivi psychologique avec Hugo Cailhol.
Les Secrets du Kayak : Cette saison est réussie pour toi, tu es champion d’Europe, vainqueur en coupe du Monde, quels sont les objectifs qui te rendraient satisfait ?
Maxence Barouh : Devenir champion du Monde à Treignac ça me plairait. C’est l’objectif. Je suis champion d’Europe en classique donc j’en suis assez fier. Mais quelques jours après, je suis vice-champion d’Europe en sprint, donc j’arrive à jouer sur les deux tableaux.
Mais je reste un éternel insatisfait. Et cette année, je suis enfin monté sur le podium aux championnats du Monde de sprint.
Cette année à Treignac aux championnats du monde, il va y avoir les deux distances, je veux gagner la classique et le sprint. J’ai le physique et la technique pour y parvenir. Et cette rivière je la connais bien, je la pratiquais plus jeune avec mon père, j’y ai déjà nagé huit fois.
C’était mon premier stage en eau-vive. Rien est gagné, il y a des sélections équipe de France très relevées. En France, on est connu pour faire des championnats du Monde de grandes envergures. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le vivre en France.
Les Secrets du Kayak : Quelles sont les raisons pour lesquelles tu fais un peu de course en ligne ? Tu pourrais rester sur ton bateau de descente sur le plat ?
Maxence Barouh : Ma pratique de haut niveau et l’ensemble de ma carrière est basée sur le plaisir, peu importe que ce soit pour le bateau, faire un trail... forcément il y a des moments moins plaisants que d’autres.
Je pars sur ce plaisir pour faire toutes sortes de disciplines de kayak. Mais en course en ligne, je trouve deux facteurs importants qui m’ont beaucoup aidé en 2018 parce que tu es dans un bateau beaucoup plus fin, plus instable qui va demander plus de proprioception gestuelle pour rester à plat et bien glisser.
Donc le travail postural est important. Tu es aussi plus haut dans le siège, la posture va être plus engagée, tu vas développer de plus gros leviers avec de grosses pales.
En course en ligne le bateau engrange bien plus de vitesse qu’en descente. Avec une vitesse plus haute, je vais avoir plus de mal à mettre en place une technique qui va me permettre d’avancer à chaque appui comparé au kayak de descente.
Pour moi, la transmission et la chaîne musculaire est plus complexe en course en ligne. En slalom, je vais retrouver deux choses qui se complètent. Le jeu avec le corps, activer des dissociations musculaires pour faire appuyer le bateau. Tu y appliques des principes physiques que tu n’as forcément en course en ligne ou en descente.
En slalom, le travail de l’appui est hyper intéressant pour la descente. Rentrer dans un contre-courant pour t’en sortir, ton seul appui c’est ta pagaie. Tu vas travailler différents types d’appuis sans sortir ta pagaie de l’eau. Pour moi c’est une plus-value.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu vas aussi vite en kayak de descente qu’en kayak de course en ligne comparé à la même fréquence de coup de pagaie ?
Maxence Barouh : Oui, le but c’est d’aller plus vite en kayak de course en ligne. Il y a une époque ce n’était pas le cas. Sur une séance d’EB1 en ligne, je peux gagner entre 0,5-1 km/h. Il y a des athlètes qui peuvent monter jusqu’à 14km/h en terme de vitesse.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des sujets que tu voulais aborder ?
Maxence Barouh : Je ne sais pas. Je me suis laissé guidé par tes questions.
Je n’ai pas répondu à l’après Treignac. Si je suis champion du monde, est-ce que je m’arrête ? Non. Je m’épanouis trop pour arrêter le kayak. Mais je me laisse l’opportunité du choix. Il faut déjà que je sois champion du monde.
Peut-être que je pourrais m’essayer à la course en ligne, c’est une discipline différente, j’affectionne plutôt bien les courses d’équipage. De là à dire que je ferais les Jeux, c’est trop loin et abstrait pour moi.
Ma ligne de conduite c’est on fait les choses bien sinon on ne les fait pas.
Moi j’écoute bien tous tes podcasts et je suis assez honoré d’en faire partie !
J’espère revenir un jour pour un acte 2 pour faire un débriefing après carrière ;)
Vous pouvez retrouver Maxence Barouh sur son compte instagram.
Interview : Nicolas Maillotte
Nicolas Maillote a été athlète de kayak course en ligne, puis s’est tourné vers une carrière d’entraineur sur différents pôles. Il nous raconte son parcours et sa vision de l’entraînement.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Nicolas Maillote en décembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Nicolas Maillotte : Ça va très bien après des fêtes de fin d’année passées en famille. J’ai un peu trop mangé, bien bu comme un bon français.
Les Secrets du Kayak : Cela fait un moment que je te cours après, je suis bien content de t’avoir sur le podcast. J’aimerais revenir sur ton parcours. Comment as-tu commencé ?
Nicolas Maillotte : J’ai commencé le kayak par dépit. J’ai développé une culture sportive grâce à mes grands-parents. Je faisais du vélo, de la natation, du tennis, du foot en club. Et à seize ans, le médecin m’a dit que le sport c’était fini.
J’avais grandi trop vite, les genoux coinçaient. Moi arrêter le sport ? Ce n’était pas possible. Il a fallu trouver une discipline où on utilise moins les jambes.
J’ai commencé à 16-17 ans le kayak. Donc dur au début, j’ai commencé par la rivière, j’étais sur le secteur de Dijon, le CNBD. Pas mal de sportifs sont partis dans le club concurrent de Dijon quand je suis arrivé.
Il ne restait que des personnes pour pratiquer le loisir, et Yoann Anton qui faisait de la course en ligne. Un céiste de moins de 23 ans, très fort. Je le voyais s’entraîner comme un fou.
Donc j’ai commencé sur des bateaux stables, et je me suis entraîné à fond pendant deux ans, il m’a inspiré. Je me suis entraîné autant que lui que ce soit en course à pieds, en musculation, et en bateau. J’y ai pris beaucoup de plaisir.
Les problèmes de genoux se sont estompés petit à petit. Quand j’ai commencé le kayak j’étais grand, mince, longiligne.
J’ai développé une culture de l’entraînement. Je me suis dit que je ferai de la compétition quand je serai prêt.
A l’issue des deux ans j’ai changé de club, je suis allé dans l’autre club, suite à la fermeture du mien. C’était un club géant, il y avait tous les champions. J’ai commencé avec Frédéric Pinaton qui m’a apporté beaucoup de technique.
J’ai commencé à m’entraîner avec des champions le week-end, je tenais le rythme. J’ai progressé rapidement, j’avais déjà beaucoup d’acquis. Je voyais les champions s’entraîner au pôle France avec Bruno Bicocchi, et un jour je lui demande comment on fait pour rentrer au pôle.
Donc je me suis davantage entraîné pour être sélectionné aux championnats de France. Il y avait les championnats de France N1 pour les 18 premiers français, et après les N2.
Mon objectif c’était de faire dans les trois premiers des championnats de France N2. Je fais la compétition en K1 je fais troisième, j’étais sorti de nul part. En septembre 2000, j’ai intégré le pôle France de Dijon.
Les Secrets du Kayak : Tu avais une grosse base de gainage, de coordination. Aujourd’hui les études mettent en avant ces qualités et cette multidisciplinarité qu’il faut avoir enfant pour développer plein de compétences différentes, tu en es le reflet penses-tu ?
Nicolas Maillotte : Oui, et je ne suis pas le seul. Mais ça a toujours été un vecteur de réussite pour moi, et même en tant qu’entraîneur. Transmettre cette notion d’être multi-facettes; c’est important.
Faire de la musculation , de la course à pieds, du gainage, de la coordination, de la gym sont des choses que les jeunes doivent faire avant de faire du spécifique et non pas que du bateau. Chacun des points travaillés est important pour la technique en bateau.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe quand tu entres au pôle France, tu continues de progresser à toute vitesse ?
Nicolas Maillotte : Quand je rentre au pôle France je fais un choix. A la base j’avais fait un choix de BAC technique. Ma voie était tracée en BTS électro technique. Mais là il me fallait aménager du temps, donc je suis passé en STAPS. La première année a été compliquée. Il m’a fallu me mettre à niveau en deux années de licence 1.
Je m’entraînais beaucoup, trois fois par jour pendant le STAPS. Au point que j’étais tellement euphorique et enthousiaste que je ne me posais pas la question de la récupération.
Ensuit, je passe l’année suivante en N1. J’avais la chance d’avoir des partenaires d’entraînement, des grands noms, qui m’ont vite pris sous leur aile pour m’aider. J’intègre l’équipe de France de moins de 23 ans de suite.
Tout se goupillait bien. Bruno m’a beaucoup apporté, j’étais bien entouré. Il m’a apporté de la rigueur, de la sérénité psychologique, comment ne pas s’éparpiller, il m’a organisé mon temps et ma progression.
Les Secrets du Kayak : Tu es pris en U23, tu fais des compétitions internationales ?
Nicolas Maillotte : Oui, cette année là c’était la première année des championnats d’Europe de moins de 23 ans et c’était à Boulogne-sur-Mer. Il y avait aussi les championnats de France équipage et N2, au même endroit.
Cette année là j’ai du faire premier ou deuxième, j’ai fait le K1 1000m, je passe en finale et je fais dernier. J’étais déjà content d’en être là. J’ai aussi fait le K4 500m et on a fait quatrième de la finale A.
Les Secrets du Kayak : C’est le rêve éveillé ton parcours ?
Nicolas Maillotte : Je suis content et fier de mon parcours. C’est ce que j’ai essayé de transmettre, l’importance d’avoir un objectif à long terme.
Les Secrets du Kayak : Ensuite tu entres en équipe de France senior ?
Nicolas Maillotte : Oui en 2002. J’étais meilleur sur le 1000m, j’ai toujours fait quatrième en K1 sur 1000m et 6ème au 500m. Donc je fais les championnats du monde à Séville en K4 au devant du bateau. Il y avait des gens comme Philippe Aubertin, Sébastien Mayer, des grands noms, j’étais fier. On gagne la finale B.
Ensuite on est allé faire les sélections pour Athènes, mais il n’y a pas eu beaucoup de quotas. Je me suis aperçu que j’étais toujours à la recherche de l’excellence, j’avais soif d’expérience, comprendre le sens des choses, je voulais devenir entraîneur !
J’ai fait mes études STAPS management. En 2004, je pars sur le pôle de Vaires pour passer la formation du professorat de sport à l’Insep. C’était pour progresser dans l’entraînement et devenir entraîneur.
En 2006 j’arrête ma carrière, j’étais en déclin après deux ans en formation. J’avais mis toute mon énergie dedans. Le DTN m’a proposé de devenir entraîneur sur le pôle France à Nancy.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que c’est toi qui était demandeur d’explication pour donner du sens à ce qu’il te demandait de faire, ou bien est-ce lui qui te l’expliquait de lui même.
Nicolas Maillotte : C’était un peu des deux, mais cela venait souvent de moi. Je devais le barber avec ça parce que je voulais comprendre tout ce que je faisais. Je voulais vraiment comprendre les choses, et j’étais en STAPS donc je voulais confronter mes connaissances du terrain à la théorie de la Fac.
Les Secrets du Kayak : Quand tu pars à Nancy tu as des regrets sur ta carrière d’athlète, des choses que tu aurais aimé changer ?
Nicolas Maillotte : Non, je ne crois pas. J’ai vécu ce que je devais vivre, j’ai eu de supers entraîneurs, j’ai eu de supers athlètes. Je n’ai pas de regrets.
Les Secrets du Kayak : Entraîner à Nancy c’était ta première expérience, ou bien avais-tu déjà entraîné auparavant ?
Nicolas Maillotte : Je n’avais jamais entraîné, j’étais accompagné d’Alban Richard, encore un grand nom. C’était une personne ressource, j’étais davantage son adjoint qu’entraîneur sur le pôle de Nancy.
Les athlètes y étaient jeunes. J’ai appris mon métier à travers sa vision, et mon vécu. Ma chance c’était d’avoir été athlète de haut niveau juste avant, les athlètes buvaient mes paroles. Alban nous avait déjà entraîné donc je connaissais son état d’esprit, on partageait la même vision de l’entraînement, la même rigueur, le travail, le volume.
On avait une dizaine d’athlètes à gérer, on était sur un pôle fraîchement mis en place. La filière était basée pour le slalom, la descente et la course en ligne. C’était une grande première que de travailler sur du multi activités. Pour moi échanger avec des entraîneurs de ces disciplines, ça a été enrichissant et ça m’a servi toute ma carrière.
Pour moi le slalom, c’est la culture de la gagne, ils ramenaient des médailles tout le temps. Je voulais comprendre pourquoi eux ils y arrivaient et pas nous, par leur préparation, par le discours des entraîneurs.
Ils avaient démystifié le fait de gagner. Leur état d’esprit est un modèle à reproduire. Avec cet état d’esprit ça a donné du résultat, les équipes juniors ont remporté des médailles.
Les Secrets du Kayak : Tu as aussi la mission de recruter des athlètes de partout en France ?
Nicolas Maillotte : Moi je n’ai jamais été partisan d’être un VRP des pôles. C’est plutôt les athlètes qui viennent vers nous pour chercher un accompagnement, une dynamique d’entraînement.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’en devenant entraîneur, tu continues à monter un peu sur l’eau ?
Nicolas Maillotte : A Nancy, on continuait à faire de la PPG avec les athlètes et Alban. Au début je continuais le bateau mais j’ai vite régressé, et la course en ligne pour moi on se fait vite moins plaisir. Psychologiquement ça faisait mal, je n’y voyais plus d’utilité.
On se challengeait avec Alban en musculation. Pour moi, la performance c’était fini. Aujourd’hui, je ne fait quasiment plus de sport. Je n’ai pas perdu mon idéalisme d’excellence et comme je n’ai plus vingt ans, ça ne va pas assez vite. Depuis deux ans je n’ai plus navigué, et je me sens bien comme ça .
Je fais encore du vélo de route, mon beau frère veut m’emmener sur des compétitions, mais moi je dis non. Pour moi il faut être entraîné, je n’aime pas l’échec. J’aime gagner. Et au fond de moi j’entraîne pour faire gagner, mais c’est plutôt accompagner les athlètes pour qu’ils gagnent.
Je suis resté trois ans à Nancy, et en parallèle j’entraînais les jeunes sur les stages de l’équipe de France junior. Ils ont moins de stages que les senior, c’était surtout l’été qu’on les voyait.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu pars de Nancy ?
Nicolas Maillotte : Je pars de Nancy en 2008. Le DTN m’informe qu’une place au pôle de Rennes va se libérer, c’était le départ d’Olivier Boivin. C’était l’occasion de créer ma propre dynamique d’entraînement sur Rennes. Je lui ai dis oui, j’ai pris la relève.
C’était un entraîneur olympique, le pôle était laissé un peu à l’abandon. Pas mal d’athlètes sont partis. L’objectif c’était de recréer une dynamique de course en ligne sur ce pôle. Là j’étais l’entraîneur en chef. En plus le pôle espoir était rattaché au pôle France. J’avais Gwenael Granger avec moi en charge du pôle espoir.
Quand je suis arrivé à Rennes, c’était l’anarchie totale. Je me concentrais sur la création d’un groupe avant d’entraîner. Pour moi, sans ça on ne pouvait rien commencer. On avait un kayak homme, et deux trois filles, et deux canoës. J’ai voulu créer une dynamique fille en priorité.
Un an après il y a eu des jeunes espoirs qui sont arrivés. Là l’émulation était crée. Donc j’ai commencé à mettre en place l’entraînement.
La méthode Maillotte à cette époque là, je pouvais faire des séance de 8h du matin à 22h le soir pendant quatre ans. Je suis parti du projet de l’athlète avec beaucoup d’individualisation.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que les projets étaient différents ?
Nicolas Maillotte : A long terme l’objectif était le même, mais les objectifs à court terme sont différents. Ils n’ont pas tous le même âge, pas les mêmes attentes, pas les mêmes besoins techniques, etc.
Oui il y a un groupe, mais la progression est différente. L’objectif était de faire avancer tout le monde, et qu’ils s’entraînent ensemble le plus possible.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu planifies l’entraînement sur l’année ou sur une olympiade ?
Nicolas Maillotte : Il y avait beaucoup de travail, rien n’était gagné, les filles étaient fortes jeunes, c’était impossible de leur dire qu’elles iraient aux JO à venir dans les trois ans. Pour moi on n’a pas les dates à l’avance donc c’est compliqué de planifier sur quatre ans.
Souvent en période hivernale on fait de l’aérobie, on peut faire trois semaines de travail et une semaine de récup. Mais parfois la planification pouvait se faire sur un mois. A la reprise de la saison et avec les reprises de course, on planifie à deux semaines.
Les Secrets du Kayak : Tu parles d’aérobie, tu précisais que dans ton cas personnel, ta base d’aérobie t’avais aidé pour la suite. Aujourd’hui j’ai l’impression que la place de l’aérobie est moins mise en avant ?
Nicolas Maillotte : Ma vision c’est qu’il en manque aux athlètes. A mon époque, avoir une grosse base aérobie c’était important. On en faisait beaucoup.
Ensuite le 200m est arrivé, on a fait le choix, force étant de constater qu’on était moins bon que les autres, on a recentré davantage sur du sprint, donc du plus court et moins d’aérobie.
On allait vite sur 200m mais on avait du mal à finir les courses. Ça a péché. On a remis de l’aérobie, et là je trouve que ces dernières années il y en a moins.
Pour moi c’est important l’aérobie, faire des kilomètres c’est aussi automatiser sa technique.
Les Secrets du Kayak : Dans les lectures de l’ICF que j’ai pu faire, ils parlent souvent du test 2000m. Quand les tests ont sauté il y a eu moins d’entraînement aérobie ?
Nicolas Maillotte : Moi j’ai toujours été partisan de ces tests. D’autres préféraient faire confiance aux athlètes estimant qu’on n’en avait plus besoin. Pour les élites je suis d’accord. Mais les jeunes ont beaucoup régressés.
Les athlètes aujourd’hui ne courent plus, ils ne font plus de long. Je pense que ça n’a pas été retranscris de la bonne façon chez les jeunes. C ‘est une erreur de notre part de ne pas avoir conserver ces tests pour les jeunes.
Ça leur montrait que l’entraînement PPG est important tout comme l’entraînement sur le bateau est important.
Les Secrets du Kayak : Moi je trouvais que ça donnait cette obligation de la multidisciplinarité. Ça t’obligeait à être bon dans plein de domaines. Tu peux te contenter de faire du bateau, mais ça a des limite pour aller plus haut.
Nicolas Maillotte : Moi je les vois les limites, c’est certain. Mais ces tests là servaient à valider aussi une période d’entraînement et c’est motivant. Je me souviens d’un de mes objectifs de gagner des tests hivernaux.
A la clef, il y avait un stage en Guadeloupe de bateau avec l’équipe de France senior. J’étais déjà fort en course et en musculation mais j’étais motivé, j’ai encore fait mieux et j’ai gagné les tests. C’était un objectif de saison pour moi. C’était un passage important.
En tous les cas quand les tests ont disparu, moi j’ai continué à les faire faire à mes athlètes que j’entraînais.
Les Secrets du Kayak : Tu as pris le parti d’entraîner les filles à Rennes, j’ai tendance à penser qu’on n’entraîne pas les femmes de la même façon qu’un homme.
Nicolas Maillotte : Ça c’est sur. Je n’ai pas de préférence, mais c’est complètement différent. Je les ai toujours entraîné avec un peu de distance. Il y avait beaucoup de jalousie parce qu’elles demandent toujours de l’attention.
Il faut leur parler de façon équitable sinon c’est mal perçu. Donc je faisais toujours attention. Ce que j’aimais bien chez les filles, c’est qu’elles veulent comprendre ce qu’elles font. Elles sont moins parti prenante dans leur projet, je leur explique elles appliquent.
Les gars souvent, c’est eux qui expriment leurs idées d’entraînement sur ce qu’ils veulent développer, je donne mon avis, il y a un échange.
Les Secrets du Kayak : Ne penses-tu pas que c’est une erreur d’être dans l’attente d’une proposition d’entraînement ?
Nicolas Maillotte : Oui, ça peut être une erreur. Mais pour moi ceux qui font ça, ils ont peu d’expérience dans l’entraînement et ils ont une totale confiance dans l’entraîneur. Moi les athlètes, je les poussais à être autonome et acteur de leur projet.
Les Secrets du Kayak : A Rennes, est-ce que les athlètes performent rapidement ?
Nicolas Maillotte : Oui, certains étaient déjà en progression, mais ce n’est pas moi qui les ai fait performer. Il a fallu assurer c’est certain, je sortais de formation en gros. Et puis moi je n’avais jamais fait de canoë, il a fallu les entraîner aussi d’autant plus qu’ils allaient aux JO.
Mais je les remercie parce que ce sont eux qui m’ont appris comment entraîner des canoës. C’était une collaboration avec eux.
Pour les filles, Léa a intégré de suite les équipes de France junior. Sarah Guyot et Sarah Troël ont intégré l’équipe moins de 23 ans. Elles ont vite passé le cap de l’équipe de France, dans les meilleures. Mais il a encore fallu travailler longtemps pour qu’elles progressent encore plus.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des choses qui ont changé dans l’entraînement au fil du temps à Rennes ? Est-ce que tu as modifié certains aspects de l’entraînement ?
Nicolas Maillotte : C’est mon comportement qui a changé. J’étais tout le temps dans l’excellence, dans la performance, le volume d’entraînement. Certains athlètes en ont fait les frais, je faisais vite le tri entre ceux qui progresseraient et ceux qui allaient moins vite. Le groupe était important.
Quand je suis arrivé à Rennes, j’étais à l’écoute des athlètes, mais j’étais beaucoup directif, rigoureux. Il y avait de l’anarchie sur place, j’étais intransigeant et ensuite je me suis assoupli. J’étais davantage bienveillant, plus à l’écoute de l’athlète.
A un moment, on tombe tous dans un confort et mettre un peu de rigueur c’est pas mal.
Il n’y avait pas vraiment eu de conflit, je ne leur ai jamais vendu du rêve ou menti sur un chrono. Il y avait une confiance entre nous. Ils ne remettaient pas en question ce que je faisais. Ensuite c’était davantage de l’accompagnement.
Les Secrets du Kayak : Tu changes de pôle une troisième fois ?
Nicolas Maillotte : Ma logique d’entraîneur était d’amener de la performance, toujours être auprès des meilleurs, faire du partage d’expérience avec d’autres sports.
Donc j’ai fait une olympiade à Rennes et après les JO de Londres j’ai voulu aller à Paris. Je voulais rejoindre François During. Pour moi c’est l’entraîneur en haut de la pyramide. C’était mon modèle.
Ça me permettrait d’être sur un pôle olympique, apprendre à ses cotés et travailler à l’Insep donc de travailler avec des entraîneurs d’autres disciplines olympiques pour progresser encore dans l’entraînement.
Donc j’ai eu tout ces échanges, je me suis rapproché des scientifiques de l’Insep qui m’ont permis d’évoluer et de me questionner sur l’entraînement. J’ai aussi fait venir des athlètes à Vaires.
On a pu travailler sur l’hypoxie, sur la taille des pagaies... Ça évitait de tomber dans la routine, et de m’ouvrir à d’autres pratiques.
C’est dur en France d’être initiateur de changement, on n’a pas cette culture. C’est compliqué.
Les Secrets du Kayak : Moi je suis très surpris, si je devais partir aux JO, je ferais comme Cyril j’essayerais tout le matériel possible pour voir ce qui me correspondrait le mieux. Je ferais le plus de tests possibles. Pour toi faut-il plus privilégier l’appui que la fréquence ?
Nicolas Maillotte : Alors Cyril, je le côtoie tous les jours comme Sébastien Jouve, ils font partie des meilleurs et ils font ça : tester un maximum de matériel, mais ça a ses limites. A un moment où un autre, il faut que ce soit réglé. Mais eux encore avant la vieille de la course ou le jour même ils changent la pagaie. Ce n’était pas convenu.
Donc quand tu es entraîneur et que tu essaies de tout cadrer ou presque, être certain d’avoir le bon matériel pour ta performance, et eux ils changent tout ! Pour moi ça a ses limites. Et des anecdotes comme ça, il y en a beaucoup.
Donc pour la répondre à la fréquence idéale et la taille de la pagaie, pendant longtemps j’ai privilégié les grosses pagaies avec un gros appui plutôt que la vélocité. Maintenant si tu peux faire les deux : grosse pagaie et vélocité, c’est le combo gagnant.
La conjoncture qui fait que nos athlètes avaient du mal à finir une course, c’est qu’ils avaient tendance à réduire leur pagaie pour pouvoir finir les courses. C’est un peu une triche sur le matériel pour compenser un manque d’aérobie.
Les Secrets du Kayak : Ton expérience à Vaires était mieux qu’à Rennes ?
Nicolas Maillotte : C’était un autre challenge et puis il y avait un projet familial, il me fallait me rapprocher pour pouvoir faire les aller-retour chez moi tous les jours. J’avais l’impression d’avoir une vie familiale à Vaires.
Toutes mes années d’entraîneur, j’avais l’impression d’être en stage ou en compétition toute l’année. Soit ta compagne comprend mais s’agace à un moment donné, soit elle est du milieu et elle comprend mieux et ça va mieux. C’est un choix de vie que je ne regrette pas.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a eu des stages avec des équipes étrangères qui t’ont marqués ?
Nicolas Maillotte : Oui, qui m’ont marqué ? On avait un partage avec les équipes roumaines, on faisait des échanges. Ça m’a marqué de voir une autre culture.
Ce qui m’a marqué et qui pour moi était primordial c’était à Temples-sur-Lot avec des Néo-zélandaises. On a pu faire des séances en commun, ça me paraissait important de faire cette confrontation. Leur différence était qu’elles avaient une leader et une culture de la gagne qu’elle nous ont véhiculé à ce moment là. Les filles ont fait de super résultats cette année là. Ça a cassé leurs croyances qu’elles étaient meilleures que nous.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’aujourd’hui ça ne te manque pas d’entraîner ? On sent une certaine passion en t’écoutant.
Nicolas Maillotte : J’entraîne toujours. Je suis toujours référent. Je viens de passer trois ans au conseil départemental de l’Yonne, dans mon contrat il y avait l’entraînement de Cyril. Ils m’ont dégagé du temps pour lui. Les filles je les ai entraîné pendant plus de dix ans. Je suis resté au contact des athlètes.
Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression que pour beaucoup, par défaut, on s’entraîne avec l’entraîneur national nommé et qu’il n’y a pas ce choix de l’entraîneur.
Nicolas Maillotte : Non je ne le pense pas. Ceux qui vont dans des pôles s’entraînent avec les entraîneurs nationaux, mais ceux qui restent dans les clubs peuvent s’entraîner avec leur entraîneur.
Mais l’entraîneur du quotidien ne viendra pas sur les championnats ni les coupes du monde, et pour moi c’est un frein. Tu as besoin d’avoir ton entraîneur du quotidien le jour de l’échéance.
Moi aujourd’hui, je suis là pour rassurer et remettre l’athlète dans le chemin de la performance.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’aujourd’hui, tu as des regrets sur ta carrière d’entraîneur ? Des choses que tu aurais voulu faire autrement ?
Nicolas Maillotte : Non, tout ce que j’ai fait je ne le regrette pas. J’ai arrêté après les jeux de Rio en 2017. J’ai fait une année encore avec les filles, mais je n’ai jamais été référent du kayak dame sauf la dernière année.
J’ai l’impression qu’il y avait un bon groupe. Ça présageait de bonnes performances, mon seul regret c’est que j’aurais bien aimé voir ce que j’aurais pu apporter pour leur performance. Autrement aucun regret.
Aujourd’hui, j’ai eu l’opportunité d’être CTR de Bourgogne-Franche-Comté, je reviens à la fédération après trois ans d’absence. Je les remercie au passage. Donc je suis là pour développer le kayak dans la région.
Je fais la formation des cadres, je suis coordinateur du pôle espoir sur Dijon et je développe les clubs pour augmenter le nombre de licences. Je suis vraiment motivé par ce poste. Je suis encore en déplacement mais à la journée. C’est intéressant.
Je garde un pied dans l’entraînement car on veut créer une dynamique sur le pôle de Dijon. Moi je vais accompagner l’entraîneur dans sa prise de poste, mais c’est elle la maître à bord de ce pôle.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu voulais aborder d’autres points ?
Nicolas Maillotte : Non. En tous les cas me mettre en avant je n’aime pas vraiment, c’est un bon exercice pour moi et je t’en remercie.
Je remercie aussi Sarah qui m’a poussé à faire ce podcast et je remercie tous les athlètes que j’ai entraîné et les entraîneurs avec qui j’ai pu collaborer et qui m’ont apporté beaucoup dans ma vie.
Interview : Julien Carbier
Julien Carbier est en formation pour devenir entraineur de kayak. Il a auparavant été pratiquant de course en ligne. Il nous raconte également ses années d’entrainement à l’étranger.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Julien Carbier en décembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Julien Carbier : Super Rudy, ça va et toi ?
Les Secrets du Kayak : Moi ça va toujours aussi. Aujourd’hui c’est un podcast un peu spécial, peu de monde doivent te connaître. Peux-tu te présenter ?
Julien Carbier : J’ai 23 ans je suis un entraîneur en formation. J’interviens sur le pôle espoir de Vaires-sur-Marne en kayak de course en ligne.
J’ai commencé le kayak à 9 ans, j’ai eu un parcours assez particulier, j’ai principalement couru à l’étranger en tant que kayakiste de moins de 23 ans.
Je suis de la Franche-Comté. J’ai commencé directement par la course en ligne dans un petit club, en CAPS avant de passer en mini kayak, plus adapté pour les jeunes. La différence avec un CAPS c’est que les minis kayaks sont moins gros et moins larges. J’avais la chance de pouvoir bénéficier de ce seul mini kayak. Je suis arrivé dans un trou de génération.
Je faisais deux séances par semaine, c’est la compétition qui m’a motivé. J’avais gagné un 2000m en poussin.
A côté du kayak, j’ai fait pas mal de natation et de tir à l’arc. Mais j’ai vite arrêté pour me concentrer sur le kayak dès minime 2, cadet 1.
Les Secrets du Kayak : Durant ces années, tu as beaucoup progressé ?
Julien Carbier : Je suis rapidement passé dans un vrai kayak dès benjamin 2. Je n’ai pas progressé aussi vite que j’aurai du. Avec le recul de ce que j’ai vu à l’étranger, deux fois par semaine chez les jeunes, ce n’est pas suffisant. J’aurai été meilleur en senior si j’avais pu m’entraîner plus. Mais ça suffisait pour être dans les meilleurs de la région.
J’ai été dans un bateau, un Ranger, le bateau de Philippe Colin, c’est un bateau Suranyi si je ne me trompe pas. Ce sont des vieux bateaux, on n’avait pas les moyens d’avoir des Nelo ou des Plastex. Une fois qu’on tient dans ces bateaux là, on tient dans les Nelo ou les Plastex.
Après ma première compétition des challenges minimes, quand j’ai vu que je n’étais pas dans les meilleurs nationaux, c’est là que j’ai été motivé à m’entraîner pour me rapprocher des meilleurs l’année d’après. J’étais tombé à l’eau avec juste un mauvais coup de pagaie.
Suite à ça, je me suis entraîné une fois par jour. Je m’entraînais tout seul. Je regardais des programmes d’entraînement que pouvais trouver à disposition au club ou via des pôles espoirs, on m’en envoyait.
Je me documentais. Je m’entraînais beaucoup avec des tests pass. Ce sont les tests pour les jeunes qui veulent entrer en liste espoir. Il faut faire un max de pompes, de tractions, de corde à sauter, il y a un test de course à pieds, et un en bateau aussi.
Ça a lieu tous les ans au mois de mars. C’était l’événement important si tu voulais entrer dans le haut niveau. Il fallait savoir faire de la musculation au poids de corps. Je l’ai réussi et je suis rentré en structure type pôle espoir. J’ai eu un plus gros suivi, je m’entraînais deux fois par jour.
Les Secrets du Kayak : Existait-il des stages régionaux pour les jeunes ? Pour t’aider à développer ta technique ?
Julien Carbier : A l’époque, j’avais les retours techniques au club. J’avais contacté des clubs qui partaient en stage pour me greffer et partir avec eux. Comme ça, j’avais des retours techniques. Mes parents ne me soutenaient pas plus que cela, mais j’ai su m’imposer, ils ont compris que c’est ce que je voulais faire.
Il est vrai que la technique n’a pas été mon point fort. J’ai regretté plus tard de ne pas y avoir porté plus attention. J’ai senti que c’était un facteur limitant dans la performance. Si ce n’est pas développé jeune, c’est trop tard.
La coordination doit se travailler avant l’âge de 15 ans. Ça va jouer sur le travail du haut et du bas du corps. Il existe deux écoles pour ce travail. Pour en avoir discuter avec d’autres entraîneurs, je pense que l’automatisme du geste reste le choix comme axe de travail.
Les Secrets du Kayak : Tu as eu des problèmes de technique ?
Julien Carbier : Le plus gros problème, celui qui m’a pris plusieurs années pour le résoudre, c’était de planter la pagaie les bras tendus. Avoir une amplitude suffisante. Je n’avais pas compris que c’était le bateau qui allait vers l’avant, et que ce n’était pas ma pagaie qui venait vers moi.
Les Secrets du Kayak : Tu entres en pôle espoir ensuite ?
Julien Carbier : Je rentre dans un dispositif régional d’excellence. C’est l’équivalent d’un pôle espoir sur plusieurs structures, à Mulhouse. Je m’y entraîne deux fois par jour, par conséquent je fais des progrès énormes.
C’était la structure idéale. On avait des horaires adaptés. On faisait l’école de 10h à 16h. Il y avait un hébergement centre sportif, j’y logeais toute l’année.
Et j’étais entraîné par des entraîneurs qui ont été eux même des médaillés olympiques. Je m’entraînais avec Guillaume Keller. On s’entraînait très dur par rapport aux autres. On ne faisait jamais moins de 12 km pour notre séance.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi concrètement un échauffement pour toi en kayak ?
Julien Carbier : Tout dépend de la séance, il faut que ce soit au minimum 1km. Tout dépend aussi de l’intensité que tu vas mettre dans ta séance.
Personnellement j’aime bien commencer la séance en salle, pour monter sur l’eau en étant prêt. Ne pas avoir de petites douleurs.
Ensuite c’est bien de monter progressivement en intensité pour avoir un travail de qualité. Ce qui est important, c’est de placer la qualité dans la technique. C’est tout aussi important pour le physique que pour le mental.
Les Secrets du Kayak : Quand tu arrives à Mulhouse, ça ressemble à quoi une semaine d’entraînement ? Est-ce que tu peux développer un peu ?
Julien Carbier : Au fil de mes deux années, c’est monté progressivement. L’hiver on faisait plus de PPG et au moins une séance de bateau par jour. L’été on passait à deux séances de bateaux par jour.
On a fait beaucoup de musculation. La PPG, ce sont des activités hors bateau. Ça peut être de la course à pieds, de la natation et de la musculation.
L’hiver c’est vraiment dur énergétiquement que d’aller sur l’eau par -10°C.
Après ma fréquence cardiaque, je la pousse mieux en course à pieds, qu’en kayak.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi ne pas remplacer la PPG par des séances d’ergomètre ?
Julien Carbier : On en faisait un peu, mais je pense comme d’autres que ce n’est pas la même chose le kayak et l’ergomètre.
Je pense que si les séances sur ergomètre sont bien faites, il n’y a pas de risque de perturber le geste du kayak une fois sur l’eau. Ça peut même devenir intéressant.
Je le vois avec les jeunes, leur posture est plus efficace sur l’ergomètre. C’est lié à la stabilité. Si on arrive ensuite à transférer ce déblocage sur le bateau, ils auront débloquer cette difficulté grâce à la machine à pagayer.
J’ai déjà pratiqué des machines à pagayer avec un plateau instable et j’ai testé une machine hongroise, la Old Danube.
Les Secrets du Kayak : A Mulhouse, tu arrives à te hisser dans les meilleurs français de ta catégorie ?
Julien Carbier : Je n’ai jamais été champion de France, sauf en K2 avec Guillaume, en junior. Je n’étais pas loin des équipes de France. Il me manquait un petit quelque chose.
Je pense que le manque d’encadrement à mes débuts a créé des retards sur ma technique, et des axes à développer. Je pense que la génétique joue aussi, et je pense ne pas être génétiquement fait pour le kayak.
Les Secrets du Kayak : J’ai lu sur le site de l’ICF, les manuels pour coach de niveau 1,2 et 3. Ils y donnent les caractéristiques un peu physique du kayakiste de haut niveau. Est-ce que tu as déjà pris tes mesures pour les comparer à ces références ?
Julien Carbier : Oui, et je suis en dessous des critères. Et justement ces critères, je les utilise tous les jours à l’entraînement. Dans le même livre, il y a les tests physiques, avec par exemple à chaque âge le nombre de pompes qu’un jeune doit pouvoir faire.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu constates que ceux qui ont de très longs bras et un très long buste sont avantagés ?
Julien Carbier : Oui ça aide beaucoup. Aucune personne ne faisait moins 1,82m d’envergure à la finale des JO en K4 en 2012. Il existe bien un lien.
Les Secrets du Kayak : Du coup, ça se passe comment après ces deux ans à Mulhouse ? Ne faisant pas partie des meilleurs français, tu ne peux pas entrer en pôle France ?
Julien Carbier : J’aurais pu entrer en tant que partenaire d’entraînement, mais en fait j’ai vu sur Facebook qu’il y avait un groupe d’entraînement en Afrique du Sud. Le coach me plaisait. Je lui ai écris savoir si je pouvais les rejoindre, ils ont accepté. Je suivais son travail sur Facebook, je l’appréciais beaucoup.
Donc à 17 ans je pars, le kayak y est considéré comme un sport professionnel là-bas. Tu peux gagner de l’argent avec des courses. Tu peux en vivre.
J’ai intégré un groupe avec des personnes qui se sont fait connaître depuis. J’intègre l’équipe de compétition dès que j’arrive. J’ai toujours réussi à les tenir à l’entraînement.
Le club était sponsorisé par des entreprises, le coach m’a hébergé. Je lui refilais une partie des primes quand je gagnais. Je faisais beaucoup de course en K2 avec des rapides et des gros portages. Ce type de format de course longue me correspondait mieux.
En terme d’entraînement, le volume est énorme par rapport en France. On a jamais fait une séance de moins de 15km. On faisait jusqu’à 150-200 km par semaine.
A chaque entraînement, c’était la compétition entre nous. Très peu se concentrent sur la technique, leur objectif c’est d’aller vite. Le travail se fait à la vitesse, 4’40 au 1000m.
Les Secrets du Kayak : En ce moment l’eau est froide chez nous, on sent que l’eau est dure, pour aller à la même vitesse il faut tout donner. Est-ce que là-bas l’eau est toujours quasiment à la même température hiver comme été ?
Julien Carbier : La plupart du temps, il y fait chaud. Il arrive que pendant un mois l’eau soit entre 0°C et 5°C. On s’entraîne souvent à 40°C à raison de cinq demies-journées de travail pour une demie-journée de récupération. En Hongrie, c’est pareil.
Les Secrets du Kayak : En terme de musculation, il y a autant de PPG qu’en France ?
Julien Carbier : On commençait tous les matins par une séance de PPG à 5h du matin. On faisait musculation trois fois par semaine, c’était pas mal du cross-fit. Il y avait des équipes qui n’en faisait pas. On faisait deux courses à pieds par semaine.
En France, on faisait de la force endurance. Là-bas c’était de la musculation cardio, il faut toujours être meilleur que les autres.
Les Secrets du Kayak : C’est facile de partir là-bas et de se lancer sur place ?
Julien Carbier : Le kayak y est génial, mais la vie y est très dure. Au niveau de la sécurité au quotidien, ce n’est pas du tout ça. C’est la raison pour laquelle je n’y suis resté que deux ans.
Beaucoup du groupe sont partis à l’étranger, beaucoup sont en Australie ou en Angleterre. On a une hongroise qui nous a rejoint dans le groupe et c’est grâce à elle et un contact que j’ai pu m’entraîner là-bas par la suite.
Les Secrets du Kayak : Tu connaissais le coach en Hongrie avant d’y aller ?
Julien Carbier : Non je ne le connaissais pas. C’est le club qui m’a trouvé un appartement. Je lui avais seulement parlé sur messenger.
En Hongrie, je n’étais pas payé mais la vie n’y était pas chère. J’avais ma bourse d’étudiant. J’ai fait une année de préparation en hongrois, ce qui m’a permis d’entrer en université l’année suivante.
Les Secrets du Kayak : Quelles sont les différences que tu as pu constater en terme d’entraînement entre l’Afrique du Sud et la Hongrie ?
Julien Carbier : En Hongrie, on travaille beaucoup plus la cadence basse, la technique, la musculation.
Ce n’est pas autant la compétition pendant les entraînements. On s’entraînait sérieusement. La cadence était un peu plus faible, mais ils gagnaient les courses aux championnats du Monde.
On travaillait avec la cadence et le cardio fréquence mètre. Une cadence basse c’est 60-65.
En Hongrie, on s’entraînait deux fois par jour, on ne faisait qu’une seule séance longue de 25km par semaine.
En terme de musculation, c’était plus poussé. Chaque séance se finissait par des séries de tractions et de pompes. C’était des séances de 1h30-2h tous les jours. Je faisais le haut comme les jambes. On faisait beaucoup de course à pieds, et des chronos aussi. On avait une vraie planif de course à pieds.
Les Secrets du Kayak : Tu as été recruté comme partenaire de luxe en fait ?
Julien Carbier : Oui la première année j’étais partenaire pour les filles, je leur donnais ma vague pour l’Eb1, et les longues séances, et pour les pousser au sprint.
Prendre la vague, il ne faut pas le faire tout le temps, essentiellement sur les EB1 pour la physiologie c’est intéressant.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a manqué pour atteindre le meilleur niveau français pour aller à l’international ?
Julien Carbier : La technique, mais aussi de la génétique. J’ai l’impression que ça joue beaucoup. De voir les jeunes s’entraîner en Hongrie, j’ai constaté l’importance de commencer jeune. Tu pourras être bon, mais pour être dans les meilleurs il faut commencer tôt.
Les Secrets du Kayak : C’est ce que j’ai constaté au travers des podcasts que je fais. Tous les meilleurs ont commencé très tôt. Si tu ne commences pas tôt, il y a des choses qui ne s’acquièrent pas.
Julien Carbier : En fait, en Hongrie tu ne peux pas t’inscrire au club si tu as plus de treize ans. Tu as une barrière d’âge.
Dans les écoles il y a des détections, pour envoyer les enfants dans les sports pour lesquels ils ont été détectés. Et tous les ans, les jeunes sont testés.
Les Secrets du Kayak : En France, il y a l’idée de la multi pluridisciplinarités dans le kayak. Est-ce que ça existe en Hongrie ?
Julien Carbier : Non pas du tout, ils montent directement dans un bateau de course en ligne. Personne n’a jamais fait de slalom ou de descente ou de canoë la seule chose qu’ils pourraient faire c’est du marathon.
Chez les jeunes, il y a des séances d’éducatifs. Et mon groupe ne montait pas de décembre à janvier sur l’eau. On faisait pas mal de stage à l’étranger. Maintenant, il y a la Turquie qui propose des stages.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu as étudié à l’université ?
Julien Carbier : J’ai fait des études pour devenir entraîneur de kayak. La fédération fait des diplômes, et j’ai fait la fac de sport. Donc entre six mois et un an tu peux devenir prof de kayak en Hongrie. C’est un diplôme international.
Pour résumer, ça a confirmé beaucoup de chose que j’avais constaté. J’ai surtout étudié la technique et l’approche pour travailler avec un débutant. Ça m’a inspiré pour travailler avec les jeunes.
Et là avec covid, je suis rentré à la fin du deuxième confinement en France. On pouvait toujours s’entraîner là-bas mais il n’y avait plus de compétitions. Donc, je n’avais plus d’objectif pour rester en Hongrie.
J’avais de très bons coéquipiers de K4. Je ne faisais pas de mono en Hongrie.
Et c’est difficile de devenir entraîneur en Hongrie, il y a déjà beaucoup de monde. Et les salaires ne sont pas les mêmes. Donc le but, c’est d’être entraîneur en France.
Quand je suis rentré j’ai fait un BPJEPS, et là j’ai fait un stage au pôle France de Vaires-sur-Marne. Et je peux apprendre auprès des entraîneurs nationaux.
Il y a des différences dans la notion d’entraînement avec la Hongrie. Ici il y a plus un travail sur la technique. En Hongrie c’est considéré comme acquis dès l’âge d’être en cadet. Ce n’est pas forcément non plus une bonne chose que de ne pas continuer d’être encadré en technique.
Donc, j’encadre les 13-17 ans. Le but, c’est de leur éviter des retards.
Je me concentre à fond sur leur encadrement, donc je ne monte qu’une à deux fois par semaine sur l’eau. Moi de toute façon c’était la compétition qui me motivait à monter sur l’eau. Ça ne me manque pas beaucoup.
Les Secrets du Kayak : As-tu remarqué des différences sur la planification de l’entraînement, est-ce que tu gardes un schéma classique avec le foncier l’hiver, ou tu fais autrement ?
Julien Carbier : Moi je réfléchis essentiellement pour les jeunes. L’aérobie, c’est la base. Pour les kayaks aux JO il y a du 500m et du 1000m donc cette part là est très importante.
Travailler la technique sur l’EB1 est prioritaire. La vitesse, on va la travailler sur d’autres activités. Sur l’eau, on met en place des éducatifs, pas mal d’équipage pour leur coordination et leur adaptation à diverses situations. On fait aussi pas mal de proprio.
Les Secrets du Kayak : En fonction de ton expérience, qu’est-ce que tu préconises aux jeunes ? Plutôt de la confrontation ou non ?
Julien Carbier : Je fais comme les hongrois, je différencie les séances. Parfois je leur fais faire de la confrontation, et du coup je les rassemble par athlètes de plus ou moins même niveau. Sinon je leur fais faire de la technique sur de l’aérobie. Il faut faire la part des choses.
Les Secrets du Kayak : J’ai lu pas mal de livres de l’ICF. Est-ce que tu as d’autres livres à recommander ?
Julien Carbier : Ils sont essentiellement en hongrois. Regarde dans les livres de l’ICF du congrès de 2013. Le sujet est l’analyse les courses de kayaks dames.
Pour les jeunes, je m’appuie vraiment sur l’ICF pour me documenter.
Les Secrets du Kayak : Il y avait-il d’autres sujets que tu voulais aborder ?
Julien Carbier : Je trouve que tes podcasts sont enrichissants. Tout comme la démarche de s’intéresser aux jeunes.
Les Secrets du Kayak : C’est la question de se dire, comment on entraîne un jeune. Tu as la pyramide du développement des qualités physiques en fonction de l’âge qui existent. Moi venant de la musculation, je parle beaucoup des antécédents sportifs pour déterminer le potentiel de développement futur. Et on voit bien que plus tu démarres tôt mieux c’est. Mais tout en suivant quelques bases. Et pour moi les hongrois, eux, sont dans l’hyper spécialisation de la course en ligne, avec ses avantages et ses inconvénients. Moi qui suis débutant, le sujet de l’entraînement des jeunes m’intéresse beaucoup. Il y a des étapes par lesquelles je dois passer, j’ai du travail.
Julien Carbier : Mais tu viens du milieu du sport et tu ne pars pas de zéro.
Les Secrets du Kayak : Oui, je viens de la musculation, j’ai commencé à 14 ans. C’est tout l’inverse du kayak. Tu gaines tout, tu fixes tout. Donc oui je peux bloquer un bateau à l’arrêt, mais dès lors qu’il faut dissocier les mouvements, la coordination est extrêmement difficile.
Julien Carbier : Est-ce que toi du coup, ça te parait logique de faire de la musculation pour tout gainer, dans un sport où il y a besoin de relâchement ?
Les Secrets du Kayak : Je dirais ça dépend de l’âge. Le problème est qu’on est le reflet de nos habitudes. Si tu t’entraînes à haut niveau, ça peut avoir un intérêt. Mais le premier intérêt de la musculation, c’est de combler les déséquilibres que la pratique va induire, comme par exemple celui de l’épaule. C’est seulement dans un deuxième temps que le but est de te renforcer physiquement. Ce n’est pas parce que tu es plus fort au tirage planche que tu vas aller plus vite sur l’eau. Ça a du sens mais pas à l’extrême. Je comprends cette boulimie d’entraînement. Je pense qu’il y a des séances qui devraient être faites pour autre chose. Il faut faire les choses qui vont aider à ne pas te blesser. Dans un deuxième temps, développer la force. Mais pas tous les jours pour le kayak. Et puis, il y a la pratique du bon mouvement !
Julien Carbier : Les hongrois qui s’entraînent tous les jours en musculation font essentiellement que de la force endurance. Il y a juste un petit cycle de force pure en janvier.
Les Secrets du Kayak : Pour répondre à ta question, il faut avoir un point de vue de entraînement global, avec l’objectif à atteindre. Il faut le voir comme un plus, et pas comme l’activité qui va te faire aller plus vite.
Vous pouvez retrouver Julien Carbier sur son compte Instagram.
Interview : Gabrielle Tuleu
Retrouvez tout sur Gabrielle Tuleu. Comment a-t-elle débuté le Kayak de course en ligne ? Quel a été son parcours ? Qu’a-t-elle fait pour performer ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Gabrielle Tuleu en décembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Gabrielle Tuleu : Ca va très bien merci.
Les Secrets du Kayak : C’est un plaisir de t’avoir sur le podcast, j’attendais que tu sois prête pour le faire ensemble. De ce que j’ai compris tu as commencé le kayak grâce à un membre de ta famille ?
Gabrielle Tuleu : Exactement, grâce à mon frère qui a commencé lui même grâce à un copain et grâce à la ville de Tours. Notre entraîneur rameutait tous les enfants pour lesquels l’activité se passait bien dans les écoles. On s’est tous suivi. Ça a changé ma vie.
Avant ça je faisais un peu d’athlétisme, mais ça ne se passait pas très bien, puis un peu de cirque mais c’était du n’importe quoi. Donc j’ai commencé le kayak j’étais poussine 2, ça veut dire 9 ans.
Je savais nager et j’ai commencé tôt. Il y avait au moins cinq groupes de jeunes de 6-7 enfants. Au bout d’un mois, j’ai fait de la course en ligne.
Quand on partait en compétition on partait à cinq camions. J’ai fait des compétitions locales dès le début. On était un week-end sur deux en déplacement. Ça fait de beaux souvenirs.
J’ai fait un peu de descente comme moyen fédérateur. La descente permet de naviguer à d’autres endroits. Ça permettait d’avoir plus d’activité.
On faisait un peu de slalom, je n’ai jamais été à l’aise sur l’eau-vive. Je ne me suis jamais remise de ma petite expérience. Je n’ai jamais pris de plaisir dans cette pratique, je préfère être motrice dans mon bateau. Mais ça fait toujours plaisir d’aller dans les Gorges de l’Ardèche, faire un marathon international.
Les Secrets du Kayak : Ça veut dire qu’en descente tu ne contrôles pas le blocage de ton bateau ?
Gabrielle Tuleu : Je dirais que la manière d’apprendre la descente dans la région Centre, ce n’est pas ce qu’il me fallait pour apprendre la descente de rivière.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu te distinguais par rapport aux autres en compétition ?
Gabrielle Tuleu : J’étais un peu forte, j’ai de suite beaucoup gagné. J’avais déjà un certain touché d’eau. Je gagnais tout sauf les manches de slalom.
Très rapidement en course en ligne, j’ai performé dans le haut du tableau voir la première. Je pense que c’est ce qui m’a fait vouloir en avoir plus. A Tours, il y avait pas mal de gens sélectionnés en équipe de France, ça motivait.
Les Secrets du Kayak : Tu as commencé dans quel bateau de course en ligne ?
Gabrielle Tuleu : Il y avait deux bateaux qu’on appelait CAPS issus de vieux programmes de la fédération dans les années 1980. Ils convenaient parfaitement aux enfants. Et au club de Tours, il y avaient plein de bateaux qui convenaient à des enfants pour de la compétition internationale. On montait rapidement en gamme.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe les compétitions en benjamine ? Tu parles de sélectif inter-régions, ça existe déjà quand on est benjamin ?
Gabrielle Tuleu : Non, quand on est benjamin c’est le challenge jeune. Ça a des noms différents dans les régions. C’était de la descente, du slalom et de la course en ligne. Au niveau national, il y avait les régates de l’espoir.
Pour ma première année, c’était à Tours. C’était notre club qui organisait. Encore un bon souvenir. On avait pas mal gazé. J’ai encore des articles de presse de l’époque.
Les Secrets du Kayak : Comment ça s’est passé pour toi les régates de l’espoir ?
Gabrielle Tuleu : En individuel, je crois que je gagne le 500m. Mais tu es tout jeune, tu ne sais pas ce que tu vaux en compétition. Je crois que je fais deuxième sur le 2000m. Je ramène deux médailles, je n’y croyais pas. Pour moi c’était normal. La routine. Mais j’avais déjà un bon touché d’eau.
Un bon touché d’eau, c’est cette impression que ta main et ta palme ne font qu’un. D’avoir toutes ces subtilités qui font que tu sens vraiment tout ce qui se passe dans ta pâle. Comment ça va influencer la glisse et l’accélération du bateau.
Pour moi, c’est lié à la construction mentale de ton avancement du bateau. Il y a pas mal de composantes qui s’enrichissent avec ton avancement dans la technique.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que si tu commences tardivement, ce touché d’eau est compliqué à avoir ?
Gabrielle Tuleu : Je compare ça avec l’haltérophilie. On s’y est tous mis en complément du kayak pour la pratique de l’explosivité en musculation. Et franchement, on est mauvais !
C’est lié à notre force physique. On a des facilité lié à notre force physique. Je pense que quand tu es petit, tu n’as d’autre solution que de jouer en finesse ce qui développe cette qualité de touché d’eau. Si tu commences plus tard, tu as des moyens physiques qui ne te permettent pas de travailler cet aspect.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passait en terme d’entraînement ?
Gabrielle Tuleu : Je m’entraînais le mercredi, le samedi. Il faut ajouter les compétitions et les stages à chaque vacance. J’ai commencé à m’entraîner quotidiennement beaucoup plus tard.
En cadette, on hésitait à m’envoyer au pôle espoir de Tours. Je crois qu’ils ont choisi de me garder au club pour ne pas vider le club.
On faisait un peu de musculation au poids de corps. On n’avait pas des conditions idéales, mais ça m’a permis de progresser. Je suis vite entrée en pôle espoir à Tours, avec des entraînements deux fois par jour. Je pense que je n’y suis pas allée de suite aussi parce que mon frère avait intégré le pôle espoir. Les deux ensemble, ça aurait été un peu compliqué à gérer.
En terme d’études, j’avais un an d’avance. Je devais être en seconde en cadette 1. Avec mes options, je n’aurais pas pu être en horaires aménagés. J’ai eu mes horaires aménagés en pôle espoir. Les sections sportives existent, mais ne se développent pas assez vite.
Je sais que c’est compliqué de libérer les élèves comme il le faut. Il y a des endroits avec de super dispositifs, mais ce n’est pas le cas partout.
En cadette 1, je n’avais pas besoin de naviguer plus. La montée en charge s‘est faite plus tard.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu faisais aussi de l’aérobie ?
Gabrielle Tuleu : Je crois que non. J’ai du commencer à courir en pôle espoir. J’étais une ancienne petite fille un peu forte. Quand je n’étais pas au kayak l’hiver, j’étais devant ma télé avec un bon chocolat chaud. J’avais la chance d’avoir un ordinateur très tôt à la maison.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passait les stages enfants en club ?
Gabrielle Tuleu : Ce sont des stages de pratique de kayak sur place à Tours à la journée. C’était composé de diverses activités. Ça pouvait être de la course en ligne ou bien de l’eau-vive, faire des sorties vélo.
En stage d’avril on allait sur la Vézère, une semaine de stage d’eau-vive. On partait avec les grands. Ça apprenait la vie. Le programme était adapté aussi à la météo. Ça permettait de fédérer un groupe. On passait du temps ensemble.
Les Secrets du Kayak : C’est l’augmentation du rythme d’entraînement en pôle espoir qui te fait exploser ?
Gabrielle Tuleu : Je ne sais pas. Pour moi l’année où j’ai vraiment explosé, c’était en junior 1. Cadette 2, j’avais encore le statut de fille forte, avec beaucoup de pression à gérer.
Je pense que ce qui m’a fait évoluer, c’était le changement de bateau, qui m’a permis de m’exprimer. Il fallait mériter son bateau à l’époque.
Ça et le changement d’entraîneur ça m’a aidé dès junior 1.
Les Secrets du Kayak : Tu restes combien de temps en pôle espoir ?
Gabrielle Tuleu : Deux ans. J’avais un an d’avance, donc en junior 1 je suis sélectionnée mais je choisis de rentrer en classe préparatoire à Poitiers. J’ai suivi les traces de mon frère.
Le pôle espoir n’était plus compatible. J’ai fait une grosse coupure. Je ne me voyais pas continuer avec le pôle France. J’ai arrêté et dès que c’était possible, je suis repartie à fond.
Avec Xavier Ledru, notre entraîneur à Tours on faisait pas mal d’exercices, il aimait beaucoup mettre en place des exercices techniques ou des dispositifs qui influençaient sur les sensations de glisse du bateau.
Il avait mis en place plein de dispositifs pour s’adapter à plein de contraintes. Ce côté ludique permettait de trouver de nouvelles sensations et des techniques. A l’époque, je n’avais que très peu de conseils techniques. Ça m’a manqué, tu devais apprendre par toi même. Et cette approche me plaisait.
J’ai coupé cinq ans au total. J’ai eu une vraie vie d’étudiante. Je n’ai fait que très peu de sport en école d’ingénieur et l’été je retournais au club. Je ne pratiquais pas beaucoup. Je n’ai pas vraiment fait de sport.
A la base, j’ai repris parce que j’avais des soucis de santé, et il fallait que je me remette au sport. J’ai refait six mois à Tours en 2010, je revenais de neuf mois de République Tchèque. J’étais mal en point.
De retour à la maison je travaillais au comité régional, donc je faisais des séances pour les jeunes du pôle espoir, et en fait j’ai repris comme ça le kayak.
Ensuite je suis repartie à Budapest pour finir mon stage de terrain. Et comme je voulais faire les championnats de France avec Sarah Guyot, je faisais tout mon possible pour faire le K4.
Et il y avait un contact sur place qui pouvait m’accueillir pour faire du kayak là bas. Et en fait, c’était un gros traquenard, c’était des jeunes toutes issues de l’équipe nationale hongroise début senior.
Elles étaient vraiment fortes. Je me suis accrochée. Tous les matins, j’allais m’entraîner avec elles. Il y avait une fille qui me traduisait ce que disait l’entraîneur. A la fin de ces trois mois, j’avais progressé à force de faire des 20 km le samedi matin.
Je me suis inscrite aux tests 2000m et 200m. Il fallait l’appui du CTR. Et je casse la baraque en 2000m. Donc je redescends sur Montpellier pour ma dernière année d’étude. Je m’entraîne le matin à 7h, le soir je faisais des séances de musculation. Un peu le week-end parfois. Finalement ça se passe bien.
Les Secrets du Kayak : Tu faisais toi même ta planification ?
Gabrielle Tuleu : Oui, on avait mis en place une feuille de route pour axer les priorités. Je devais bosser le physique.
J’avais pas mal échangé avec Stéphane Santamaria, un descendeur de haut niveau, pour me conseiller quelques séances pour être autonome. Il me demandait de varier le coup de pagaie sur un 2000m sur différentes cadences.
Ces variations permettaient de casser cette notion d’EB1. C’était une de mes séances préférées. J’en faisais 4 d’affilées. Donc 4x 2000m. Et je me déplaçais en vélo à Montpellier. Et le soir, j’avais des gens qui venaient courir avec moi.
Côté musculation, j’étais assez douée en terme de puissance-endurance. On faisait pas mal de puissance dans ma jeunesse. Après cinq ans d’arrêt, je me remets à pousser en DC une barre de 60kg, j’étais assez fière. Je n’avais pas de difficulté en musculation.
Je suis déjà montée à 95 kg lorsque j’étais étudiante. Mon poids de forme est aux alentours des 65 kg.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que ton poids de corps influe sur la vitesse de ton bateau ?
Gabrielle Tuleu : Pour moi, mon niveau de poids et ma rigueur sont corrélés à mon état mental. Je sais que les moments où j’étais affûtée c’était l’automne et c’est là où j’avançais le plus vite. Pour moi, c’est lié au mental pas spécialement au poids. C’était plutôt de la confiance en soi.
En 2017 j’ai fait des tests avec l’INSEP pour voir où j’en étais de mes différents seuil de VO2 et de lactates et ce qui déterminait leurs arrivées. C’était un processus très compliqué qui le détermine. Pour faire simple; j’avais un fort taux de lactate et je le tenais très longtemps.
Les Secrets du Kayak : A Montpellier, est-ce qu’après tu te sélectionnes en équipe U23 ?
Gabrielle Tuleu : Exactement. Je change de bateau deux fois cette année là. J’ai racheté un des bateaux de Sarah. Je monte aux sélections voir ce que ça a pu donner. Et là, le début des ennuis commencent.
Il a fallu que j’annonce à mon master que j’étais prise en équipe de France. Et à l’époque, alors que j’étais en recherche de stage de dernière année c’était une surprise. Il fallait que je leur demande de repousser mon rendu de mémoire de stage qui devait se faire en pleine coupe du Monde.
Ça a été le début de grands questionnements. Je rentre dans la cour des grandes, avec tous les changements qui vont avec, et tous les aléas des choix de la fédération.
Avec les impacts financiers qui vont avec, j’ai du casser mes économies pour aller à Rennes pour préparer le K2. Et la fin de la saison a été compliquée.
Ça m’a donné envie de continuer, on me propose d’intégrer le pôle France de Rennes, en plein stage de fin d’étude. J’ai privilégié les JO au Master.
A Rennes, ça été dur et super. L’entraînement collectif, dès le lundi soir j’étais ko. J’ai doublé ma charge d’entraînement. Je ne connaissais que Sarah, j’ai tout quitté, j’ai changé de vie. Mais je ne regrette rien.
J’étais la nana qui débarque de nulle part. Il n’y avait pas d’esprit de groupe très formé à l’époque.
Les Secrets du Kayak : A ce rythme, tu as rapidement intégré les équipes senior ?
Gabrielle Tuleu : Oui. J’avais encore une marge de progression importante. Ça s’est vu rapidement à l’entraînement. J’arrive aux sélections équipe de France des JO confiante, et là je finis troisième des piges derrière Sarah Guyot et Marie Delattre. Et on monte un équipage avec Joanne Mayer.
La progression a été vraiment rapide. Les entraîneurs étaient directifs, on ne doutait pas, on faisait le taff.
Les Secrets du Kayak : Ton objectif, c’était de voir jusqu’où tu pouvais aller ?
Gabrielle Tuleu : Oui c’était ça. J’essaie toujours dans ma vie de nouvelles choses sans pression voir jusqu’où ça va. Tant que j’ai envie, je continue.
Le fait de rentrer en structure de haut niveau avec le staff de l’époque, c’était un grand moment. La carotte c’était la place pour aller aux JO pour le K4. Je voulais y être, pour me sélectionner dans ce bateau.
Au briefing d’avant finale, on se dit que tout est possible, mais au fond de nous on savait qu’on avait pas le niveau individuel pour aller en finale. On était jeune, Marie était enceinte, on savait qu’on avait pas de chance de médaille. On était au début du haut niveau, on s’est exprimé le mieux possible.
Les Secrets du Kayak : Quand les JO se terminent en 2012, tu te remotives pour participer aux suivants, côtoyer le très haut niveau ?
Gabrielle Tuleu : C’est là où je suis passée à l’objectif de la médaille. Ça n’a pas marché puisque je n’ai pas fait les Jeux et je n’ai pas fait de médailles à l’International malgré mes choix de vie mis en place dans cet objectif.
J’ai arrêté la recherche, les études. J’ai tout pensé sur quatre ans. Mettre en place des choses en terme de bateau, de professionnel, j’ai voulu passer le CAPES de SVT mais ça été plus dur que ce que je pensais. Mais c’était en même temps que les compétitions internationales.
Je n’ai jamais été aussi efficace que quand je prenais les choses à la légère. J’ai travaillé cet aspect mental, mais la pression m’a mis dedans et les préparateurs mentaux, ce n’est pas simple pour moi, ça ne m’a jamais aidé.
En diététique, j’ai tenté des choses, j’essaie de bouger un maximum mais avec mon travail en lycée, ce n’était pas simple pour partir un mois à l’étranger. Je pense que j’ai loupé le coche. Et je me suis coupée de mes relations sociales. J’ai décidé d’être célibataire tout ce temps pour me concentrer à fond.
Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression en t’écoutant que tu as mis des choses en place qui allait à l’encontre de toi et de ton équilibre.
Gabrielle Tuleu : Pour le professionnel, depuis toujours je m’étais dit « jamais je ne ferais professeur de lycée collège », et au final ce fut le cas. Tout comme je me suis dit que jamais je ferai CTR de kayak. Et au final je suis sur un poste similaire.
Ce qui m’a bloqué, c’était mes croyances, il me fallait rentrer dans le moule pour qu’on m’accepte mieux. Je pensais qu’il fallait être rigide pour réussir.
Même si j’ai été détachée à mi-temps dès 2016, j’ai décidé d’annualiser mon temps de travail. Mais pour partir à l’étranger c’était compliqué. Pour moi, je n’ai jamais été à la bonne place.
Pour Rio, je rate mes sélections de peu je pense. J’étais assez joueuse pour du long, et j’étais explosive. C’était le classement du 500m qui était le plus important, et de peu c’est Manon qui a eu la place pour le K4. Je n’ai pas eu une saison blanche, mais j’ai été profondément déçue.
Je pense qu’ensuite le fait de me détacher du pôle ça m’a fait du bien, et je suis repartie sur un état d’esprit qui me convenait mieux. Se détacher de l’enjeu ça m’a libéré ensuite, et on avait un bel équipage, on s’entendait bien, on partageait beaucoup avec la direction de Claudine qui été moins directive que l’entraîneur de K4 précédent.
On s’est vraiment pris en main, on a optimisé au maximum l’équipage.
Les Secrets du Kayak : A ce moment là, tu penses mettre fin à ta carrière n’étant pas sélectionnée pour Rio ?
Gabrielle Tuleu : Non, je me suis acharnée. J’ai commencé un suivi pour changer. J’ai testé beaucoup de choses même si 2017 n’a pas été mieux. Je ne me suis pas sélectionnée en équipe de France alors que les conditions étaient idéales au niveau du travail.
Du coup je pars à Paris, pour retrouver l’équipe avec Nicolas Maillotte. Et ça été un peu plus compliqué. Ça été une année de grand flottement parmi les entraîneurs de kayak. Le changement de direction de l’équipe de France entre deux olympiades.
Il n’y avait pas vraiment de suivi global. Je crois que c’est Yann Gudefin qui m’a suivi sur la fin de l’année, mais c’était surtout mon coloc et un ami à la base. Donc ce changement de statut ça été compliqué de vivre comme ça. Il a fallu que je m’arrête.
Les Secrets du Kayak : Je suis toujours surpris quand les gens arrêtent le haut niveau. Sois ils arrêtent complètement, soit ils continuent un peu. Toi tu as fait comment ?
Gabrielle Tuleu : J’ai complètement changé de vie. J’ai arrêté le kayak de manière non volontaire. A la fin 2017, les sélections se passent bien, le nouvel entraîneur avait tout changé dans nos habitudes.
J’avais bien progressé. Mais un peu de surentraînement, la vie parisienne, beaucoup de changements… je tombe en dépression.
J’ai fait un burn-out le soir des sélections. On l’identifie que plus tard. J’ai poursuivi mon engagement pour le K4. Je ne m’écoute pas. J’ai puisé au fond de moi ce qu’il me restait.
Et au final je craque, on me médicamente à la fin des mondiaux qui ne se sont pas bien passés. Le mois suivant, on décide de m’hospitaliser. Donc il n’y avait plus de médaille possible, je ne pouvais plus me faire confiance pour faire du haut niveau.
Ça a duré un an, j’étais dans un autre monde. Je n’avais pas préparé ma fin de carrière. Mais ça s’est bien passé ensuite, j’étais bien entouré. On m’a remis le pied à l’étrier. On m’a proposé un travail, de nouveaux défis.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses qu’il manque un accompagnent psychologique pour préparer la fin de carrière ou une non-sélection ? Tu es quelqu’un qui réfléchit beaucoup et est-ce qu’on aurait pu mieux t’accompagner à vivre ça ?
Gabrielle Tuleu : L’après carrière a été suivie. C’est vraiment le contexte et ma personnalité qui ont fait tout cela. L’arrêt de la drogue du sport, dans l’excès de sport ça ne m’a pas aidé.
Il y a des dispositifs qui se mettent de plus en plus en place. J’ai été accompagnée par la fédération qui m’a proposée mon poste. Il y a des choses à continuer à développer dans cette fin de carrière.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui dans la vie ?
Gabrielle Tuleu : Je prépare les Jeux de Paris 2024, je travaille à l’académie de Créteil en tant que chargée de mission pour développer les projets liés à l’héritage des JO et développer des programmes autour des JO de Paris 2024 pour les écoles, collèges, lycées.
On travaille vraiment sur le quotidien pour que les élèves fassent davantage de sport à l’école. Le sport est un outil fantastique pour acquérir de nouvelles compétences. Partir en club de sport est une chance pour le développement d’un enfant. Ça doit être accessible au plus grand nombre.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu continues de monter en bateau ? Ou bien fais-tu d’autres activités ?
Gabrielle Tuleu : J’ai fait du rugby à la suite de ma fin de carrière, mais j’ai du arrêter parce que j’ai déménagée et je me suis aperçue que d’arriver devant le monde politique le lundi matin avec un coquard, je ne m’en sentais pas capable.
Le club passait en élite 2, ça devenait trop sérieux pour moi. Je continue de faire du sport tout en restant vigilante de ne pas trop en faire pour continuer à me reconstruire.
Le kayak, je suis toujours contente d’en faire, je n’ai pas perdu l’envie, d’ailleurs faire un tour de K2 à Aiguebellette ça me fait très envie.
Je garde des vacances cette année pour venir !
Les Secrets du Kayak : Tu as parlé de Douchev qui vous a entraîné en 2017. qu’est-ce qu’il a apporté comme vision et qu’est-ce qu’il a changé ?
Gabrielle Tuleu : La première chose pour moi, c’est qu’il a changé le fonctionnement du groupe. On se connaît toutes dans le kayak. On a certaines croyances qui ont été déconstruites par quelqu’un qui arrive avec un œil neuf et qui ne parle pas un mot de français, et ses méthodes totalement différentes.
Il nous a fallu deux mois pour comprendre ce qu’il nous demandait. C’est comme les hongroises qui ont un entraînement différent des autres nations. En fait, on part à un rythme et on continue d’accélérer. Rien que ça, tout l’entraînement se construit différemment. Ça nous a valu quelques moments de surentraînement, mais ça m’a fait beaucoup de bien.
En musculation, on a pas fait beaucoup de séances avec lui, mais on faisait beaucoup de force endurance avec moins de diversité dans les mouvements. Pour moi tout est un jeu, j’aimais beaucoup, tout me va en fait.
Moi j’ai besoin de découvrir des choses nouvelles, et pour ça avec Andrian c’était top.
Et en technique, j’ai pris conscience des profils psychomoteurs action type. Ma technique a beaucoup évolué, je suis passée d’une pratique instinctive qui n’était pas en accord avec mes préférences motrices, à quelque chose de plus étudié au bout de plusieurs années d’application.
Mais je ne suis pas allée jusqu’au bout ayant arrêté plus tôt que prévu. On était plus sur de la verticalité, de l’explosivité.
Et la présence de sa femme Natasa Janics qui pour moi a toujours été la kayakiste hors norme, de la voir s’entraîner avec nous au quotidien, on se rend compte qu’on pouvait le faire. Ça démystifie l’idée que les autres sont meilleurs.
De la reconnaissance et de l’encouragement, ça m’a fait un bien fou. La bienveillance entre nous, un encouragement, un petit mot, c’est essentiel pour se sentir en confiance. Dans le haut niveau, il faut que ça reste un plaisir, il faut savoir en tirer du positif.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y avait d’autres sujets que tu voulais aborder ?
Gabrielle Tuleu : En relisant l’interview de Renaud, je voulais parler de la place que le club peut avoir dans la pratique du kayak. Dans le sens où l’image du sport en général.
Je n’aurais jamais repris le kayak si la bande de potes ne m’y avait pas encouragé. On a repris au même moment avec Renaud. Et l’effet de groupe, la convivialité, le plaisir, l’entourage fait énormément.
Les Secrets du Kayak : Comme le disait Sylvain Curinier, « on ne peut pas réussir seul ». Il a tout résumé avec cette phrase.
Gabrielle Tuleu : Le groupe mal géré peut aussi te desservir. On reste concurrente pour les sélections, et être potes le soir au quotidien ça complique les relations qu’on peut avoir.
Pour avoir travaillé le côté psychique, le fait de me rendre compte que pour me sentir bien je devais être à l’aise avec les personnes autour de moi, le climat de tension peut vite me faire dériver, et accepter d’être seule pour se ressourcer, ça été un déclencheur pour me comprendre.
Et ces phases sont normales. Il faut accepter de changer ses habitudes et ses croyances pour trouver son propre équilibre qui peut être changeant. Il n’y a pas de plan prédéfini qui fonctionne pour tous.
C’est un outils de compréhension des autres. Chaque personne est différente. Ça aide à mieux gérer les moments qui se présentent.
Vous pouvez retrouver Gabrielle Tuleu sur son compte instagram.
Interview : Maxime Cousin
Retrouvez tout sur Maxime Cousin dans cet épisode des Secrets du Kayak. Il nous raconte d’abord sa carrière d’athlète en kayak puis en canoë. Ensuite sa casquette de dirigeant de club, et enfin son métier d’ostéopathe.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Maxime Cousin en décembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Maxime Cousin : Salut Rudy, ça va pas mal car pour une fois il fait beau en Île-de-France.
Les Secrets du Kayak : Peux-tu te présenter rapidement pour ceux qui ne te connaissent pas ?
Maxime Cousin : Je suis ostéopathe près de Vaires-sur-Marne. Cela fait 15 ans que je suis en cabinet libéral. Je travaille avec des kayakistes et depuis plus longtemps encore en ostéopathie. J’ai travaillé dans un pôle espoir, puis au pôle France, mais aussi avec des étrangers.
Côté kayak, j’ai commencé en 1991 j’avais 10 ans. J’ai commencé le sport par le judo mais ce n’était pas mon truc. Puis le foot, mais ce n’était pas mon truc non plus. J’ai suivi des copains au kayak, l’ambiance était bonne, j’aime le goût de l’effort et le côté nature.
Ça fait trente ans que je suis au club de canoë-kayak Lagny, à 30km de Paris, à côté de Disney. On est plutôt branché compétitions, mais il y a aussi un groupe loisir. On est axé slalom, descente à l’époque, on a eu des mecs en course en ligne qui ont été en équipe de France aussi. C’était multi-activité.
Moi j’ai commencé par le kayak, en cadet je faisais le combiné slalom/descente et de la course en ligne. Je navigue sur la Marne, ce n’est que du plat. Un peu plus haut il y a un petit bassin près de chez moi.
Ensuite, on faisait de l’eau-vive à gauche et à droite. Il y a La Cure, Le Morvan… c’était les spots des franciliens. En France, tu trouves de partout des spots de descente.
Les Secrets du Kayak : Tu préférais le slalom, la descente, la course en ligne ? Tu as fait également du canoë ?
Maxime Cousin : Quand j’ai commencé en 1991, on n’avait pas de canoë, on avait un vieux C1, ça ne me donnait pas envie d’en faire. Ensuite on a récupéré un athlète, Nicolas Leprêtre, qui faisait du canoë. Je suis ensuite passé au C1 et ça me booste maintenant. Je fais encore des compétition en C1 en slalom, en deuxième division.
En descente on n’en fait plus beaucoup, parce que c’est le circuit non olympique. Du coup ce n’est plus une priorité pour le club. Je fais encore du kayak en slalom pour la troisième division.
L’hiver je fais pas mal de kayak de course en ligne, pour la glisse et le plaisir de naviguer. Là depuis cet été, j’ai commencé le canoë de course en ligne. Je devais m’y mettre quand on s’est rencontré, mais au final j’en ai fait en août et suite à un petit souci au club, ce qui fait que je n’ai plus accès à mon bateau dans les mêmes conditions, et maintenant il fait froid.
Donc l’eau froide dans le vent, sans vestiaire pour se changer, c’est un peu pénible. Mais je m’y remettrai.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que pour toi le canoë de slalom c’est plus dur que le kayak de slalom ou inversement ?
Maxime Cousin : L’équilibre n’est pas le même. En canoë de slalom tu es à genoux, donc tu es plus haut dans tes appuis, tu as une instabilité un peu plus grande mais tu as une meilleure visibilité. Tu as une allonge plus forte. Tu as une seule pale.
Le kayak de slalom, c’est plus stable que le canoë. Les bases sont les mêmes dans le coup de pagaie. Le jour où tu esquimautes c’est gagné parce que tu vas vraiment évoluer rapidement. Il y a davantage de jeu avec les courants. Pour moi, la difficulté est la même pour les deux.
Les Secrets du Kayak : Lorsque tu es passé en C1, de fait tu étais meilleur en comparaison aux autres ?
Maxime Cousin : Non, fin des années 90 il y avait moins de canoës, moins de concurrence. Mais dans mon club, les trois mecs avec qui j’étais, ils allaient super vite. En cadet 1, eux ils étaient champion de France en cadet en slalom en équipe. En descente, l’un était aux portes de l’équipe de France en descente, l’autre était parti faire des coupes du Monde en junior. Le troisième c’était Benjamin Boukpeti, il a été médaillé à Pékin en kayak pour le Togo en slalom.
Donc j’étais avec une génération de forts. C’est bien c’était une émulation, mais du coup de passer en canoë ça a changé la donne. J’ai pu m’épanouir un peu plus.
Les Secrets du Kayak : Cela te démotivait d’avoir des gens si forts devant ?
Maxime Cousin : C’était des ados, donc un peu des coqs dans la basse cours. Il y a une émulation mais c’est compliqué. Dès que tu arrives sur des rivières d’eau vive, le principe de la descente c’est la reconnaissance. Tu fais le petit train pour pas qu’il y ait de prise de vague. Sauf que quand tu as un écart avec les gars parce que tu es en fond de classement, il y a une trop grosse marge et tu prends toutes les vagues.
Quand j’étais cadet, j’avais des juniors il y avait que des forts, ils revenaient tous avec une médaille. Sauf moi. Donc je suis passé C1 histoire de faire quelques petites médailles à gauche et à droite quand je le pouvais. 1998-1999 on a était champion de club de descente. Il y avait la lute contre Marseille.
J’étais davantage motivé par le C1.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à un moment, tu as du choisir entre la descente et le slalom ?
Maxime Cousin : Non ça s’est fait naturellement parce que le club a aussi changé les objectifs. Il y a eu l’intérêt des contrats d’objectif qui rapportent de l’argent au club. Du coup il y avait les sports olympiques tel que le slalom et la course en ligne.
Il y avait un intérêt que de basculer plus sur la course en ligne pour les descendeurs et plus vers le slalom pour les autres. Moi j’ai basculé sur le C1 slalom.
En terme de résultats, je ne me suis jamais rapproché des meilleurs. En cadet, j’avais une petite surcharge pondérale. Donc j’étais loin dans les classements. Puis je passe en junior, au lycée je passe en sport études et au pôle espoir à Vaires-sur-Marne en m’entraînant sérieusement.
Mais je commençait le canoë donc je partais avec du retard par rapport aux autres. Ma meilleure année, c’était en passant mon Bac, en terme de poids et d’activité j’étais pas trop mal. J’ai eu une année off après le Bac parce que je me suis trompé dans les études, du coup je me suis davantage entraîné. Donc les résultats sont arrivés, je suis monté dans le haut de la N2. Sauf qu’après, les études m’ont rattrapé.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu penses qu’il te manquait pour percer et être à haut niveau ? Est-ce parce que tu n’as jamais atteint le haut niveau que tu n’as pas perdu la notion de plaisir pour continuer aujourd’hui ?
Maxime Cousin : Je partais avec cette fameuse surcharge pondérale, j’ai été élevé avec un régime à la française culturelle. La nutrition ce n’était pas ça. Actuellement je suis à 70kg, je suis monté à 86kg quand j’avais 18 ans. 15kg d’écart c’est énorme !
2001-2004, je me suis beaucoup moins entraîné. Il y a des générations au club que je n’ai pas connu.
J’ai continué parce que j’aime la glisse et la compétition. J’aime me démonter la tête sur une course, sauf qu’à 40 ans ça fait mal. S’entraîner c’est tricher. Quand je monte sur l’eau maintenant, ça fait mal.
J’ai même fait un 5000m en course en ligne alors que ce n’est pas ma discipline. J’y vais pour donner des points au club, pour les gens et la transmission aux jeunes. Normalement je m’entraîne avec deux natations par semaine et deux entraînements de bateau par semaine. Mais ça c’était avant les problèmes du club. Mais j’ai un gamin de huit ans qui va bientôt me pousser davantage sur l’eau.
La natation, je le fait pour le travail respiratoire et le foncier. La natation me fait travailler sur des rythmes, sur des séries, du travail de glisse. Ça m’a fait sécher. Et je peux le faire l’hiver tranquille.
En revanche je ne fais pas de musculation, c’est prévu, mais pas pour cette année. Je préfère privilégier mon cardio pour le slalom, avoir la caisse de ce point de vue. Je préfère arriver encore frais à la fin de la course.
Ensuite, je fais de la course à pieds mais à un moment les articulations aiment moins bien ; et du vélo mais il faut avoir le temps de partir pour quatre heures.
Si j’avais pris en compte tout cela avant ça aurait pu changer la donne, mais je ne regrette rien. Ce que j’apprends encore aujourd’hui, j’essaie de le transmettre à ceux qui le souhaitent.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a amené à faire des études d’ostéopathie ?
Maxime Cousin : A la base je voulais faire kiné, m’occuper des gens, et travailler dans le sport. Donc c’était kiné qui me paraissait le plus évident. J’avais une tante kiné.
Après le Bac, je devais partir en province faire ces études dans une école, et à un mois de la rentrée scolaire l’école me contacte pour me dire qu’ils ont trop d’inscrits et qu’ils ne me prennent pas.
Du coup le bec dans l’eau, j’ai du prendre mon deuxième choix dans mon parcours sup, c’était fac de médecine, un truc que je ne voulais pas faire. Avec une ambiance très spéciale. J’ai fait trois mois, et le reste de l’année je me suis entraîné. C’était ma meilleure saison.
Je me suis rendu compte que la Fac ce n’était pas pour moi, il me fallait une école, j’ai vu une annonce en école d’ostéopathie. J’y suis allé et j’y suis resté, et sur un coup du sort en fait je me suis rendu compte que c’était ce que je voulais faire.
Les Secrets du Kayak : Quelle est la différence entre kiné et ostéopathe ?
Maxime Cousin : Le kiné dépend de la prescription médicale, et c’est remboursé par la sécurité sociale. Donc le patient ne paie quasiment rien.
En ostéopathie on va davantage parler de rééducation, de réhabilitation, donc il y aura plein d’accessoires tels que des électrodes... et en ostéopathie ce n’est que du travail manuel sur la globalité du corps.
Ça se rapproche de la chiropractie puisque c’est l’étude de la globalité du corps. Comment travailler dessus, comment l’améliorer. On est donc sur une pratique indépendante.
J’ai commencé mes études d’ostéopathie, ce n’était pas encore légalisé en France. Depuis c’est devenu réglementé. Maintenant il y a de plus en plus de pratiquants. Il existe des types de pratiques différentes. Tu appliques celle que tu préfères avec les affinités que tu as, et tu as ta patientèle qui se forme comme ça.
Moi je préfère appliquer les techniques douces. L’idée, c’est de s’adapter au patient. Je commence par du soft, je finis par deux minutes de craque, pour déverrouiller avec un effet rapide, et que ça tienne sur le temps. Et s’il faut faire des techniques crâniennes, pas de soucis (c’est un peu comme l’étiopathie). L’étiopathie au début c’est un peu mystique mais tout est question d’adaptation.
Les Secrets du Kayak : Combien de temps tu as mis pour travailler avec des sportifs ?
Maxime Cousin : J’ai commencé mes études d’ostéopathie en 2000, et en 2002 j’avais un pote de club qui était en équipe nationale belge de slalom, qui me demande de le suivre sur le championnat du monde de kayak à Bourg-st-Maurice.
Je ne connaissais pas grand-chose mais j’ai fait ce que je savais. J’avais 21 ans et officiellement je n’étais pas ostéopathe. Je pense que quand tu fais un sport olympique, l’objectif c’est les JO. C’était une première étape pour moi. Je leur ai fait faire de la récupération musculaire et articulaire, et rentrer dans le système.
2004-2006, je me remets à fond dans les études.
2006 je suis diplômé, et 2007 je reviens dans le circuit.
Ensuite Benjamin me propose de le suivre sur différentes courses pour préparer Pékin. Sur une course nationale 1, je rencontre le coach de Benoît Peschier qui était médaillé olympique en 2004. Il me propose de suivre Benoît sur les piges slalom en 2008 pour les sélections olympiques. Du coup je suis parti à Barcelone. Et par le réseau, je pars bosser sur les JO de Pékin. Et là ça commence à être sérieux.
Donc 2008 j’avais 27 ans, j’étais super jeune pour bosser aux JO. Tu as déjà du entendre parler de la course aux accréditations ? Donc il y a ceux qui le sont et qui ont le ticket d’or, et ceux qui ne l’ont pas, ils bossent mais à côté sans le ticket officiel. Ce qui était mon cas.
Donc je ne pouvais pas aller au bassin à 50km du village olympique. J’étais logé avec des sud africains, et les athlètes faisaient la récup à la maison. Les conditions climatiques étaient chaudes et humides. J’ai passé quasiment tous mes JO dans la maison, à ne pas bouger pour être au top physiquement pour les athlètes.
C’était en 2007 que j’ai commencé à travailler avec le pôle de Vaires-sur-Marne. J’ai bossé avec des gamins de 16-18 ans jusqu’en 2010.
En 2011 j’ai Christophe Rouffet DTN qui vient me voir parce qu’il lui manque un kiné. J’ai accepté.
De 2011 à 2019, j’ai travaillé en officiel avec le pôle France, et de 2019 jusqu’à aujourd’hui non-officiellement avec les athlètes du pôle. Ça veut dire qu’ils peuvent venir me voir quand ils le veulent, au cabinet.
Je suis à 15min du pôle France. Donc quand ils se blessent ils m’appellent et on s’arrange. Ça m’arrive de les voir le dimanche, je suis plus flexible de cette façon. Tout est une question de budget et de volonté. Par exemple, ça fait dix ans que je suis Guillaume Burger.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ça t’es arrivé d’avoir eu une accréditation pour suivre des athlètes étrangers ?
Maxime Cousin : En 2012, je bosse pour un athlète autrichien. Il y avait un kiné officiel qui était son beau frère, il ne voulait pas bosser avec lui mais avec moi. Donc sur la compétition j’avais un accès journalier avant les jeux seulement.
Mais pour les JO je me suis débrouillé, j’ai récupéré une lanière officielle que j’avais récupéré d’une accréditation ressemblante à l’officielle, et du coup j’ai passé les contrôles le jour de la course avec un ticket officiel spectateur. Je me plie en quatre pour mes athlètes.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que c’est parce que tu n’as pas réussi toi en tant qu’athlète que tu veux aider au maximum les autres à réussir ?
Maxime Cousin : Non, je fais un métier qui aide les gens donc j’aime les gens. Et je vois les athlètes galérer au quotidien. Je préfère avoir moins de confort pour moi et en avoir plus pour les athlètes. C’est à eux de performer. Moi si je suis crevé ce n’est par grave, c’est eux le plus important, c’est eux qui s’entraînent le lendemain. Je me bats pour eux.
Mais j’ai déjà eu une vraie accréditation en 2013 avec la France aux championnats d’Europe de course en ligne. Ensuite sur des coupes du Monde. Mais la vraie accréditation sur les JO, je ne l’ai jamais eu.
En 2004, je n’ai pas bossé aux JO mais j’y suis allé. Et là le rêve olympique à Athènes je l’ai vécu en tant que spectateur, et c’était une grosse claque. Cette expérience m’a forgée pour la suite. Je n’avais plus ce rêve en tête, ça m’a permis d’être focus pour les athlètes.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi depuis 2019, tu n’es plus au pôle France, on peut en parler ?
Maxime Cousin : On peut parler de tout. En gros, les JO devaient avoir lieux en 2020 et j’avais un contrat non officiel pour suivre les athlètes avec la fédération. En juillet 2019, je discute avec le dirigeant du pôle et il me parlait de gérer davantage d’athlètes et de voir ensuite pour m’augmenter. Et au 31 août, il me dit du jour au lendemain qu’on arrête de travailler ensemble, la veille des marathons pour certains, et à six mois des JO.
En fait, depuis le début il y a un petit conflit entre mon club de kayak et la fédération qui met le bazar, et comme le disent certains élus « faites attention à votre famille, vos enfants, et à votre travail » effectivement ils ont tapé dans mon travail.
Donc les athlètes ont demandé à savoir qui avait décidé, et officiellement c’est la décision de la direction technique nationale. Bon il y a peu de monde là-bas.
Moi de toute façon je fais de la gestion humaine, donc je leur ai dit que je le faisais gratuitement jusqu’aux JO. Ils ont refusé, ils m’ont payé 140 € le suivi pour l’année. Donc de septembre à février.
Puis le covid est là. Ils reviennent en juillet août quand tout rouvre. Et en septembre quand ils viennent pour repayer je leur ai dit que les JO n’étaient pas passés, donc j’ai refusé qu’ils payent.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi l’histoire avec ton club ?
Maxime Cousin : Pour résumer, il y a eu un conflit entre le président du club et un adhérent qui a voulu faire un petit putsch en interne qui n’a pas fonctionné. Du coup il s’est retourné vers la mairie pour torpiller le club, la mairie n’avait pas à s’en mêler donc n’a rien dit.
Donc la personne a changé de club et est devenue vice président de la région Île-de-France de canoë kayak, et ensuite il recontacte directement la ville. Et là la ville suit le mec. Ils ont demandé des documents pour les faire analyser à la ligue, et on nous accuse d’être des tueurs d’enfants au conseil municipal, on nous accusait de ne pas avoir de diplômes pour encadrer tout en sachant qu’en kayak dans un club tu n’en as pas besoin réellement.
Il nous accusait de ne pas avoir les assurances des locaux alors qu’on était assuré. Nous, on laisse couler parce qu’on ne sait pas que ça vient de l’extérieur. Ensuite ils se font une réunion pour prévoir de désaffilier le club de la fédération, et créer un club un temps masqué pour récupérer les adhérents.
Donc un jour la police municipale arrive avec les gens de la ville pour ouvrir le cadenas du club, et tu te retrouves face à la police. Tu te retrouves ensuite en mairie pour justifier de qui tu es. Ils ont fermé le local, ils l’ont soudé. En fait ils ont fait une violation de propriété privée, on a eu un procès pendant deux ans, donc fermé pendant deux ans.
On gagne le procès du coup ils attaquent direct, sauf que le juge les envoie balader. Et ensuite ils refont le truc un peu plus dans la procédure. Du coup pour nous expulser ils disent qu’ils veulent récupérer le terrain.
Ils envoient un courrier en AR avec avis d’expulsion à notre siège social qui est en mairie. Donc ils garde l’accusé de réception. Par conséquent nous on n’est pas au courant de l’avis d’expulsion. Ça part en justice. Et un jour le juge nous appelle pour nous dire qu’il restent trois semaines pour rendre nos conclusions.
Donc tu arrives devant la justice sans avocat, sans pouvoir te préparer et tu perds forcément, et tu dois rendre le terrain et dégager en évacuant 230 bateaux. Sinon on paye 50€ par jour de présence.
Donc dans le fond ils ont créé une autre association, pour faire du business.
Là on est juste à 10km de Vaires-sur-Marne, c’est un énorme business local. S’il n’y avait pas eu les Jeux de prévu à Vaires, on ne se serait jamais fait torpiller.
Les Secrets du Kayak : Donc tu as récupéré tous les bateaux dans ton grand jardin ?
Maxime Cousin : Je n’ai pas un grand jardin mais oui maintenant j’ai 224 kayaks dans mon jardin. Donc si tu veux faire de la descente, de la course en ligne, du slalom, du K2…
L’association existe encore. Quand tu grattes un peu, les gens te suivent. On est 80 adhérents aujourd’hui. On a presque triplé.
On rapporte de l’argent pour le club, pour les gamins. Les kayaks sont la propriété du club. L’idée c’est que le gamin qui arrive et qui n’a pas d’argent puisse avoir un bateau pour pratiquer. Un gamin, ça change de bateau régulièrement en deux ans de pratique.
Un gamin qui vient au club il apprend au niveau nature, sport, investissement, au niveau de l’éducation. Et d’autant plus pendant les années covid. On prépare les remorques le dimanche matin pour eux.
Les Secrets du Kayak : En tant que sportif, est-ce qu’on va voir un ostéopathe seulement lorsqu’on s’est bloqué quelque chose, ou bien on y va aussi par prévention ?
Maxime Cousin : A la base, l’ostéopathie c’est du préventif pure pour tout le monde. Pour un sportif, pour du préventif on va se caler par rapport à sa saison. Ensuite on s’adaptera suivant les événements.
Pour les ligneux, l’année pré-olympique, je les vois une fois par mois au cours de l’année, en fonction de leur calendrier sportif. Ensuite je les revoyais après les courses. Mais l’année post olympique, ils sont moins sérieux, ils lâchent la bride.
Tu as des formations qui te vendent la pratique de l’ostéopathie pour le sport, mais c’est comme pour tout. Tu peux travailler dans le sport sans formation spécifique. Moi je suis content quand en sortant de formation, j’ai appris une ou deux choses.
Ostéopathe du sport, je n’ai jamais eu un confrère m’ayant dit que telle ou telle formation du sport déchirait. Mais il y a des choses intéressantes.
Les Secrets du Kayak : Quelles sont les problématiques que tu rencontres le plus avec les kayakistes ?
Maxime Cousin : Tout dépend, il faut distinguer les slalomeurs des ligneux. Tu vas avoir des pathologies au niveau du dos et des lombaires. Vu la musculature des ligneux, il existe beaucoup de gars ayant des hernies discales, des tensions musculaires énormes.
Il y a un vrai gros travail au niveau psoas et les adducteurs (niveau du bassin). Après tu vas tomber sur des pathologies d’épaules, plus en trauma pure chez les slalomeurs (luxations d’épaules), tout ce qui va entraîner des tensions de la nuque et des cervicales.
Tu peux aussi avoir des épicondylites externe ou interne suivant le type d’embarcation. Donc c’est surtout épaule-dos. Ce n’est que de la thérapie manuelle, mais voir le truc dans la globalité.
Le plus souvent, le kiné dépend d’une prescription médicale, ils sont donc restreint dans leur travail. C’est comme ça que les premiers kinés sont devenus ostéopathes. Parce qu’ils se sont rendus compte que ce qui leur étaient demandés ne convenait pas au patient. Donc ils ont fait des trucs en dehors du corps normal et ça a marché. Il faut trouver la source du problème.
Quand tu as une trauma pure, là tu pars du problème central pour ensuite t’éloigner progressivement pour voir ce qu’il se passe autour.
Quand tu as un problème qui arrive sans réelle cause, tu pars de l’extérieur et tu te rapproche progressivement. De cette façon, tu ne loupes presque rien.
Les Secrets du Kayak : Quels sont tes projets aujourd’hui ?
Maxime Cousin : Je reste ouvert à tout. Je ne suis pas si rancunier que ça, il ne faut juste pas se moquer de moi, et je privilégie toujours les athlètes. Quand la fédération me paie je bosse pour les athlètes, pas pour la fédération. Je gère de l’humain en direct.
On est décembre 2021, avec objectif des JO 2024. En course en ligne, j’ai des athlètes qui reviennent, d’autres qui vont vouloir travailler autrement, mais ce n’est pas un soucis tant qu’ils s’éclatent et performent.
Mon souhait, c’est de continuer jusque 2024 avec les athlètes de course en ligne. Je travaille avec des athlètes autrichiens, du coup je vais faire la saison avec eux, ce sont des slalomeurs. Il faut les suivre sur des coupes du monde, des camps d’entraînement, sur les championnats du monde, et si tout se passe bien on continue après jusqu’aux JO. Je fonctionne par olympiade. Si d’autres veulent bosser avec moi, pas de problème.
Les Secrets du Kayak : Tu voulais aborder d’autres points ?
Maxime Cousin : Oui, bosser sur le préventif !
Pour moi, il y a un axe non développé dans le kayak, et dans tous les sports. C’est la prévention musculaire et alimentaire auprès des jeunes de 16-18 ans. Il faudrait qu’il y ait un gros travail de fait pour leur faire comprendre que l’étirement, le yoga, l’alimentation, l’hydratation, prendre du temps pour soi, pour sa famille… tout cela est important.
Tu as fait un podcast avec Yann Gudefin, je trouvais que son discours était vachement bien. Je pense qu’il faudrait dupliquer ça dans tous les pôles espoirs pour que les gamins, une fois arrivés en senior, aient réellement toutes les bases.
Ne pas faire de nos gamins que du consommable. Il faut un réel suivi, parce que dans le kayak il y a eu des problèmes de dépression, de boulimie et d’anorexie, des problèmes de suicide aussi. Il faut vraiment prévenir de tout cela. Il faut former nos gamins.
Je parlais de toi avec un patient, il se demandait comment tu avais fait pour prendre autant de masse, il se demandait si tu avais pris des trucs. Donc je lui ai dit que je t’avais croisé quelques fois, et que sincèrement vu le travail que tu fais depuis 20 ans ton évolution est logique.
Et on ne deviendra pas tous champions olympiques ou on intégrera pas tous l’équipe de France, mais il y a aussi l’importance de ceux qui ne sont pas devant et qui peuvent toujours aider leur club. Chaque personne est importante et a son rôle.
Les Secrets du Kayak : La prévention est un point que j’aborde dans mes autres activités. Et récemment dans la formation gratuite Des secrets du Kayak que tu as pu lire. Pour moi, cette notion de prévention et de sensibilisation ne peut passer que par les athlètes de haut niveau. Ce sont eux les exemples. A mon sens ça ne fonctionne que si c’est eux qui vont en parler autour d’eux, dans les pôles espoirs…
Ce n’est que l’exemplarité qui peut fonctionner. Ensuite par rapport à la fédération, ça serait à eux de le mettre en place, même si je ne sais pas comment ça passe.
Maxime Cousin : Autre exemple du coup. Quand j’étais cadet, donc fameuse surcharge pondérale, il y avais un mec en senior super fort, qui me dit « pour perdre ton poids c’est simple, pendant une semaine tu sautes un repas, et ensuite une journée de repas, et après tu fais ça ».
Du coup quand tu analyses le discours, tu te rends compte que c’est un mec qui est en haut niveau qui te donne ce type de conseil, qui est une hérésie totale, et tu vas le suivre. Donc il y a un souci. Et à cette époque j’ai suivi le conseil.
Les Secrets du Kayak : Après on a aussi besoin de faire ses propres erreurs pour apprendre, et le but du podcast c’est justement de montrer cette exemplarité. Je me souviens du podcast de Maxime Beaumont qui avait expliqué beaucoup de choses pour sa préparation de 2016 et j’avais trouvé ça extrêmement exemplaire.
C’est tout un travail de communication qu’il reste à faire. Je fais « ma part » mais je ne peux pas aller plus loin pour le moment.
Maxime Cousin : Maxime a fait un gros travail de 2012-2016 que de s’ouvrir aux autres. Sincèremen,t je pense que Maxime restera dans les livres parce qu’il s’est démocratisé, il est allé voir les autres compétiteurs, les clubs,… moi je dis respect, il a une parole qui porte.
Oui, le discours doit venir des athlètes de haut niveau.
Vous pouvez contacter Maxime Cousin via son compte Facebook.
Interview : Patrick Lancereau
Retrouvez tout sur Patrick Lancereau dans cet épisode des Secrets du Kayak. Comment a-t-il débuté le Kayak de course en ligne ? Quel est son parcours ? Qu’a-t-il fait pour performer ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Patrick Lancereau en novembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Patrick Lancereau : Ça va très bien Rudy, merci.
Les Secrets du Kayak : J’entends parler de toi à chaque entraînement, c’est la raison pour laquelle je souhaitais t’avoir sur le podcast. Je voulais revenir sur ta carrière.
Patrick Lancereau : Moi, j’ai commencé le bateau à l’âge de 10 ans avec une petite MJC à Evres. Ils avaient 2 canoës 3 kayaks. J’en faisais une fois par mois. Au bout d’un an, grâce au copain de ma sœur, Jean-Pierre, je me suis inscrit au club de Tours qui est à 15km de chez moi.
J’ai progressé au fil du temps. Pour faire court, j’ai adhéré à l’approche de la discipline dans sa globalité sans vouloir faire de la compétition.
Maintenant le club de Tours est spécialisé en course en ligne, mais avant il faisait pas mal de rivière, de la course en ligne aussi. A 10-12 ans j’ai navigué avec les grands du club, c’était très formateur de faire de la rivière, tu t’endurcis.
J’ai fait des courses régionales, les championnats de France, toujours progressivement par pallier.
Tu pouvais te prendre des vols en descente de rivière dans l’eau froide et qu’il faut remonter pour refaire le passage, c’est un peu raide !
En cadet, on te tenait en haut de la rivière et on t’indique qu’on vient te récupérer en bas. Quand tu es petit, sur une rivière que tu ne connais pas, tu découvres la rivière mais c’était sympa, c’est hyper formateur.
Grâce à certains magazines, ça arrivait que j’épluchais le topo de certaines rivières. Pour descendre l’Isère je devais suivre un bateau, et le bateau s’est planté juste devant moi. Donc je me suis retrouvé devant, sans savoir ce qui allait m’arriver.
J’ai fait du canoë-kayak en réalité. En cadet, j’ai fait du canoë parce qu’il y avait moins de monde pour en faire donc c’était censé être plus facile pour performer. J’ai commencé au mois de novembre en C1.
En championnat de France, première année je courais en C1 et en K4. On fait champion de France en K4. J’ai aussi fait les championnats de France descente et slalom. En fait, j’ai tout pratiqué en cadet 1.
Puis en deuxième année, j’ai fait de la course en ligne en K2 et du C1. On a été champion de France en K2. Après, j’ai vu qu’en C1 je n’étais pas performant donc j’ai arrêté. En championnat de France de descente, je fais deuxième en revanche. J’étais assez polyvalent.
J’ai essayé le kayak de mer très tard juste avant d’arrêter le bateau. Le canoë-kayak, c’est super riche et très formateur.
En junior 1, je me suis retrouvé dans les 3 meilleurs juniors. J’avais une grosse capacité physique déjà à l’époque. J’avais un réel besoin de naviguer, j’allais à vélo au lycée, sur le temps du midi j’allais courir 10km et le soir j’allais au kayak toujours en vélo.
Donc à 17 ans, ça donne une bonne condition physique. Mais techniquement je n’avais pas d’entraîneur, donc je n’étais pas performant. Je le vois avec le recul d’aujourd’hui. Les sports études ne m’intéressaient pas.
J’étais techniquement non associable pour faire des équipages donc on ne me sélectionnait pas. Et quand tu fais partie par exemple d’un club tel que Boulogne-sur-mer qui était spécialisé course en ligne, hé bien moi petit club de Tours de l’époque, je n’avais pas assez d’appui.
Mais on m’a récupéré ! On m’a fait faire un stage à Duisburg, et il y avait Alain Lebas qui a sollicité pour trancher pour voir s’ils m’emmenaient. Je n’ai pas été sélectionné pour les championnats d’Europe, même si j’ai été sélectionné dans le haut du panier à cause de ça.
On m’appelait la rivière, parce que j’étais pluridisciplinaire. Il n’existait pas de ponts entre les pratiques. On m’a juste ouvert les portes. Il y en a eu quelques athlètes qui ont réussi à percer en venant de la rivière, comme Bâbak ou Sabine et Pierre. J’ai finis ma carrière avec Pierre.
Les Secrets du Kayak : Comme vous veniez tout les deux de la rivière, est-ce que l’association a été plus simple ?
Patrick Lancereau : Non, pas du tout. En fait d’avoir pratiqué d’autres disciplines, j’étais davantage bricoleur que les autres personnes de course en ligne pour modifier mon matériel, mon système de cale pieds…
En descente, ce sont des mentalités différentes. Quand tu es dans un club de course en ligne, c’est le club qui te fournit ton bateau et ton matériel. Quand tu fais de la descente, que tu casses ton matériel alors que le lendemain tu as une course, tu répares ton bateau. La démarche est différente.
Ça m’a suivi tout le temps. Par exemple pour avoir des pagaies creuses, comme c’était compliqué d’en obtenir, je les aie faites moi-même.
L’année des JO, j’ai navigué avec des pagaies fabriquées par un Norvégien, autrement je naviguais avec mes propres pagaies. Je les construisais plus vrillées qu’aujourd’hui. C’était une théorie pour avoir une explosion dans l’eau plus progressive. Le but n’était pas d’aller plus vite mais de faire moins mal aux bras.
Aujourd’hui quand je regarde certaines pagaies, elles vont dans le sens où j’allais. Avec les pagaies plates de l’époque, la pale était perpendiculaire à l’avancement du bateau. Et dès que tu commences à être en oblique arrière, la pagaie est au niveau de la projection, comme si on diminuait la surface.
En fait avec une pagaie légèrement vrillée, cela permettait d’avoir une progression de ce centre d’appui. Il y a une facette de la pagaie qui progressivement rentre dans l’eau ce qui fait que tu obtenais une progression grandissante et linéaire.
Les pagaies Strokers ont une souplesse du manche qui est plus grande que les manches carbones. Et avec celle-là, la souplesse du manche évitait d’exploser les bras, on n’avait donc pas d’explosion dans l’eau.
Ensuite il y a eu l’arrivée des pagaies creuses avec des manches en carbone, et de plus en plus les gens voulaient des manches rigides, mais ça explose les bras. C’est comme les cadres de vélo, entre ceux en carbone et ceux en titane, les rendus et les sensations sont différents.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que cela veut dire que comparé aux athlètes d’aujourd’hui qui ont les épaules fusillées, toi ça va ?
Patrick Lancereau : Oui, ça va je n’ai pas trop de pathologies dues au haut niveau. Peut être est-ce lié aussi à ma pratique du kayak, qui au passage m’a été reprochée.
Je n’étais pas un adepte de la musculation. J’étais un adepte de la sensation, de ce qui se passait dans l’eau. Je voulais mettre un maximum de rendement musculaire. Le toucher d’eau était super important pour moi.
Les Secrets du Kayak : C’est quoi pour toi le toucher d’eau ?
Patrick Lancereau : Le point d’appui doit être fixe et ton bateau doit aller au-delà de ce point. Ce n’est pas la pagaie qui va vers toi, c’est le bateau qui va au-delà de la pagaie.
Avec Olivier Lasak, lors d’une course, on avait explosé des chronos sur 500m en K2, j’avais l’impression de faire du saut à la perche, je passais par dessus mon point d’appui.
Il faut trouver la technique pour y parvenir. La pagaie doit rentrer comme une lame de couteau dans l’eau. Plus facile à dire qu’à faire.
La course en ligne se fait certes sur du plat, mais j’ai toujours trouvé que l’approche de pagayer en course en ligne était plus fine qu’en descente ou slalom. La recherche de la rentabilité du coup de pagaie en course en ligne demande un travail différent.
Les Secrets du Kayak : Pour revenir sur ton parcours, comment ça se passe après Junior ?
Patrick Lancereau : Pendant que les gars vont courir en Allemagne, moi je vends des fruits le long de la route. J’ai retiré du positif dans mes échecs. Je me suis certainement remis en cause. J’ai développé davantage de hargne.
De ne pas réussir en junior, je pense que ça m’a donné envie de réussir plus tard. En junior 2, j’ai continué sur la même ligne de conduite que junior 1. J’ai fait de la course en ligne, mais aussi de la descente en championnat de France en individuel.
A l’issue de cela je me suis retrouvé sélectionné en senior première année à la fois en descente, mais aussi en course en ligne. J’ai fait un stage de descente et ensuite j’ai fait un choix. Je ne pouvais pas faire les deux. Je me suis concentré en course en ligne.
A ce moment là au club de Tours, je me suis retrouvé seul, mes anciens coéquipiers ont fait leur chemin. J’ai eu la sensation de progresser techniquement, physiquement aussi. Le kayak c’était un mode de vie, les objectifs sont arrivés au fur et à mesure de ma carrière, et de ma pratique.
Quand je parle de hargne, c’est passer par la phase de déception pour revenir plus fort. Le kayak pour moi, c’était le plaisir de naviguer.
En senior, j’ai progressé en m’interrogeant sur ce que je faisais mais aussi grâce aux stages, aux compétitions internes. J’ai fait beaucoup d’équipage. J’étais en équipe B donc j’ai navigué avec beaucoup de personnes différentes, jamais avec le même équipier, ça m’a obligé à m’adapter.
Ensuite, je me suis spécialisé en tant qu’équipier arrière. L’équipier avant gère entre autres le gouvernail, le rythme, la technique. L’équipier arrière va stabiliser, alléger son équipier avant, il va être là pour le porter. J’ai donc beaucoup appris en tant qu’équipier arrière en équipe B.
En 1988, pour les compétitions internes des JO, je naviguais avec Philippe Aubertin, un jeune, mais qui avait un toucher d’eau spécial.
Il y avait à l’époque Philippe Boccara et Pascal Boucherit qui étaient au dessus du lot. Ils auraient du être champions olympiques. Ils étaient venus courir pour essayer de dissuader les autres bateaux de courir cette course pour les battre.
On était côte à côte avec le bateau des américains et avec eux. Philippe jette le bateau un mètre trop tôt, et on est troisième. Deux mois après c’est les JO, Pascal et Philippe ne font pas la finale, et le bateau qui gagne c’est le bateau américain. C’est donc en 1988 que j’ai compris qu’on avait le niveau pour les JO.
Donc l’objectif de l’année 1989, c’était de passer dans l’équipe A. J’ai réussi à intégrer le groupe de l’équipe de France. J’ai fait du K2 avec Olivier Lasak, on a fait un bon score en Belgique puis on coure à Paris, à Choisy-le-Roi, on coure et on gagne en faisant un record : 1’28’’93.
Au championnat du Monde, on n'a fait que huitième, mais c’était génial. Le plus dur était de rentrer en équipe A.
Je suis toujours resté fidèle au club de Tours, même lorsque j’ai déménagé, j’ai toujours pris ma licence à Tours. J’ai aussi navigué à Lille, je me suis aussi installé en Auvergne après avoir rencontré ma femme, mais toujours en restant fidèle au club.
Je naviguais avec ma femme, le but était de naviguer avec quelqu’un. Et puis en équipe de France, tu es souvent en stage. L‘année des JO c’est 15 jours par mois en stage.
Les Secrets du Kayak : En dehors des stages, c’était comment les entraînements ?
Patrick Lancereau : Je faisais essentiellement du bateau, sur des rivières en course en ligne. Ça m’a donné de la stabilité pour naviguer face au courant et aux grosses vagues.
Et puis dans les années 1990, j’ai fait le marathon de l’Ardèche, j’ai navigué pas mal avec Antoine Goetschy. Notre K2 n’était pas mal, on a gagné deux fois l’Ardèche, on avait fait aussi par deux fois les championnats du Monde de marathon en K2. Je me suis spécialisé en tant qu’équipier.
Les Secrets du Kayak : Tu nous cites des épreuves assez longues nécessitant des capacité aérobie, pourtant en course en ligne, tu étais sur du 500m ou du 1000m ?
Patrick Lancereau : Oui, je n’étais pas un sprinter, je me débrouillais sur du long. Le 500m, ce n’est pas du sprint. Mes capacités physiques m’interrogent.
J’étais un petit gabarit : je faisais 1,76m pour environ 73kg, comme aujourd’hui. Je n’avais pas de grandes capacités musculaires. J’avais un bon cardio. J’étais je pense polyvalent et c’est la raison pour laquelle je m’en sortais peu importe le type de course.
J’ai aussi fait du K2 10000m mais pas en championnat du monde. C’était en championnat de France, j’ai du avoir des médailles sur le fond.
Sur le marathon il y a l’aspect technique, stratégique mais aussi l’aspect matériel. Il faut fignoler sa jupe, sa barre de pieds... En course en ligne tu n’as pas de petites merdes techniques qui peuvent arriver comme en marathon.
Les Secrets du Kayak : Tu es resté sur le 500m et le 1000m parce que c’était aux Jeux, en comparaison avec le fond que tu aimais bien aussi ?
Patrick Lancereau : Je pense que par la force des choses, tu t’y orientes. Et puis il y a l’aspect fédéral qui dit « tu vas faire telle course ». C’est le staff qui te dit quoi faire.
Mais encore une fois, j’étais très polyvalent. Je pouvais être capable d’être présent sur deux distances différentes avec deux équipes différentes, le même jour.
Les Secrets du Kayak : Tu disais être difficile à coacher ? Les entraîneurs décident à ta place ?
Patrick Lancereau : Non, ce n’est pas cela. C’était une réalité, ils disent « on veut former tel bateau, on veut tel et tel élément pour former le meilleur bateau » ce n’est pas les athlètes de l’équipe de France qui décident.
Il y a eu une période où les entraîneurs ont laissé faire les athlètes entre eux, pour former leur bateau. Tu choisissais ton équipier, en plus c’est comme une vie de couple. Donc il fallait être complémentaire avec ton partenaire, et psychologiquement bien s’entendre avec lui.
Moi je trouve aberrant de mettre deux personnes ensemble qui ont un ego surdimensionné qui veulent une carrière solo chacun de leur côté. Mais l’objectif, c’est de faire avancer un même bateau. Il faut que les mêmes personnes ne fassent qu’une.
Il y a une approche psychologique et faire du K2 pour moi c’était se donner, s’investir, et il faut être capable de s’adapter.
Les Secrets du Kayak : Donc en 1991 tout se passe bien, puis arrivent les Jeux de Barcelone ? C’était un objectif d’y participer ?
Patrick Lancereau : C’était une décision fédérale. On était six à l’époque à pouvoir faire un K4. Donc ça veut dire qu’il y en a deux qui restent sur le carreau.
Il y a une sélection qui se fait et j’étais dedans. Il fallait avoir les quotas de sélection. Au final on est sélectionné, on va aux JO, on s’arrête à la demi-finale.
Arriver à mettre deux personnes qui techniquement forment le bon bateau, ce n’est pas simple, alors réunir quatre personnes… c’est encore plus compliqué ! Ça n’a pas fonctionné totalement. Mais c’était une excellente expérience. Les JO c’est quelque chose, c’est un autre monde.
Les Secrets du Kayak : Après les Jeux de 1992 est-ce que tu te dis que tu dois performer en K2 ?
Patrick Lancereau : Pour moi, c’est loin tout cela. En fait, il y avait un système fédéral, et puis les athlètes changent et les encadrements aussi. Avec le recul je trouve qu’on est très arithmétiques. On fait un système d’entraînement de fréquence qui octroie le bien être de l’athlète, dans sa globalité (travail, confort matériel, santé…).
Il faut les mettre dans le meilleur état d’esprit pour leur permettre de donner 120% d’eux-même.
Après 1992, le staff change complètement, et ça change le mode de fonctionnement et tout le système mis en place auparavant. En 1992, il y a des piges de sélection qui sont mises en place et on dit aux athlètes de faire leur bateau entre eux que ce soit en individuel ou en K2.
Il y a avait des sélections pour le K2 500m et le K2 1000m. Il y avait aussi des sélections pour le K1 et le K4. Donc c’était la course à l’échalote. Les uns et les autres se cachaient, ne disaient pas avec qui ils s’entraînaient.
C’est au moment des inscriptions que se formaient les bateaux. Donc moi qui préférait l’équipage de suite je me suis lié à Jean-Damien Lioult. Il jouait vraiment sur le toucher d’eau. Ça s’est bien passé.
L’année suivante sur le même modèle de sélection, j’ai demandé à Pierre Lubac pour faire un K2. Ça a bien pris pendant trois années.
Le fait de choisir ses partenaires je préférais, mais ça a du fermer la porte à certaines personnes. La démarche était plus saine de mon point de vue. Il faut qu’il y ait une symbiose entre les personnes pour que cela fonctionne.
Les Secrets du Kayak : De quoi tu vivais à l’époque ?
Patrick Lancereau : Je vivais pour le kayak, pas du kayak. Je trouvais des systèmes pour vivre financièrement.
Le club de Tours m’avait aidé dans le sens où il m’ont pris sur des petits postes. On appelait cela les TUC. Il y avait des petits contrats mis en place par l’État, qui permettaient à des structures associatives d’employer des gens pour pouvoir s’occuper de l’encadrement du club.
Quand tu es en équipe de France, tu es aidé par la fédération, la région, le département. Donc au cumulé j’avais un revenu qui me permettait de vivoter. C’était vivre pour le kayak.
Vers 1993-1994 sachant que je ne ferais pas du kayak toute ma vie, je me suis remis en question. J’ai eu l’opportunité de reprendre l’entreprise de mon beau père qui était menuisier. C’était ma reconversion assurée.
Les Secrets du Kayak : C’était une continuité pour toi de reprendre un métier manuel ?
Patrick Lancereau : Ce n’est pas une continuité, c’est une aptitude que j’ai développé. Je suis assez bricoleur, donc pourquoi pas ?
C’était un gros challenge, je n’avais pas de formation et je n’en ai toujours pas. Mais après 27 ans de pratique autodidacte, je maîtrise un peu le sujet.
Je me suis retrouvé avec des employés à gérer. J’avais la casquette de chef et d’apprenti. J’ai eu de gros moments de solitude, mais ça s’est bien fait. Donc à cette période je concilié ça avec le kayak, mais j’avais une certaine sérénité.
Ma carrière pouvait s’arrêter du jour au lendemain, je n’étais pas inquiet. A l’époque, les coachs étaient réticent que je fasse cette démarche. Ils ne me le disaient pas.
J’ai aussi eu la chance d’avoir mon beau père qui gérait l’entreprise pendant mes déplacements. On était gagnant tous les deux.
Je n’ai pas de titres majeurs pour ma carrière sportive, mais j’ai au moins réussi ma reconversion sportive.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que ton entraînement à changé entre 1992 et 1996 ?
Patrick Lancereau : Non, j’ai mis à profit les expériences passées. On était beaucoup sur un fond aérobie. Au niveau des entraîneurs ils voulaient nous imposer une certaine cadence, mais nous n’étions pas véloces. On jouait sur le rendement optimum de notre pagaie.
On était assez réfractaires à certaines techniques. On était en symbiose avec Pierre. Après les périodes où je m’entraînais à la maison, il n’y avait pas d’eau, donc je m’entraînais sur une machine à pagayer très précaire puisque c’était les débuts.
J’en faisais deux fois par jour avec de la course à pieds. Et je naviguais une fois en stage. J’ai su concilier toutes les contraintes.
Une séance de capacité aérobie au final pour moi c’était la connaissance de mon corps, connaître mes limites, on sait vite connaître et respecter son corps. Aujourd’hui tu as le GPS et la fréquence cardiaque, mais pour moi c’est méconnaître son corps.
Donc je faisais mon propre plan. Il faut avoir envie de faire les choses. Il faut mieux se reposer pour aller s’entraîner avec de l’envie pour réussir. Je faisais des séries paires, je trouvais des petites idées pour me motiver.
Même si j’étais seul physiquement, mentalement j’imaginais mes adversaires.
Pour ma sélection en 1996, le système voulait que le cadre fédéral nous demandait de former nos bateaux, on avait les piges en 1994. Nous, on voulait être plus fort que les autres pour les dissuader.
On faisait comme Pascal et Philippe en 1988. On passait bien mais on était cadré par le fédéral. On voulait imposer notre niveau. On était dans le top 6 des K2 1000m. On avait essayé le K2 500 et 200m mais pour s’amuser.
En 1996, il y avait une entreprise Airplace, ils ont essayé de fabriquer un bateau avec un architecte naval. C’était entre le bateau de course en ligne et la planche à voile. Le 007. On emmenait ce bateau là, on a un peu galéré, on a joué de l’intox aux JO, on s’est échauffé avec pour faire croire aux autres qu’on allait faire la finale avec ce bateau.
Donc on était le meilleur bateau national, et on fait les championnats du monde. On devait être dans le top 6, et on a ouvert la porte pour faire le K2 1000m aux JO pour l’équipe de France.
Les Secrets du Kayak : Atlanta se passe bien pour vous ?
Patrick Lancereau : Il y a eu plusieurs choses. Stratégiquement, on n’était pas un bateau qui avançait vite en terme de cadence. Nous on a fait une course en partant très fort, et ensuite on a baissé et on s’est fait doublé.
On s’est remis en question sur notre départ. On voulait réussir à niveler la course pour qu’au moment où les autres ont une baisse physique, on aille les chercher et les doubler. L’objectif était de tenir jusqu’à la fin de course sans se griller dès le départ.
La malchance a fait qu’on a eu vent de dos à la finale, donc ça a changé la donne, le point de convergence était arrivé beaucoup plus tard que prévu. À deux secondes près, ça peut tout changer, surtout quand on est à deux secondes de la médaille. Une médaille ça peut faire beaucoup.
Le 3 août à 10h15 c’était la course, peut être trop de pression, l’objectif était atteint et ensuite j’ai fait une paralysie faciale.
Par expérience, c’est important de se préparer pour un objectif.
Les Secrets du Kayak : Tu arrêtes ta carrière au lendemain de ces JO ?
Patrick Lancereau : Oui en terme d’équipe de France. J’avais mon travail et un axe de vie. Je n’ai pas navigué même si j’ai encore le matériel. J’ai du faire un championnat de France, j’ai du faire deuxième.
Depuis j’ai arrêté et je ne regrette pas. J’ai pris du recul et puis géographiquement je suis loin de Tours. Aujourd’hui j’ai mon travail. Je fais de la course multi-sport : course à pieds, kayak, vtt en Auvergne.
Aujourd’hui physiquement, je n’ai plus envie de me faire mal. C’est loin de moi ! Il y a un coté pervers dans le haut niveau, même si ça m’a permis de faire de belles rencontres, de voyager, ça m’a ouvert l’esprit, et ça développe des aptitudes, ça m’a éduqué.
Le haut niveau c’est bien, mais c’est le kayak qui m’a appris beaucoup.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des personnes qui t’ont plus influencé que d’autres ?
Patrick Lancereau : Quand tu es en équipe de France, tu ne te confies pas vraiment. Tu as l’impression de faire partie d’une famille, mais ce sont des adversaires. Et le jour où tu arrêtes ton téléphone ne sonne plus, tu ne fais plus partie du groupe.
C’est à dire que j’ai arrêté le kayak, mais j’ai aussi quitté le milieu du kayak.
Peu être que ça vient de moi aussi. Je continue d’avoir des contacts avec Olivier. Les gens ont continué à faire du bateau, un peu avec des œillères je pense.
Un jour, j’ai croisé Pascal qui fait du triathlon aujourd’hui. Mais des mentors, je n’ai pas trop de contact.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a manqué pour avoir une médaille aux JO ou être champion olympique ?
Patrick Lancereau : J’ai ma part de responsabilité mais l’encadrement fédéral également. Eux n’étaient pas à la hauteur pour plusieurs raisons. L’entraîneur de l’époque n’était pas à la hauteur non plus. Ils ont accepté leur déficience puisqu’ils avaient accepté la venue aux JO d’Olivier Lasak, pour venir nous aider à fonctionner.
Après, c’était compliqué pour lui sans accréditation. Si on veut que les athlètes aient de bonnes performances, il faut aussi leur faire confiance et leur permettre de prendre du plaisir. La politique a sa place dans les JO, mais pas une place principale.
L’important c’est que les athlètes soient dans un encadrement permettant d’être en confiance. Mais ce n’est pas facile à mettre en place. Après je dis ça, mais je ne sais pas comment ça se passe aujourd’hui !
Avec Pierre et Olivier c’était bancal, ça a plus ou moins fonctionné. L’année suivante, on avait provoqué une réunion, j’étais responsable des athlètes de l’équipe de France en course en ligne et pour faire progresser les choses en 1995.
On pensait avoir le potentiel pour faire une médaille aux championnats du monde, et donc aux JO. On nous avait traité d’utopistes. Donc on ne croyait pas en nous. On ne nous a laissé aucune chance. L’encadrement doit être au service de l’athlète.
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui, tu ne suis plus du tout l’actualité ou quelques athlètes en kayak ?
Patrick Lancereau : Pour tout te dire, les JO sont passés dernièrement, j’ai du regarder en tout 10 minutes d’épreuves sportives. Pour moi c’est vraiment loin. J’ai regardé un peu Sarah Guyot, elle était du club de Tours, elle était performante, par curiosité je l’ai rencontré, on a échangé vite fait. Ça peut être intéressant d’avoir le recul d’un ancien athlète pour elle. Le matériel a changé mais la technique reste la même. Je n’ai pas suivi plus que cela.
Quand tu prends tu recul et que tu rencontres des gens preneurs, c’est sympa de transmettre. Si j’habitais proche du club de Tours certainement que je donnerais en retour. Il faut savoir recevoir, mais il faut aussi savoir donner. Il y avait une âme dans ce club à l’époque.
Les Secrets du Kayak : Voulais-tu aborder d’autres points ?
Patrick Lancereau : Non, ta démarche est rigolote de vouloir interviewer des dinosaures.
Pour moi, quand tu pagaies tu passes un tiers du temps la pagaie hors de l’eau. Cela veut dire que sur une course qui fait trois minutes, tu passes une minute la pagaie en l’air.
C’est pour cela que le relâchement est important. Tu as une minute pour te reposer. Il faut l’optimiser. Cela peut faire la différence sur les 20 derniers mètres de la course.
La contraction permanente d’un muscle fatigue. Rien que le fait de pagayer à basse fréquence est plus compliqué et ça apporte beaucoup pour travailler la stabilité. Exerce toi à aller le plus lentement possible, amuse toi sur cela.
La performance passe par la prise de plaisir, teste, amuse toi. Sois gourmand d’avoir envie. Il faut le faire sur un plan d’eau sans aucune perturbation. Tu dois faire corps avec ton bateau. J’ai conçu beaucoup de recherche sur cet aspect là.
Interview : Benoit Le Roux
Retrouvez tout sur Benoit Leroux dans cet épisode des Secrets du Kayak. Il nous parle de sa carrière de kayakiste et de son expérience de chef d’entreprise dans la fabrication de bateau en surfski.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Benoit Le Roux en novembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Benoît Le Roux : Salut Rudy, ça va très bien merci. Je suis allé courir aujourd’hui.
Les Secrets du Kayak : Tu es spécialiste de surfski, est-ce que l’hiver on fait du surfski ?
Benoît Le Roux : Oui, surtout en Bretagne. C’est à cette période qu’il y a du vent et les vagues qui vont avec. Il ne fait jamais froid aux mains en kayak. On se couvre les jambes et le buste pour ne pas avoir froid.
Les Secrets du Kayak : C’est d’ailleurs à toi que j’ai acheté mes premiers vêtements d’hiver que je mets toujours. Comment as-tu débuté le kayak ?
Benoît Le Roux : Tout petit grâce à mon père. J’ai même dû descendre ma première rivière dans le ventre de ma mère. Mon père était à fond dans la descente de rivière à cette époque.
Par la suite, lorsque j’étais enfant, il a fait pas mal de wave-ski, donc j’en ai fait. J’ai vraiment découvert le kayak en bord de plage au départ, puis en grandissant j’ai pris une licence au club de Brest.
La grosse partie de l’année, on navigue en mer, dans le port avec des bateaux manœuvriers sur le plat. Et en kayak de mer, on allait jouer dans les vagues. L’hiver on allait sur les Landes, une petite rivière à côté.
Je faisais du slalom et de la descente. J’ai touché un peu à tout en terme de disciplines. Après en cadet lorsqu’on faisait les championnats de France eaux-vives, il y avait encore une ambivalence slalom et descente. Et j’ai même continué en junior.
J’ai aussi fait de la course en ligne, j’ai fait les traditionnelles régates de l’espoir en minime. En cadet, je suis parti sur l’eau-vive et la mer.
Petit j’ai aussi fait un peu de foot, de judo. Je voulais commencer la kayak en poussin à 8 ans mais je ne nageais pas très bien. Donc mon père m’a envoyé faire une année de natation afin de savoir nager avant de prendre une licence de kayak.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu te distinguais des autres en eau-vive ?
Benoît Le Roux : Je me débrouillais bien. En eau-vive, j’ai fait troisième en cadet en championnat de France sur le combiné slalom/descente. J’avais un niveau équivalent sur les deux. J’ai fait les deux jusqu’en junior. Puis beaucoup de descente de rivière, j’ai été champion de France de descente.
Ensuite, je me suis spécialisé en descente en équipe de France de descente jusqu’en 2008. Mes entraînements se sont faits sur du plat essentiellement et en stage sur de la rivière. A Brest, on essayait de trouver des zones qui se rapprochent de la rivière.
J’ai commencé à m’entraîner sérieusement en cadet. En junior, j’étais à Brest ensuite je suis allé à Rennes au pôle espoir. J’étais avec Arnaud Hybois. On a fait pas mal de descente ensemble.
J’ai fait ma terminale à Rennes, et ensuite j’ai fait une licence en matériau composite ce qui m’a amené à Lorient, donc j’ai refait du kayak en mer. J’avais déjà dans l’idée de construire des bateaux.
En descente, je n’ai jamais été champion du monde mais j’ai toujours été le bon partenaire d’entraînement. Pour faire partie des meilleurs, il me manquait de la rigueur. Je n’ai jamais été un acharné.
J’étais toujours coaché par Nicolas Laly. Donc j’avais un bon suivi et un bon partenaire d’entraînement. On avait de bonnes opportunités pour faire de la rivière.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’en mer, tu naviguais en bateau de descente ?
Benoît Le Roux : Oui, chose incompréhensible aujourd’hui. Quand tu as goûté à un surfski avec un gouvernail, c’est nul. Mais au moins quand tu sais faire du vent de travers en bateau de descente en mer, tu sais l’emmener partout où tu veux ton bateau de descente.
Les Secrets du Kayak : Comment on apprend à lire un plan d’eau ?
Benoît Le Roux : Ça s’explique en terme de placement. Je peux expliquer des petites choses pour le surfski, mais avec du recul et de l’expérience que j’ai à aujourd’hui.
Ça fait trois, quatre ans que je réfléchis à ce que je fais en mer, avant ça n’était que du feeling.
Les Secrets du Kayak : Avec Renaud, on se disait justement que les meilleurs savaient lire la mer de manière instinctive.
Benoît Le Roux : C’est à force d’essayer et de pratiquer que tu sais. Il faut essayer plein de truc dans tous les sens. J’ai toujours bien aimé jouer avec les limites des bateaux. De ce faire prendre de travers, essayer de les ramener. Jouer avec tout ce qui est possible, c’était de la recherche personnelle de sensations. J’en ai pris des gamelles !
C’est comme en slalom lorsque tu tentes des figures. Je suis toujours allé au bout. En surfski, c’est différent du kayak. En kayak tu embarques d’une berge, d’un ponton, on ne se mouille pas les pieds. Alors qu’en surfski il faut être dans l’eau, ça fait partie de l’activité. Pousser le bateau dans ses limites n’est pas un problème.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi arrêter la descente en 2008 ?
Benoît Le Roux : 2006 2007 et 200, ce sont des années consacrées que à l’entraînement en descente. Je n’avais pas spécialement de boulot. J’ai fini mes études en 2006, et à un moment donné il fallait travailler. J’avais ce projet de création d’entreprise.
Et j’ai eu mon premier enfant en 2009. Je me suis lancé donc sur d’autres projets. Je voulais fabriquer des kayaks. J’ai commencé en 2009.
Les Secrets du Kayak : Ta marque c’était O’Kréa, d’où vient le nom ?
Benoît Le Roux : O pour océan, Kréa pour création, avec le K du kayak. J'ai créé ma marque parce que je pensais faire mieux que ce qu’il y avait sur le marché.
J’ai eu la chance de faire ça au tout début du surfski en France. La position n’était pas optimale, nulle d’un point de vue de l’ergonomie. Et mon premier surfski, c’était mon père qui l’avait importé, j’ai commencé par le découper pour modifier le cockpit. J’ai retrouvé ainsi une position à mi chemin entre la course en ligne et la descente. La hauteur de siège se rapproche plus du bateau de descente.
Je n’ai pas pris les risques tout seul au départ. J’avais fait mon stage de fin de licence chez Polyforme, qui fabrique des kayaks de mer, ce qui m’a permis de refaire une saison pôle France descente.
A ce moment là, mon projet de stage c’est de créer un surfski pour la marque. J’ai ensuite été embauché chez eux pour le finir. Ensuite ils ont arrêté leur fabrication au moment où j’ai monté mon entreprise, ils m’ont offert la forme que j’avais créé chez eux.
L’idée de cette forme de bateau, c’était qu’on courait sur des bateaux importés d’Afrique du Sud, avec un gabarit moyen d’1,90m pour 90 kg. Et par rapport au gabarit moyen des pratiquants en mer à l’époque en France, c’était plutôt des gabarits de descendeurs soit 1,75 pour 70 kg.
Les bateaux étaient trop gros, donc j’ai fait une réduction de volume. J’ai fait une préforme en mousse, et je voulais faire un bateau de 6m au lieu de 6,50m. La forme du bateau fonctionnait déjà bien.
Le premier prototype testé, ça ne marchait pas super, il a fallu faire des modifications. Et mon père m’a bien aidé, il avait une expérience que je n’avais pas puisque lui avait créé des formes pour développer la pratique en mer.
Rappelons que les plus anciens construisaient eux même leurs kayaks. Et il travaillait pour la ville de Brest au centre nautique. Il a bricolé quatre ou cinq formes. Il a créé les premiers merathons dans les années 1990. Il avait eu l’idée parce qu’il avait vu quelques surfski, et puis il avait fait partie des pionniers du wave-ski en France.
Les Secrets du Kayak : Quand tu essayes ton premier bateau, le « 16 », est-ce que tu es content du résultat ?
Benoît Le Roux : Une fois que la préforme est finalisée, c’est clair que c’était un bateau hyper joueur. Tu l’emmènes où tu veux, il est maniable, vif. Ensuite je lui ai fait des modifications, je l’ai appelé l’« Oya ». Je lui avait modifié le pont. Mais c’est la même coque.
Le bateau a eu du succès car assez unique. C’était un des premiers surfski de 6m. Moi j’étais leader sur le circuit français, d’autant plus que quand le bateau gagne des courses, tout le monde le veut.
Les Secrets du Kayak : La fabrication était très artisanale ?
Benoît Le Roux : Oui c’est moi qui faisait tout de la conception à la vente.
J’ai fait ensuite d’autres bateau pour répondre à d’autres publics. J’ai fait des K2 qui ont aussi bien marché car fabriqués en France.
Ma chance c’était que les bateaux en provenance d’Afrique du sud n’étaient pas confortables. Mon K2, le « Morfal » a plu à tout le monde. J’ai gommé la bosse qui te faisait basculer en arrière dans une position où tu ne peux pas pagayer correctement. Tu dois garder un minimum de bosse pour garder un certain volume de bateau pour pas que le bateau ne se remplisse d’eau lorsque tu prends les vagues. Il y a toujours un compromis à faire.
Après le K2, j’ai fait le Omania, qui est un bateau considéré débutant à l’époque mais qui aujourd’hui est plutôt un bateau intermédiaire.
J’ai aussi fait le Marmousse, un projet développé avec le comité départemental du Finistère. L’idée c’était de faire un bateau adapté aux enfants. En fait, dans le Finistère il y a les coupes du Finistère en kayak de mer. Donc en 2010, les enfants couraient avec des kayaks de mer traditionnels.
L’idée c’était de créer une forme plus compétitive proche de ce qui peut se faire en course en ligne pour les enfants. Le département s’engageait à commander un parc de bateau si je me lançais dans la fabrication.
C’est un bateau qui commence à se faire un nom, d’autres clubs me contactent. Donc si des personnes ont des solutions de production, je suis preneur. C’est une de mes plus belles réussites.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qu’il a de différent ce bateau par rapport au surfski ?
Benoît Le Roux : Ce en quoi il est différent c’est que dans le projet on voulait la polyvalence mer / course en ligne. Mais ça devait être un bateau avec lequel les clubs pouvaient faire de la descente, de la mer et de l’eau calme.
Il y avait un pont amovible dessus, un petit capot, un gouvernail relevable sur l’arrière et au final les capots sont restés au fond des clubs. Ça n’a pas si bien marché.
Au niveau de la forme l’idée, c’était d’avoir un bateau qui fasse aussi descente. Donc en longueur, il fait 4,50m. Il est adapté pour les enfants de 8 à 12 ans.
Ensuite, j’ai fait l’« Ozo », plus stable que le « 16 » mais aussi rapide. Il est un peu plus large, il a une longueur de flottaison plus importante, ce qui joue sur sa rapidité.
La ligne de flottaison, c’est la longueur de la partie immergée. Il était davantage dans l’eau que le « 16 ». Et l’« Ozo » fait 15cm de plus en longueur. Il fait 42-43cm, donc plus large au niveau du bassin. Il est plus stable donc tu engage plus le bassin et tu as une meilleure propulsion.
Les Secrets du Kayak : C’est assez intéressant d’avoir un surfski où tu es plus dominant sur l’appui. Pourquoi personne d’autre ne le fait ?
Benoît Le Roux : Je ne pense pas avoir été copié dans le sens où quelqu’un ait fait un moule de mon bateau. Je pense que la plupart des fabricants sont allés vers une modification des cockpits.
À l’époque chez Polyforme, les deux pieds étaient séparés. En 2005, j’ai fait en sorte de rassembler les pieds.
En 2005 sur une course à Tahiti, j’ai vu Oscar Chalupsky avec un Epic et il venait de faire cette modification aussi. Je pense que de plus en plus de kayakistes se sont mis au surfski et ils ont voulu se rapprocher d’une position de kayak de course en ligne.
J’ai été à fond dans la descente avec l’équipe de France, et dès que je le pouvais, je m’alignais en surfski et j’ai performé bien plus qu’en descente.
Le premier championnat du monde de surfski a eu lieu en 2013. C’était relativement facile de faire un top 3 à ce moment là.
Au moment où je m’investis dans mon entreprise, j’ai lâché la descente, je naviguais en surfski et il fallait montrer mes bateaux, donc je concourais en surfski. J’étais mon meilleur ambassadeur. Ça s’est développé en France, le niveau a bien monté.
Après l’« Ozo », j’ai refait le « Oya » qui reprend la coque du « 16 » avec un pont et j’ai tout relooké, idéal pour les petits gabarits et notamment les filles. Ma femme Angie est sur mes bateaux. Beaucoup sur l’« Oya » et aussi sur le dernier que j’ai fait (non commercialisé). C’est le Ixo. c’est une évolution de l’« Ozo ».
Sur les dernières années, j’ai réessayé d’autres marques pour comparer. Par rapport aux dernières générations de Fenn, ils manquaient d’inertie. Je voulais faciliter le départ et le maintien du bateau. J’en ai deux ici et deux en Guadeloupe.
Les Secrets du Kayak : Pourquoi as-tu arrêté de faire tes bateaux ?
Benoît Le Roux : C’est un épuisement général physique et mental. J’en avais assez de passer beaucoup de temps pour ne pas gagner grand-chose.
Il aurait fallu changer d’échelle de production. Que je trouve quelqu’un pour s’occuper de la commercialisation, une entreprise pour s’occuper de la production, pour que je me concentre sur la conception. Je n’ai pas vraiment cherché à obtenir tout cela.
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui, tu fais quoi comme travail ?
Benoît Le Roux : Je suis éducateur sportif dans le kayak. J’ai arrêté l’entreprise en août 2019, dans la foulée j’ai passé mon BPJEPS au sud de Quimper.
Je ne m’occupe pas d’un club en particulier. Je suis en micro entreprise et donc je fais différentes missions et là je m’occupe des formations des futurs moniteurs de kayak, afin de leur transmettre la passion.
Les Secrets du Kayak : Tu disais en rigolant : « si quelqu’un essayais de relancer la production… » est-ce un appel du pied ?
Benoît Le Roux : Oui, je garde une certaine frustration de ne pas être allé au bout. J’ai mis toute l’énergie que j’avais mais il reste des moules à exploiter. Je me suis fait une raison. Mais si ça pouvait continuer, j’en serais heureux.
Les Secrets du Kayak : Combien de temps tu mettais à faire un bateau ?
Benoît Le Roux : En temps cumulé 35h. Entre le temps de la commande et la livraison le délai est de trois mois. Suivant les périodes, il y avait plus ou moins une liste d’attente.
Les Secrets du Kayak : Est-ce quand tu lances ton entreprise, tu continues de pagayer dans l’objectif de la compétition ?
Benoît Le Roux : Au début j’ai levé le pied. J’ai fait mes premières années sur mes acquis. Finalement de pagayer un mois avant les échéances, c’était suffisant pour s’y remettre. Le corps a une mémoire des acquis des années précédentes. Je ne m’entraînais pas comme un acharné, mais par envie.
Je m’y suis remis davantage à cause ou grâce à Angie. Je l’ai rencontré au club de Brest. Elle est plus jeune de huit ans. Quand je lui ai proposé de courir sur l’un de mes bateaux, c’était la folie pour elle.
On s’est rapproché par le surfski, et ça m’a remis à l’entraînement. Elle était partie six mois en Afrique du Sud en 2013, c’est à son retour que je m’y suis remis. D’autant plus qu’elle est rentrée avec d’autres visions de l’entraînement que ce soit par rapport à l’entraînement en groupe, ou les plannings d’entraînement en mer.
Après moi, j’étais à une heure de la mer, donc je bougeais une fois par semaine pour aller en mer, sinon je faisais beaucoup de canal. En 2019 on s’est rapproché de la mer à 10 minutes. Donc maintenant je fais quasiment que de la mer.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais de faire un stage en Guadeloupe en janvier, tu es reparti à fond dans l’entraînement ?
Benoît Le Roux : J’ai eu du mal à mener tout de front. Depuis que j’ai arrêté la boite, je voulais performer en championnat de France, comme Angie. Je me suis raccroché à sa planification, on a beaucoup navigué ensemble, moi je mettais des freins.
Finalement, quand j’ai vu aux piges que j’étais dans le coup, j’ai continué la saison avec elle.
Les Secrets du Kayak : De mon expérience coacher sa femme, ce n’est pas à faire, donc je me demandais comment vous faisiez ?
Benoît Le Roux : Je te rejoins, ce n’est pas simple. Nos premières expériences communes en équipe de France n’ont pas été simples à vivre. Chacun a son stress.
Depuis ça va mieux mais la coacher elle, non. Elle fait son entraînement avec son entraîneur, avec Arnaud en 2019. Aujourd’hui, elle a un autre entraîneur, une autre équipe.
Niveau physiologique, elle fait son truc. Ensuite, on fait du K2 ensemble. J’essaye de lui apporter de la technique, et on s’apporte l’un à l’autre.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que vous faites des séances hors du bateau également pour le surfski ?
Benoît Le Roux : Ça dépend des gens. Moi je consacre beaucoup de temps au bateau. Je n’ai pas trop couru cette année. Sinon je fais de la natation mais je n’en fais pas assez.
De la musculation en salle, j’en ai pas fait depuis longtemps. Par contre je suis davantage sur de la musculation spécifique bateau, travailler différemment les muscles par du spécifique.
Tout comme utiliser des bateaux de sauvetages côtiers beaucoup plus lourds. Tu fais ainsi une musculation embarquée, et tu es obligé de savoir lire les vagues, sinon tu pagayes pour rien.
Les Secrets du Kayak : Quel est ton secret pour avoir une telle endurance de force pour ne jamais cramer ?
Benoît Le Roux : Je ne suis pas certain de ne jamais cramer. Je pense qu’une des clés c’est d’être fainéant, en faire le moins possible, et pour cela il faut savoir placer le bateau au bon endroit, au bon moment.
Je pense que cet aspect du kayak, je peux l’expliquer et le retranscrire. Le fait de s’être rapproché de la mer je navigue d’avantage en mer, à force tu attrapes des automatismes, et je me suis mis à naviguer plus intelligemment, pas que sur de l’instinct.
Analyser, expliquer ce que je fais, c’est ce qui peut me permettre de l’expliquer à d’autres. Les coups de pagaie c’est être dans le tempo des vagues, pour aller le plus vite possible avec le moins de coups de pagaie possible. Tu as plus à gagner à optimiser ton coup de pagaie.
Parfois, il faut savoir poser sa pagaie sur l’eau pour mieux stabiliser et relancer derrière, c’est paradoxal parce que techniquement ça te freine.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des clubs de surfski qui existent en France ?
Benoît Le Roux : Oui. Avec des gens qui ont cette connaissance là ? Très peu. Ça va être Nicolas Lambert au Grau-du-Roi, David Szlachta à Cherbourg. Avec ce niveau d’expertise, ce n’est pas évident.
Ce sont des choses qu’on a appris de nous même en 10-15 ans pour les comprendre. On est la première génération à pouvoir le retransmettre. Il faut naviguer en mer. En anglais, tu as Oscar, qui navigue depuis 50ans.
Les Secrets du Kayak : Quand on fait du kayak, on n’est pas mieux dans le Sud qu’en Bretagne ?
Benoît Le Roux : On est bien en Bretagne ! Le surfski y est bien développé. Le climat est rude mais y être habitué on s’adapte, on s’équipe.
Les Secrets du Kayak : Tu vendais les vêtements Vaikobi, c’est ce que tu trouvais de mieux lorsqu’il faisait froid ?
Benoît Le Roux : Quand il fait très froid, non. Ce sont de bons vêtement pour de mars à octobre, après c’est juste. C’est pour de l’hiver Australien.
Pour l’hiver breton, il faut passer sur du néoprène en 3/2 mm, avec un coupe vent. Les combinaisons de surf sont biens souples en général.
La mienne, c’était une Roxy modèle femme. Il ne faut pas prendre de combinaison de plongée.
En hiver, on part dans des conditions engagées, il faut prévoir de survivre dans l’eau 30 min avant que quelqu’un vienne te chercher.
Tu n’es pas à l’abri de perdre ton bateau, ton leash peut casser. Il faut sortir avec un moyen de communication. Il y a des accidents en surfski en Afrique du Sud ou en Australie qui te font réfléchir.
Les Secrets du Kayak : Tu n’as jamais fabriqué de pagaie ?
Benoît Le Roux : Si quand j’étais étudiant, dans mon garage. Je voulais lancer une production, j’étais en discussion avec Jantex et au final celles de Jantex sont top, donc j’ai abandonné l’idée.
C’était pour essayer des changements d’appuis pour adapter au surfski. J’ai toujours été animé par le côté création même si ce n’est pas toujours une réussite.
Les Secrets du Kayak : Quels sont tes objectifs aujourd’hui ?
Benoît Le Roux : Je n’en ai pas vraiment, je vais partir un mois en Guadeloupe pour le stage. Cette saison, j’ai gagné le championnat de France malgré le covid. Cet été, j’ai ramé à fond pour les gagner. Je suis toujours dans le game dix ans après.
Pour la saison prochaine, on ne sait pas encore. Les championnats du monde devaient avoir lieux en Nouvelle-Zélande mais ça serait plus le Portugal, on n’a pas de visibilité avec le contexte.
Donc la Guadeloupe fin janvier c’est pour faire The Race. Avec 10 jours de surfski au chaud. Ça va relancer la machine.
Et je refais un peu de rivière à la maison en bateau de descente ou les K2 de marathon. On a de quoi descendre pendant 1 à 2h ici.
Les Secrets du Kayak : As-tu déjà fait des compétitions de kayak marathon ?
Benoît Le Roux : En Ardèche, mais sinon type Sud Afrique non. Avec Angie à son retour d’Afrique du Sud, on a fait du surfski marathon. On a gagné les championnat en K2 mixte cette année là. On y a fait forte impression.
Les Secrets du Kayak : On peut prendre des leçons en mer avec toi ?
Benoît Le Roux : C’est quelque chose que j’aimerais mettre en place. Faire des petits camps d’entraînement ça peut être sympa.
Vous pouvez contacter Benoit directement sur sa page Facebook.
Interview : Renaud Bodier
Renaud Bodier est un champion de kayak de sauvetage. Il nous explique son parcours sportif et sa carrière en lifesaving.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Renaud Bodier en novembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Renaud Bodier : Bonjour Rudy, ça va très bien merci.
Les Secrets du Kayak : Cela fait un moment que je m’intéresse au kayak de sauvetage, ou lifesaving ? Tu es l’un des meilleurs français dans cette discipline il me semble ?
Renaud Bodier : Disons que je me débrouille pas mal.
J’ai un profil multi-sport. J’ai commencé par le triathlon dès 7 ou 8 ans avec mon papa qui lui faisait de l’ultra Iron.
Mon premier souvenir de sport, c’est de le suivre sur les triathlons, et il y avait toujours des triathlons jeunes avant donc j’y participais. Mon père avait peur que je me blesse en course à pieds, donc j’ai commencé à courir vers 13 ans.
J’ai fait des compétitions mais sans m’entraîner en course à pieds. Je faisais que de la natation en club et du vélo. Le vélo en club, je l’ai commencé très très tard.
Les Secrets du Kayak : Mais c’est énorme ! Souvent on parle de développement durant l’enfance de toutes ces capacités cardio-vasculaire et cardio-respiratoire, et toi en fait tu as baigné dedans depuis toujours ?
Renaud Bodier : J’ai toujours fait beaucoup de sport, du foot, du basket.
En école primaire, je faisais un sport différent tous les soirs. Au fils des années, il a fallu choisir. J’ai une grosse capacité aérobie mais je n’ai pas de vitesse. Du moins c’est mon facteur limitant.
Les Secrets du Kayak : Tu te distinguais par rapport aux jeunes en triathlon ?
Renaud Bodier : Dans ma région, on était trois jeunes à avoir un niveau semblable. Mais le schéma de course restait toujours le même.
Même plus tard en plus haut niveau mon manque de rapidité en course à pieds a toujours été un problème.
Je suis allé jusqu’en championnat de France de triathlon. En fait je suis parti en sport étude à 14 ans, dans la Sarthe en triathlon. J’ai signé dans un club de première division, mais je ne faisais pas les grand prix.
Ensuite je suis parti dans le club de D2 pendant cinq ans, jusqu’à ce que je rentre en prépa maths.
Puis j’ai arrêté. J’avais fait un BTS dans l’énergie. Je voulais entrer en école d’ingénieur mais ça ne s’est pas fait. Du coup, j’ai commencé à travailler directement.
En prépa, j’avais pris un peu de poids. Je n’avais pas fait de sport de septembre à noël. Et même mentalement, je n’étais pas heureux. J’ai repris un peu la course à pieds et la natation. A la fin de la prépa, j’avais pris 10kg, compliqué pour se remettre au triathlon !
Aujourd’hui, je suis en reconversion professionnelle pour devenir entraîneur en sauvetage.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’en triathlon, tu as été sensibilisé à la diététique ?
Renaud Bodier : Un peu. J’ai eu des périodes avec un physique lourd pour le triathlon. Moi j’étais un peu trapu. J’essayais de faire attention à ce que je mangeais.
Aujourd’hui j’ai 34 ans, je suis beaucoup plus renseigné sur le sujet. J’ai fait de grosses erreurs mais j’essayais de faire attention.
Mes erreurs par exemple étaient de limiter les protéines pour ne pas prendre de muscle, du coup je ne récupérais pas. Je m’imposais des restrictions à l’époque, aujourd’hui c’est un mot que je bannis.
J’ai compris que l’on a le corps dont on a besoin. Si ton corps est un peu dense c’est que tu es fait comme ça. J’avais même enlevé les glucides donc je n’avais pas de force à l’entraînement, je me blessais. Et je n’étais plus épanouis à la fin, j’étais limité par mes capacités physiques.
Je n’étais pas fait pour le triathlon. Je mesure 1,84 m pour 70kg à cette époque. Lourd pour le triathlon, léger pour le kayak. Aujourd’hui en poids de forme je fais 82kg, et 85kg l’hiver.
Les Secrets du Kayak : Après la prépa, tu te remets au sport ?
Renaud Bodier : Tout l’été, j’attends des réponses d’école d’ingénieur en commençant à travailler un peu. Et je reprends un peu le triathlon, mais je n’en pouvais plus de nager. Je voulais refaire du vélo et courir, sauf que mon corps n’était plus adapté. Tout était dur.
Et j’ai mon meilleur ami qui m’a proposé de faire du kayak de sauvetage à Tours. Mais ça ne me donnait pas envie. Je faisais de temps en temps de la planche mais c’est tout. Et je n’avais pas fait de kayak, j’avais essayé une fois et ça ne m’a pas plu.
Il n’existait pas de qualification au championnat de France de sauvetage à cette époque là, donc on me propose d’y aller pour faire les relais. J’accepte et là je passe en finale en série, et en finale je galère à passer la barre en nage.
Le lendemain, il y avait l’Iron planche-kayak-nage, je vois deux de mes potes faire ça et là je trouve ça génial. J’ai fait un deal avec un gars, Jean-Baptiste. Moi je lui apprenais à nager et lui il m’apprenait à faire du kayak. Je n’ai pas réussi à lui apprendre à nager, mais il a réussi à m’apprendre la kayak. Il a pris de son temps.
J’ai commencé directement par le kayak de sauvetage. C’est un surfski mais très stable, plus court, il fait 18kg et il est plus large. On est sur de l’endurance de force.
Il y avait le club de Tours de kayak qui eux s’entraînaient, on me propose de me joindre à eux pour ramer et faire de la PPG. L’hiver ils me mettent dans un master, j’avais trop peur de tomber, mais je ne suis pas tombé.
Après cette première séance, je me prends complètement au jeu du kayak. Il y avait une super ambiance, j’ai vite accroché avec le groupe. Il y avait Nicolas Guyot, le frère de Sarah, qui reprenait le kayak.
Il y a eu vite un groupe d’émulation. Je me suis également vite repris au jeu de la musculation et de l’entraînement. On a fait de l’équipage c’était une super dynamique. Je n’avais aucun objectif si ce n’est que celui de faire du sport loisir. Je n’imaginais rien.
Je progresse vite en kayak, je passe en américain rouge, en parallèle je préparais un marathon en course à pied avec JB. J’ai repris de la condition physique sans le vouloir.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que le sauvetage c’est quelque chose que tu te voyais faire ?
Renaud Bodier : J’ai passé mon BNSSA l’année dernière. En France, ce n’est pas obligatoire pour faire des compétitions de sauvetage. Tout le monde peut en faire.
Les Secrets du Kayak : Et ce marathon, comment il s’est passé ?
Renaud Bodier : Mal, j’ai confondu que la moitié d’un marathon ce n’est pas la moitié d’un 10km ou d’un 5km. C’est à dire que si tu es frais à 20km, tu ne peux pas relancer comme si tu es frais sur un 10km et que tu relances.
On avait fait une préparation top et en parallèle je faisais du kayak, de la musculation. Et quand j’ai commencé à réduire le volume de course à pieds et que j’avais du temps, j’allais faire du kayak.
Bref au marathon, musculairement au bout de 30 km j’ai explosé. J’ai finis en marchant. C’était le mur des 30km, mais c’était frustrant parce que j’avais l’énergie. Mais musculairement c’était un calvaire.
Je devais faire 77kg. J’étais trop lourd pour cette pratique et je n’avais pas la force de supporter ce nouveau poids. Mon corps n’a pas eu le temps de se réadapter pour courir 42km.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand tu commences les compétitions de lifesaving en surfski ?
Renaud Bodier : Au début, c’était l’Iron qui m’intéressait. La première compétition, c’était 15 jours après le marathon. Et à l’époque je faisais encore de tout : la nage, la planche, le kayak, l’Iron, le 90m et les flags.
Le 90m, c’est du sprint dans le sable. Les flags, ce sont des bâtons musicaux, tu es allongé sur le ventre, le menton posé sur les mains, il faut se lever le plus rapidement possible pour aller chercher un bâton. C’est là où je suis mauvais.
J’ai toute de suite fait des finales, mais toujours en bas de classement.
Les distances sont 400m en natation, 600m en planche, 800m en kayak. Toujours en partant de la plage pour revenir à la plage.
A cette époque, il y avait un Oceanman longue distance : 10km de kayak, 2,5km de nage, 6km de planche, 6km de course.
La planche, c’est le paddle board. Tu es à genoux ou allongé.
Je voulais découvrir la pratique et on me propose de faire la course, j’y prends beaucoup de plaisir, je fais un bon résultat. C’est là où je me suis motivé à repartir à la piscine.
Pour m’entraîner, je suis resté de 2009-2013 à Tours. Et là je fais comme je peux. Je m’entraîne tous les soirs après le travail sur la même base que mes entraînements de triathlon. Sans travail de spécifique. J’ai toujours fait du volume. Je m’entraînais sans savoir ce qu’il fallait faire. Donc, comme je partais de zéro j’ai rapidement progressé.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que la technique de kayak de sauvetage est la même que celle de course en ligne ? La position est différente ?
Renaud Bodier : Ça je l’ai appris plus tard que ce n’était pas la même chose, mais oui à l’époque je ramais de la même façon.
Au début, en kayak de course en ligne tu cherches à faire glisser le bateau le plus vite possible, en sauvetage le kayak fait 18kg. Donc il ne glisse pas. Ça se rapproche davantage à un coup de pagaie de descente à mon sens.
A ce moment là, je cherche à faire glisser mon bateau de surf mais ça ne marche pas vraiment. Ça fonctionne un peu tout de même puisqu’à mon second championnat de France je fais un top 10 en kayak, et un top 10 à l’Iron. Au troisième championnat de France de kayak, je fais 4 en nage et 3 à l’Iron.
Les Secrets du Kayak : A cette époque c’est une discipline non médiatisée. Est-ce que tu es considéré comme athlète de haut niveau ? Comment ça marche ?
Renaud Bodier : Il y a un collectif France et comme c’est un sport présent aux Jeux Mondiaux, les World Games, on a un statut haut niveau.
On peut participer aux World Games mais uniquement en eau plate aujourd’hui. Moi j’ai toujours pratiqué que la partie côtière de la discipline, je n’ai pas fait la partie piscine. En gros, c’est de la natation avec palmes.
Il y a six épreuves en piscine, un 200m avec deux obstacles, deux épreuves avec des palmes et un mannequin à ramener, etc.
Il y a 4 relais en piscine, 4 relais en côtier, 6 relais à l’océan. Ensuite cela donne un classement des nations aux championnats du monde et en Europe. La France vient de gagner pour la deuxième fois le titre de championne d’Europe et 3ème mondiale depuis assez longtemps derrière l’Australie et la Nouvelle Zélande !
Les Secrets du Kayak : J’ai découvert les kayaks de sauvetage par hasard lors d’un voyage en Nouvelle Zélande, je voyais des gens s’entraîner sur la plage. Ils poussaient le kayak, courraient et sautaient dedans. Je trouvais qu’ils avaient de drôles de forme.
Renaud Bodier : Là-bas ce sont de beaux clubs. En Australie et en Nouvelle Zélande, le sauvetage c’est par là où tu commences soit la piscine, soit la natation, soit le kayak de course en ligne.
C’est comme ça que tu apprends dans les pays anglo-saxons, il n’y a pas d’école de natation pure.
Si tu as des prédispositions, tu peux après avoir fait du sauvetages, aller dans les sports olympiques. C’est le Graal !
Les Secrets du Kayak : Lorsque tu rentres dans le collectif France, ton entraînement devient plus cadré ?
Renaud Bodier : Oui, je vais dans le club de Tours, je nage le matin et le soir je fais de la course à pied ou de la musculation. Mais la course à pieds c’est pour la PPG. Il me faut de l’endurance pour les transitions. Il faut courir.
Je n’ai pas d’entraîneur, mais pour me développer dès 2011, je passe toutes mes vacances sur la côte, pour mieux m’entraîner. L’objectif : comment passer en planche les runs, comment faire un départ en kayak.
Tu n’as jamais les mêmes conditions sur les compétitions, elles sont toujours un peu agitées. Les entraînements le sont un peu moins.
Je progresse, je suis au pied du podium. En 2013 je découvre que l’Australie c’est le Graal, et il y a une course qui fait 42km dont 22km de kayak, 3,5km de nage, 7km de planche, et 7km de course, et tu as des transitions de 2km à chaque fois en course.
Du coup, j’ai augmenté mon volume d’entraînement et c’est là où je fais des erreurs d'où ma première hernie. J’ai mis une semaine à m’en remettre. Puis l’année d’après j’en ai refait une, puis six mois après, puis tous les 15 jours. Du coup je me suis fait opéré en 2017.
On a enlevé ce qui dépassait. J’ai remarché 24h après l’opération, puis je suis allé au kiné pour mobiliser la zone et une semaine après, une fois que les cicatrices ont été réparées j’ai pu aller re-nager, donc au bout de 10 jours.
Pour la petite histoire en 2016 pour les championnats de France après les voyages en voiture, à cause de la hernie je ne pouvais plus marcher. Alors que j’étais en super forme pour concourir.
En 2017 rebelote, j’ai eu une sorte de perte de sensibilité. Depuis j’ai des crampes neurologiques. Conclusion, faîtes vous opérer si ça vous arrive !
Pour l’Australie, en 2013 j’avais fait deuxième à l’Iron en France, donc je m’attendais à ne pas être mauvais. A l’entraînement, je me fais battre par tout le monde, fille ou garçon.
En fait, le niveau entre la France et l’Australie n’était pas le même. Dès qu’on allait à l’océan, j’étais admiratif. Sur le coup, je ne me suis pas remis en question.
Je fais la course, je me fais rattraper par les filles. Je finis la course, je tombe dans les vapes. Je me réveille une heure après, une perfusion dans le bras. J’ai mis du temps pour comprendre pourquoi. Je pensais que ça venait du bateau.
Puis je décide de démissionner de mon travail en 2014, de partir vivre en Australie pour la compétition de sauvetage. Je n’étais pas encore sportif de haut niveau, donc je n’ai pas d’aide. Je suis hébergé par mon entraîneur, et là je m’entraîne jusqu’à quatre fois par jour.
Tu commences par nager le lundi mardi jeudi vendredi de 05h30 à 7h30. Ensuite tu enchaînes soit par de la musculation soit par de la course à pieds. Tu manges, tu fais la sieste.
Et tu recommences soit par musculation soit par de la course et tu fais une séance de planche ou de kayak. Et cela tous les jours. En Australie c’est toujours dur.
On était cinq six à s’entraîner ensemble. En Australie c’est comme ça : fais tes preuves, soit régulier et on s’occupera de toi. En France, les jeunes s’attendent à ce qu’on s’occupe d’eux très vite, alors qu’il faut pratiquer un peu.
J’ai appris à me servir de l’océan, à adapter ma technique. Quand tu es dans les vagues, il faut toujours que ton bateau soit placé. Je réduis la taille de ma pagaie et la surface des pales. Avant ça, j’agrandissais les tailles de mes pagaies pour aller chercher loin devant et réduire la fréquence.
Aujourd’hui j’ai une grande fréquence, une grande caisse, mais je n’ai pas de qualité d’appui me permettant de progresser. J’ai dès le départ confondu vitesse et précipitation. Je n’ai pas accepté de régresser pour progresser.
Maintenant avec mes jeunes, je leur explique que l’importance c’est d’aller vite en senior. Quand tu commences le kayak trop tard, c’est limite impossible que d’avoir ce toucher et cette qualité de coup de pagaie.
Les Secrets du Kayak : De l’ensemble des podcast que j’ai fait, ce qui en ressort c’est que plus tu démarres tard le kayak, plus c’est compliqué d’avoir les bonnes pratiques. Tout comme j’ai l’impression aussi, et tout le monde n’est pas d’accord, c’est qu’il faut passer par faire de la descente, faire des rivières pour comprendre tout cela, trouver l’appui. Moi, si on me dit il faut faire une séance technique à 8km/h ça me rend fou. Ça me donne envie d’essayer l’eau-vive dès qu’il fera un peu meilleur pour avoir cette sensation de touché d’eau qu’en fin de compte, je n’ai pas.
Renaud Bodier : Moi, ça fait longtemps que je cours après en faisant de la cadence basse et en mettant de la force. Ça m’agace. Quand je fais mes entraînement en kayak, je mixe eau plate et la mer.
Maintenant, je vis à Montpellier face à la mer, juste au niveau du pôle France de sauvetage, du coup j’ai un kayak et une planche. Quand il y a des vagues j’y vais et quand il y a du vent je fais du paddle, quand c’est plat et chaud, je prends mon kayak de vitesse.
Bref, je m’adapte et me force à faire de tout dès que c’est possible. Et je m’adapte à savoir si il y a quelqu’un pour s’entraîner avec moi. Je reste ouvert à toutes les disciplines et aux éléments.
Il faut faire la bonne séance dans les bonnes conditions. Je n’ai compris cela qu’en 2019. Maintenant, j’ai compris qu’une séance où tu prends du plaisir sera forcément plus bénéfique.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu fais de l’eau plate avec ton kayak de surf ? Tu n’as pas plus d'intérêts à le faire avec ton kayak de 18kg qui n’avance pas ?
Renaud Bodier : De 2019 à 2021, je suis revenu à Tours, je le faisais mais pas dans l’optique de prendre de la force mais pour m’entraîner avec des gens qui étaient en kayak de vitesse et de les tenir en Ocean Racing.
Sur le plat, je vais au max à 18km/h. C’est l’entretien de la vitesse qui est compliqué à gérer. En bateau de sauvetage c’est très dur. En sauvetage au mieux, je suis à 13km/h.
Tu peux le lancer vite mais tu ne conserves pas la vitesse. Moi je pense qu’il y a une vitesse critique. Mais si, par exemple Maxime Beaumont naviguait avec, je pense qu’il s’en sortirait mieux que moi.
Les Secrets du Kayak : Donc tu fais de gros progrès en Australie, tu y restes combien de temps ?
Renaud Bodier : J’y suis resté deux ans. J’étais hébergé à titre gratuit et dans le club j’avais un sport contract. Ils étaient à fond pour m’aider dans mon projet. Que ce soit pour la logistique, soutien mental, et financier.
En fait j’avais juste un visa, je faisais des heures pour le club qui me remboursaient mes frais de déplacements. Le club payait le reste. Moi je préparais le repas du soir, je faisais le ménage. Le meilleur deal du monde.
Je suis rentré parce que la secrétaire a oublié d’envoyer mon visa. Du coup, j’ai été illégal pendant neuf jours, et là bas ça ne pardonne pas. Ils ont même pris un avocat pour expliquer que c’était la faute du club, mais pour le gouvernement c’est à la personne titulaire du visa de se renseigner savoir s’il a bien le visa.
Ils m’ont conseillé de sortir du territoire. Je suis parti en mai, j’ai redemandé des visas jusqu’en 2018. J’y suis retourné pour les championnats du monde des nations. Entre temps, je suis rentré en équipe de France de 2017 à 2019.
Les Secrets du Kayak : Tu t’entraînes avec des gens qui font comme toi des compétitions en équipe de France de lifesaving ?
Renaud Bodier : Quand je suis rentré, c’était en mai, je n’étais pas prêt à revenir. Le but c’était de vivre en Australie. J’étais au bout de ma vie.
Je contacte le directeur du pôle, je voulais m’entraîner ne serait-ce que pour l’été. Je trouve un appartement à Montpellier et là je passe le meilleur été de ma vie, où je m’entraînes tout le temps, mais avec la méthode d’entraînement française.
J’ai gagné la forme de ma vie cette année là.
Les Secrets du Kayak : J’ai vu que tu es sponsorisé par pas mal de fournisseurs ?
Renaud Bodier : C’est là où Wetiz m’a contacté pour du matériel kayak et planche. Et depuis on travaille ensemble. On me met à disposition tout ce dont j’ai besoin. Sponsoring au top. On peut travailler avec lui sur les choses.
Je suis chez Fenn pour le kayak Lifesaving. Je ramais sur Dolphin en Australie parce que Fenn n’était pas développé à l’époque là bas. Quand je l’ai découvert, je ne l’aimais pas parce que les pieds se touchent alors que chez Dolphin ils sont écartés.
Maintenant que j’ai ramé longtemps en Fenn, je ne peux plus revenir en arrière. En fait, plus tu rames sur un bateau et plus tu l’aimes.
Les Secrets du Kayak : Je voulais parler des gabarits des sauveteurs, j’ai l’impression que tout le monde est énorme. Est-ce que je me fais de fausses idées ?
Renaud Bodier : Je pense que les gens de ma génération sommes sur des physiques assez musculeux en force. La génération qui arrive me semble tous très longilignes.
Je pense que plus tu as de masse musculaire, plus tu charges, et plus tu es lourd. Et je pense que maintenant tu peux avoir de la force sans être monstrueux.
Les Secrets du Kayak : Est-ce obligatoire les tee-shirt trop petits ?
Renaud Bodier : Il est arrivé à cause d’un drame. Par deux fois, des jeunes sont morts, de trauma crânien, ils ont tapé en kayak. Ils ont mis plus de 24h à les retrouver.
À l’époque, ils étaient torse-nu. Du coup, c’est devenu une obligation. Pourquoi trop petit ? Pour pouvoir nager avec.
C’est un drôle de look pour des problèmes de sécurité.
Les Secrets du Kayak : Je voulais parler endurance de force, est-ce que tu es fort en musculation ?
Renaud Bodier : Comparé à un kayakiste, non je suis très mauvais. Avant, je faisais 110 kg au développé couché. En 2019, j’ai rencontré une coach qui m’a expliqué comment retranscrire ma force dans l’eau, donc je fais très peu de force maximale.
Je fais du multimodal et je travaille mes jambes. J’essaye d’avoir une chaîne abdos-lombaire solide. Mes jambes, je les dois à mon passé de triathlète. Je ne suis pas fort en presse à cuisse à cause de mes hernies.
Je travaille beaucoup avec des haltères, des kettlebells, des élastiques. Je souhaite travailler l’explosivité pure en kayak, et je recherche la solidité du tronc pour la transmission. J’essaie de ne plus être dans du volume, et être plus intelligent à ce que je fais.
D’autant plus que je coach en Lifesaving (piscine et côtier) et je cherche à avoir des retours techniques de mes jeunes pour les appliquer à ma pratique.
Je passe un BP natation et un BF3 natation, et je voulais faire l’EPF kayak mais mes journées sont trop courtes.
Les Secrets du Kayak : Comment tu arrives dans le milieu de la compétition de course en ligne ?
Renaud Bodier : C’est quand je suis revenu de 2016 à 2019 à Montpellier, j’étais au RSA. Je suis reparti travailler à Tours, je voulais arrêter le sauvetage et me consacrer au kayak.
J’ai repris le bateau de course en ligne sur un Plastex. Il y a une bonne dynamique à Tours, et j’ai repris goût à faire les opens. Je voulais faire du 5000m.
J’ai refait les France. Je ne m’en sors pas trop mal en 2020 et en 2021, j’aime tellement l’Iron que je suis reparti en équipe de France de sauvetage. Compliqué de combiner les deux saisons.
Je suis limité techniquement. Je mettais des tours de fou, mais je n’ai pas du tout la même façon de faire, j’ai besoin de mettre de la fréquence, je ne suis jamais en appui. Je confond vitesse et précipitation. Les deux pratiques sont clairement différentes.
En kayak, il faut être fort, ils sont très forts.
Quand tu gagnes dans un sport, c’est difficile de repasser dans un sport où tu joues avec des jeunes de 23 ans qui espèrent gagner. Après un bon break, je suis revenu en sauvetage avec une autre mentalité, et j’ai gagné la nage et je m’en sors pas trop mal à l’Iron sans m’entraîner. Je sais faire.
L’Océan Racing n’a rien à voir avec le sauvetage. Tout va tout droit, ce n’est que de la relance ! Il faut une lecture de l’océan. Il y a des réflexes que je n’aurais plus, j’ai commencé trop tard.
Je sais analyser la mer mais ce n’est pas inconscient. Je dois tout décomposer, rien n’est naturel. Je mets plus de temps. Moi je réfléchis trop, ça me freine, ça parasite la performance.
Les Secrets du Kayak : Tout ce que tu dis me parle, j’ai moi même besoin d’intégrer les choses, de les visualiser, de me voir le faire pour pouvoir le faire. J’aime me mettre derrière quelqu’un afin de reproduire le geste. Même pour faire de l’ergomètre, je le fais devant des courses de kayak. J’ai besoin de voir pour reproduire.
Renaud Bodier : Mais à force d’observer les meilleurs, c’est comme regarder quelqu’un qui soulève 140kg au développer couché alors que tu soulèves 40kg. A trop les regarder, c’est comme si tu shuntes des étapes de progression.
Je sais que je ne ramerais jamais comme un australien, je rame comme Moi. Il ne faut pas chercher à ramer comme ces champions, ils sont passés par des étapes que tu n’as pas fait. Les choses en deviennent naturelles pour eux.
Ils sont inspirants mais ça ne fait pas tout. C’est grâce aux personnes que j’ai rencontré que j’en suis là.
Les bases sont importantes. Il faut pratiquer, faire du volume. Il faut se laisser du temps pour performer. Il y a beaucoup de choses à développer.
J’ai envoyé ton podcast avec Franck Le Moel à mes jeunes, ils ne l’ont pas écouté parce que c’est trop long alors que c’est un exemple...
Les Secrets du Kayak : Pour moi, le secret de la réussite et de la performance, c’est l’envie ! Pour moi, il faut être content. Je me fais plaisir juste avec l’envie de faire le geste de pagayer. Si tu as rapidement envie, ça va venir naturellement, tu vas devenir régulier, et ça va payer à un moment. Selon moi, les jeunes veulent trop prédire la performance. Tu ne peux pas prédire que tu seras au JO ou que tu seras champion. Tu peux prédire ce que tu vas mettre en place pour y aller et tu verras bien où ça mène.
Renaud Bodier : Et il ne faut pas prendre l’échec comme une fin, l’échec fait partie de la performance. A la méthode Australienne : fais tous tes entraînements, tais-toi et ça viendra.
En Australie, le sauvetage c’est le cinquième sport national. C’est vraiment développé. En Australie le BNSSA est obligatoire. Et pour faire les championnats d’Australie il faut avoir fait 20h de surveillance des plages. Pareil en Nouvelle-Zélande.
Il y a beaucoup d’intergénérationnel en Australie, pour eux aider la communauté c’est très important. Tu croises des profils de vie complètement différents. C’est comme ça que tu progresses.
Avant d'en faire des athlètes, je veux en faire de bons citoyens. Pour moi c’est une école de la vie. Apprendre à devenir des bons humains.
J’invite tout le monde à apprendre le sauvetage. Je pense qu’on peut réussir à créer des transferts avec plusieurs disciplines. Ça permet de voir d’autres choses et de revenir dans sa discipline pour performer.
Vous pouvez retrouver Renaud Bodier sur son compte Instagram.
Interview : Sean Seale
Sean Seale est un expert sur le sujet des tests physiologiques à l’effort. Il est également coach et préparateur physique. Nous discutons ensemble du potentiel de progrès que peuvent apporter ces tests pour notre pratique du sport à haut niveau.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Sean Seale en novembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Sean Seale : Ça va bien Rudy ! Merci de m’accueillir ici. Je suis de Nyon en Suisse, je suis coach sportif, préparateur physique que ce soit à domicile, en salle.
Je fais faire de la préparation physique avec l’équipe de rugby de Nyon, je fais de plus en plus de tests physiologiques sur les athlètes et j’ai un podcast aussi.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu te rappelles ton premier souvenir de sport ?
Sean Seale : Oui, la course à pieds vers mes 12 ans au stade local, une super structure avec une belle piste de 400m. Lors d’une course, j’ai du finir deuxième.
En réalité, à force d’attendre les résultats, j’ai cru que je n’étais pas classé, je partais, et là j’entendais l’annonce comme quoi je faisais deuxième. Un bon souvenir.
Ensuite, j’ai fait du foot en tant que gardien pendant plusieurs années jusque mes 13 ans. Puis du judo pendant un an, du karaté pendant deux ans, du kung-fu également.
A 17 ans, j’ai commencé le rugby sous l’influence de mon petit frère qui avait commencé avant moi. Ça m’a plu de suite. Je n’y joue plus mais c’est un de mes sports préférés.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à l’entraînement et à devenir coach-préparateur physique puis spécialiste dans les tests physiologiques à l’effort ?
Sean Seale : J’ai toujours été intéressé par la performance, je faisais souvent de la musculation, à mon grand désarroi je n’ai jamais travaillé le bas du corps. Maintenant avec le recul j’aurais du faire du travail de renforcement et de sprint.
J’avais toujours un intérêt pour la performance. Au Canada, j’ai découvert le CrossFit. J’en ai fait pendant un an et demi à Vancouver. Je faisais mes entraînements à la maison. Et à partir de là, j’ai fait de la compétition en haltérophilie.
Je me documentais, je lisais beaucoup, j’écoutais des podcasts axés sport performance... Ma femme m’a taquiné en me disant qu’il fallait que les gens me paient pour toutes les études que je faisais, certes non formelles.
J’ai arrêté mon travail, j’ai passé un diplôme de coach sportif et c’était le début de l’aventure.
Au début c’était vraiment pour moi que je le faisais. Aujourd’hui je peux en faire profiter d’autres personnes, le transmettre au travers de mes coaching,
Les Secrets du Kayak : Te souviens-tu de tes premières découvertes qui ont changées ta façon de t’entraîner et de voir l’entraînement ?
Sean Seale : C’est venu tard. Au début, j’ai commencé avec le rugby et je n’avais aucune connaissance sur la performance à ce moment là. Avec le CrossFit, j’ai essayé de bien faire le tour, de tout lire, que ce soit les gens qui le critiquaient ou qui le voyaient d’un point de vue positif.
Au moment de l’haltérophilie, j’ai été très accès “barre”. Au début de mon aventure de coaching, j’étais très axé sur le Back-squat. Pour moi c’était l’exercice qui pouvait régler tous les problèmes du monde.
Je pense que mon plus gros déclic c’est lorsque j’ai commencé à m’ouvrir à toutes les possibilités d’outils qu’on a à notre disposition ou de machines, que tout a sa place tant qu’on a le contexte et la bonne raison pour l’utiliser, que ce soit des haltères, des élastiques etc.
Ça a tourné en philosophie avec la perspective de se demander quand ça colle, pour quoi, dans quel type de pratique... Il faut utiliser chaque pièce pour faire son propre puzzle.
Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui je te trouve très spécialisé sur les efforts de longues durées, donc en aérobie. Comment tu en arrives à t’intéresser à cette science de l’entraînement aérobie ?
Sean Seale : Je pense que c’était un de mes intérêts personnels. Cette recherche de la force, de la puissance, dans le cadre du travail fait en haltérophilie. Il y a eu un ouvrage qui m’a vraiment ouvert la perspective sur les filières énergétiques, les différents types d’entraînement que tu peux mettre en place pour ensuite développer ces qualités là.
Tout le coté énergétique m’a fasciné. Ensuite les filières d’application m’ont intéressé, comment l’appliquer au rugby ?
Le point suivant qui a fait tourner les choses pour moi c’était dans le cadre du CrossFit, je cherchais du contenu sur internet, j’ai suivi la classroom d’Evan Peikon pendant le premier confinement, qui remettait en question tout ce que j’avais appris, notamment sur la base de la physiologie qui était sous-jacente aux différents entraînements qu’on mettait en place.
Ça m’a fait repenser ma compréhension des différents mécanismes de l’aérobie, anaérobie, anaérobie lactique... C’était le début d’une nouvelle aventure. C’est une évolution constante.
Et c’est là que j’y ai passé beaucoup de temps d’étude et de recherche pour mieux comprendre ces mécanismes, pour ensuite mieux les utiliser dans notre pratique en tant que coach, et comment les appliquer pour nos athlètes au quotidien pour que nos entraînements aient du sens, et faire avancer « le bateau plus vite ».
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu as appris de Evan à ce moment là ?
Sean Seale : Le point le plus important, c’était le rôle de l’oxygène dans les différents mécanismes énergétiques qui alimentent la performance. Au travers de ses travaux et des unités de mesures comme le Moxy qui utilise la technologie du NIRS, c’est une lumière proche des fréquences infrarouges qui est émise depuis cet outil dans le muscle.
Cette lumière est redirigée vers le capteur, et donc suivant si l’hémoglobine et la myoglobine sont chargées en oxygène ou pas, elles ont une couleur différente. La lumière est réfractée. Donc à l’aide d’un algorithme le capteur détermine la concentration ou la saturation en oxygène du sang qui se trouve dans les capillaires sanguins, juste avant que l’oxygène soit extrait par les muscles eux même pour leur utilisation.
On découvre par cette technologie que l’oxygène est utilisé dès les premier instant de l’effort. L’utilisation de l’oxygène se fait en instantané et va se prolonger pendant l’effort. Ça va à l’encontre de ce que moi j’avais appris, et donc le but est de comprendre le pourquoi du comment.
Comment on ré-imbrique toutes les connaissances qu’on a eu auparavant mais qui ne semblent pas se faire dans le bon ordre. Qu’est-ce qu’on en fait et comment ça peut nous aider à mieux faire notre travail ?
Les Secrets du Kayak : Est-ce que la théorie de la dette de l’oxygène est toujours valide ?
Sean Seale : Oui, elle est valide dans la sens où il y a des processus qui vont être engagés dès les premiers instants de l’effort. Je ne pense pas que les concepts soient contradictoires. Je pense que ça s’imbrique.
Si tu pars du principe que ton réservoir d’oxygène est plein au début de l’effort, dès le moment où on commence l’effort on va avoir une utilisation de ce réservoir d’oxygène disponible dans notre sang.
Les systèmes cardio-respiratoire, cardiaque et vasculaire ne répondent pas du tac au tac à l’utilisation de l’oxygène. Ils le font par la suite d’où notre fréquence cardiaque qui s’élève, la fréquence respiratoire aussi. Mais oui, dès les premiers instants tu crées une dette d’oxygène qu’il faut ensuite repayer.
Les Secrets du Kayak : Donc si tu as un système cardio-vasculaire et cardio-respiratoire plus développé cela signifie que tu as moins de dette d’oxygène à l’effort ?
Sean Seale : C’est une question intéressante. Je pense que ça dépend du moment de l’effort que tu analyses. Certes il existe une réponse cardiaque quasi instantanée de part différents mécanismes, il y a un délai de réponse, mais il y a des cinétiques de VO2 qui sont plus ou moins rapides.
C’est à dire le temps que prend quelqu’un pour passer d’une VO2 au repos à une VO2 soit maximale soit proportionnelle ou correspondante à l’intensité de l’effort produit. On peut atteindre cette VO2 cible plus ou moins rapidement.
Donc oui c’est possible de manière générale d’avoir les différents systèmes qui se chargent de l’apport en oxygène. Ces différents systèmes peuvent fonctionner plus ou moins bien en réponse à un début d’effort intense, et qui va avoir une influence sur nos performances.
On sait que la cinétique de VO2 est extrêmement importante pour des efforts de type 800m 1500m jusqu’à 3000m. A quelle vitesse ton moteur peut fonctionner à plein régime pour alimenter tout ce qu’il se passe au niveau musculaire et fournir le carburant pour avoir un effort le plus intense possible ?
Donc oui si tu as un système cardio-respiratoire plus développé ça peut avoir un impact positif au niveau de ta dette d’oxygène.
Les Secrets du Kayak : On apprend quelles sont les bases des filières énergétiques avec l’anaérobie alactique qui dure jusqu’à 15s. L’anaérobie lactique qui dure jusqu’à deux ou trois minutes, et on passe surtout en aérobie. Est-ce que ça signifie que si j’améliore ma cinétique de VO2 et mon système cardio-vasculaire et cardio-respiratoire, je peux prolonger en terme de durée des efforts intenses ?
Sean Seale : A mon avis sur un effort assez court de l’ordre de 15-18s, je n’ai pas les chiffres en tête, la cinétique de VO2 n’est pas aussi importante que pour les efforts qui seraient un peu plus long, étant donné que tu ne vas pas vraiment atteindre un état stable au niveau de ta VO2.
En 18 secondes, tu n’es même pas proche de ta VO2 max. Je serais curieux de voir s’il y a vraiment une contribution importante de cette cinétique de VO2. Je pense qu’il y en a une dans une proportion assez basse.
Mais oui de manière générale tu vas pouvoir économiser tes autres manières de recycler de l’ATP en fournissant plus d’oxygène plus rapidement et en plus grande quantité avec une cinétique de VO2 plus rapide.
Les Secrets du Kayak : De ce que je comprends avec les Moxy et après avoir fait le test avec toi, on voit l’importance de l’entraînement local et l’importance de l’adaptation d’un point de vue périphérique ?
Sean Seale : Il y a différents systèmes qui s’imbriquent. Les systèmes respiratoire, cardio-vasculaire et musculaire travaillent ensemble, avec le système musculaire consommateur de l’oxygène en bout de chaîne.
Les deux autres ont pour mission d’apporter l’oxygène aux muscles pour fournir le travail. Il ne faut pas se cantonner à parler d’apport en oxygène, il faut aussi regarder le côté utilisation de l’oxygène.
Suivant la durée et l’intensité de l’effort sur des événements courts, on va avoir une sollicitation davantage nerveuse et musculaire, tandis que plus l’événement se prolonge plus le focus se met sur l’apport d’oxygène.
Mais il ne faut pas oublier que tout fonctionne ensemble et donc il ne faut pas négliger ce qui est métabolique. Il faut comprendre le fonctionnement du corps d’un point de vue global. Il faut travailler tous les différents paramètres qui ont un impact sur la performance pour fournir le meilleur travail possible.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui est limitant d’un point de vue périphérique dans l’utilisation de l’oxygène ? Est-ce que le travail aérobie, anaérobie contribue à un rôle efficace ?
Sean Seale : C’est bien le principe « de la taille », Henneman 1957, que tu développes. L’étude de la séquence au travers de laquelle les différents unités motrices, donc les différentes fibres musculaires sont recrutées suivant l’intensité d’un effort.
Un effort de basse intensité va recruter des unités motrices ayant un seuil d’activation bas. Les adaptations qui vont être engendrées par ce travail vont principalement avoir un impact sur ces fibres là.
Donc si on veut développer la densité capillaire et mitochondriale, il faut se dire que l’intensité du travail utilisé va déterminer quelles fibres seront affectées le plus.
Si tu fais de l’aérobie uniquement de basse intensité, tu ne vas peut être pas avoir un développement optimal des fibres plus rapides, qui certes sont moins efficientes en terme d’utilisation d’oxygène et qui ont beaucoup moins de mitochondries que nos fibres lentes, mais qui vont quand même avoir leur contribution à l’effort. Elles sont donc non négligeables.
Pour améliorer ces qualités locales, périphériques, au niveau de l’utilisation de l’oxygène, il faut davantage de capillaires, de mitochondries, donc amener plus de sang en plus grande quantité pendant des temps prolongés.
Le travail de haute intensité est fondamental pour optimiser la fonction des mitochondries, leur capacité à extraire de grandes quantités d’oxygène à utiliser. Il faut travailler à la fois la basse et la haute intensité.
Les Secrets du Kayak : Comment sait-on si on manque de mitochondries et de capillaires ? Peut-on mesurer un manque d’oxygène localement ?
Sean Seale : Oui le Moxy le permet, sur un muscle, à un instant T. Il mesure l’équilibre entre l’apport et l’utilisation de l’oxygène. On parle de SMO2 pour Saturation Musculaire en Oxygène.
C’est exprimé en pourcentage entre 0 et 100. Au repos tes muscles sont entre 40-70 % de saturation. Si tu as fait un bon échauffement et que tu as un bon développement capillaire tu vas pouvoir atteindre des valeurs de 80% et au dessus.
Pour quelqu’un qui est très bien entraîné et qui a des muscles qui utilisent parfaitement l’oxygène, on va descendre proche de 0% en saturation. Ce qui est intéressant c’est d’observer la tendance, voir comment se comporte la courbe de saturation.
Est-elle plate, est-ce qu’elle monte ou descend ? Est-ce qu’on se trouve au début ou à la fin de l’effort ? Ça se mesure. Ça permet de déterminer si tu fonctionnes de manière optimale sur tel ou tel groupe musculaire.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui ne serait pas optimal et qui indiquerait que tu n’arrives pas à avoir suffisamment d’oxygène, ou bien que cet oxygène est mal utilisé d’un point de vue local ?
Sean Seale : Si tu démarres par un sprint sur un vélo, tu vas voir une courbe qui tombe rapidement. Pourquoi ? Ton muscle vient de commencer à utiliser énormément d’oxygène pour recycler l’ATP et faire en sorte que les contractions puissent continuer. Par contre ton cœur et ta respiration ne sont pas encore réveillés de ton repos, donc tu as un grand déséquilibre entre ton utilisation et ton apport d’oxygène. D’où le fait que la courbe tombe rapidement.
Les travaux d’Evan tendent à démontrer que plus rapidement tu peux extraire l’oxygène et l’utiliser, plus tu vas pouvoir produire de puissance. Donc ta courbe va tomber rapidement jusqu’à ce que ton cœur et la respiration rattrapent leur retard, ce qui permet d’équilibrer le système.
Donc ils vont répondre de manière proportionnelle jusqu’à rétablir cet équilibre d’oxygène ce qui entraîne ensuite une courbe aplatit.
Pour répondre à ta question, il faudrait faire faire un sprint sur un vélo et observer la courbe, sa pente, mais aussi la valeur minimale atteinte durant ce sprint. Le travail de vitesse et de sprint peuvent permettre le développement de ces qualités liées au développement d’une bonne base d’endurance fondamentale pour développer la tuyauterie et donc développer tout ce qui est vasculaire et capillaire.
Les Secrets du Kayak : On peut donc travailler sa cinétique de VO2 pour que l’oxygène arrive plus vite et avoir moins de dette d’oxygène. Cela semble être la même chose au niveau local, on pourrait même parler de VO2 locale, dans le sens où plus rapidement on arrive à utiliser l’oxygène et plus on arrive à générer de force et de puissance lors d’un effort intense. Est-ce que cela est correct ?
Sean Seale : Cela me paraît tout à fait censé. Si on prend une courbe de fréquence cardiaque au début d’un effort intense elle va grimper jusqu’à trouver un état stable, ou bien elle ne plus grimper aussi rapidement.
Tu as la même dynamique sur la VO2 avec une tendance inverse au niveau de la saturation d’oxygène, donc la courbe part vers le bas pour trouver un état stable. On observe un côté apport d’oxygène, et un côté utilisation qui initie l’interaction entre les deux.
C’est ensuite les systèmes chargés de l’apport en oxygène qui répondent à la demande de manière proportionnelle. C’est pour cela qu’on a des représentations graphiques qui sont en miroir avec limite une correspondance assez proche l’une de l’autre.
Les Secrets du Kayak : Lorsque j’ai fait le test avec toi sur l’ergomètre de kayak on a pu déterminer mon facteur limitant : mon système cardio-respiratoire. Je n’inspire pas suffisamment d’air, j’en expire pas suffisamment par rapport à ma taille. Je m’asphyxie. Or, en règle général, on ne pense pas à ce travail cardio-respiratoire.
Est-ce que les capacités inspiratoires et expiratoires sont reliées à la taille ou au poids ? Comment sont prises les mesures de calcul ?
Sean Seale : On parle de spirométrie au repos, un test simple à effectuer en quelques secondes. Tu vas prendre une inspiration complète pour ensuite expirer de manière forcée et continue dans un appareil ayant une hélice.
Cet appareil va mesurer le flux et le volume d’air expiré. Les deux mesures intéressantes sont le volume total expiré dans les 6 premières secondes, on a un bon proxy pour ton volume pulmonaire et donc la place que tu as dans tes poumons.
Et ensuite, on va regarder la première seconde d’expiration, soit le proxy pour ta puissance respiratoire, ta capacité à expirer un volume important dans les premiers instants de l’effort.
De manière générale, tu devrais pouvoir expirer entre 80-85 % de ton volume pulmonaire total dans cette première seconde d’expiration.
Ces valeurs absolues recueillies sont ensuite comparées aux valeurs normatives par rapport à ton origine, ton sexe, ta taille, ton poids, en sachant que toutes ces choses vont avoir une influence sur les capacités pulmonaires de base.
Cela te donne une indication par rapport à la norme. Ce sont des mesures prises au repos pour ensuite, dans le test d’effort, utiliser d’autres outils qui mesurent ta manière de respirer, combien de fois par minute, combien de litres par respiration...
Cela permet de mieux interpréter les valeurs respiratoires pendant l’effort dynamique.
Les Secrets du Kayak : Comment on entraîne ses capacités cardio-respiratoire, faut-il des outils spécifiques ?
Sean Seale : Il existe des outils spécifiques mais je pense qu’il faut déjà essayer de coordonner sa respiration, sa fréquence et son volume respiratoire par rapport à une certaine intensité d’effort.
Cela peut se faire sans matériel. On peut par exemple prendre un vélo avec une vitesse facile, et se mettre à une cadence de 80 rpm et essayer de respirer en 4x4, soit respirer tous les quatre coups de pédales, soit 20 respirations par minute.
On sait que c’est la limite supérieure qu’on voudrait tenir en terme de fréquence respiratoire pour un effort de basse intensité. La plupart des gens sollicitent davantage la fréquence respiratoire au volume. Ce qui entraîne à plus haute intensité une demande d’oxygène au système respiratoire, et donc une sur-sollicitation des muscles participant à la respiration, ce qui génère une dépense énergétique plus importante. Cela met en évidence un potentiel d’économie.
Il existe aussi des outils qui peuvent être appliqués. Comme par exemple pour offrir une certaine résistance soit à l’inspiration, soit à l’expiration, soit au deux. Si tu as un volume pulmonaire dans les normes mais que ta puissance expiratoire est basse, on peut par l’utilisation d’un outil de résistance respiratoire se forcer à expirer plus fort et plus vite.
Tout comme en préparation physique, on utilise une résistance assez basse qui nous permet de travailler rapidement, pour obtenir une expiration complète pour développer ses qualités d’expiration.
Il existe d’autres outils plus élaborés qui eux permettent de travailler un peu plus en se focalisant sur les différents volumes inspirés et expirés. Ces outils peuvent être utilisés pour des carences ou des déficiences au niveau du volume pulmonaire.
Ce qui devient intéressant c’est d’utiliser certaines fréquences respiratoires spécifiques avec certains volumes spécifiques. Toi dans le kayak, tu as une cadence de coups de pagaies à respecter, tu respires de façon coordonnée à ton coup de pagaie pour la stabilité de ton tronc.
Pour toi, on sait que tu dois te forcer à respirer à 40 respirations par minute. Ce travail dans ton cas, à cette fréquence et avec des volumes importants te permettrait à faire un travail spécifique par rapport à la demande de ton sport.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que selon toi le powerbreathe est un bon outil ? En existe t-il d’autres à recommander ?
Sean Seale : Pour moi le powerbreathe n’est ni un bon ni un mauvais outil. C’est un outil parmi tant d’autres.
Il se focalise sur la résistance, mais la résistance n’est qu’un paramètre parmi d’autres. L’aspect du volume respiratoire me semble beaucoup plus important et surtout plus intéressant lorsque tu parles de travail spécifique.
Dans ce contexte là, à l’heure actuelle, les deux outils qui existent sont un spirotiger avec qui je suis partenaire, et le P100 qui permet de tout faire : travail de résistance, en volume, coupler les deux, quantifier tes volumes respiratoires.
Il y a un outil en préparation, proche du spirotiger, qui se trouverait être plus intéressant pour le commun des mortels. Ça pourra être utile pour faire un réel travail respiratoire, et pour moi c’est une petite partie de l’entraînement qui peut être intéressante à développer pour gagner en contrôle respiratoire, et mécanique respiratoire et en conscience respiratoire.
Les Secrets du Kayak : Quelle est la marge de progrès possible pour moi ? Est-ce que je peux augmenter mon volume d’inspiration et d’expiration d’un litre ?
Sean Seale : Progresser d’un litre me paraît énorme. Je pense que ça dépend aussi du travail réalisé et de ta morphologie. Peut être que tu ne savais pas utiliser la globalité du volume d’air disponible dans tes poumons.
Le travail respiratoire en lui même ne veut pas nécessairement dire qu’il va te faire pousser un troisième poumon, mais au moins tu pourras mieux utiliser tout l’espace thoracique que tu as à disposition.
Si tu prends comme exemple les apnéistes, ils font un travail de stretching couplé à de la respiration profonde, pour étendre au maximum l’amplitude de leur mouvement au niveau de la cage thoracique afin de stocker un maximum l’air.
On peut imaginer que du travail de mobilité couplé avec du travail respiratoire peut te permettre de gagner pas mal de place. Je pense que le potentiel d’amélioration sera propre à chacun.
La recherche est unanime au sujet des progrès de la performance avec l’ajout de l’entraînement respiratoire. Mais il y a des gens qui y répondent mieux que d’autres. Oui il existe une marge de progrès plus ou moins importante avec ce type de travail.
Tu peux avoir une capacité au repos réduite mais une fonction dans l’effort bien développée, ou vice-versa. C’est pour cela que je les quantifie séparément pendant le test. C’est comme si j’imageais la chose en te disant que pour savoir faire un squat complet, il faut avoir des hanches qui fonctionnent et des chevilles qui plient un minimum, et donc sans le travail de mobilité au préalable tu vas avoir de la difficulté à descendre dans ton squat. Ici, d’abord tu fais en sorte d’avoir de la place, et ensuite tu fais en sorte d’utiliser la place pendant l’effort.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à tout cela et à proposer ce testing un peu physiologique plus typé aérobie ?
Sean Seale : C’est dans la continuité de mon discours. C’est une passion que j’ai pour le sport et la performance en général.
Le fait d’avoir redécouvert l’aspect énergétique du sport et de me plonger dedans. Je n’en suis toujours pas sorti, je continue à creuser et ça me fascine de pouvoir quantifier et mesurer ce qu’il se passe.
Voir si cela peut apporter certaines réponses à certains profils d’athlètes. Peut être aussi expliquer avec certains paramètres physiologiques le profil d’un athlète. Et ensuite trouver des points d’améliorations potentiels qui peuvent être exploités de manière ciblée.
Non pas pour changer la structure et la dynamique de l’entraînement, pour faire le profil de cette personne. Voir si on privilégie une à deux séances par semaine sur le facteur limitant diagnostiqué, et ainsi faire en sorte par la suite que chaque entraînement paie au maximum.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe si on veut réaliser un test avec toi ?
Sean Seale : On peut me contacter sur mon site https://beacons.ai/upsidestrength, il est en cours de maintenance. Tu y trouveras tous mes liens en terme de communication.
Je suis sur Instagram, Facebook, Twitter…, je suis partout. On peut me contacter n’importe où.
Pour ce qui est des tests pour tes auditeurs, idéalement le test se passe sur un ergomètre. La modalité du test est importante, il faut pouvoir avoir un transfert sur l’entraînement.
Vous pouvez également retrouver Sean sur Youtube.
Interview : Amélie Kessler
Retrouvez tout sur Amélie Kessler dans cet épisode des Secrets du Kayak. Elle nous partage ses débuts en kayak, sa carrière d’athlète de haut niveau et sa reconversion à venir.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Amélie Kessler en novembre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Amélie Kessler : Salut Rudy, ça va très bien. Je suis actuellement blessée suite à un accident avec un cycliste. Je me suis cassée trois doigts de la main droite. Tout juste après les championnats du monde. Championnat du monde qui plus est ne se sont pas si bien passés que cela...
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu commencé le kayak ?
Amélie Kessler : Via les tickets sports à Gérardmer sur les vacances scolaires, on avait des entrées de stages déjà payées. Le lac de Gérardmer n’est pas tout le temps agité comme lors des championnats de France. La partie club est d’autant plus abritée.
J’ai commencé dans les bateaux en plastique j’avais 10 ans. Et avant cela, j’avais fait de la gymnastique mais je n’étais pas douée. Une petite année de judo aussi et je faisais beaucoup de ski avec mon père.
Lorsque je découvre le kayak, je me suis inscrite en club pas longtemps après. Mes débuts au club c’était dans les bateaux plastique, on faisait beaucoup de descente donc j’étais en wavehoopper. En minime, j’étais en bateau fibre.
En benjamine, je fais des compétitions régionales un mois après avoir été inscrite au club. Je suis compétitrice de nature.
Le slalom ça allait bien, je n’ai pas eu besoin de trop gîter. La descente s’est moins bien passée, j’ai nagé. Je suis toujours beaucoup tombée en eau-vive, mais ça ne me décourageait pas. Je n’ai pas forcément fait beaucoup d’entraînements en eau-vive. C’était essentiellement des stages. Il n’y avait pas de cadre permanent, je faisais beaucoup de lac.
En junior, je suis allée au club d’Epinal et ça allait un peu mieux. Donc, la course en ligne je l’ai découverte en junior, le club organisait une course internationale à Gérardmer, c’est comme ça que j’ai découvert la course en ligne. Je n’ai donc pas fait les régates minimes.
J’ai lâché la descente pour la course en ligne au fur et à mesure. C’est Xavier qui m’avait parlé de cette discipline, et qui m’a encouragé à m’y exprimer. Mais en cadet et junior, ce n’était pas évident quand tu es la seule prédisposée à cette pratique.
Donc j’en ai fait en senior 1 lorsque je suis arrivée à Nancy au pôle espoir, d’autant qu’il n’y avait pas du tout de descente. J’aime l’eau, c’était difficile de se lancer dans l’eau-vive mais une fois que c’était fait ça allait.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que cela signifie que tu n’avais pas forcément de bons résultats en eau-vive et en descente ?
Amélie Kessler : J’étais moyenne. Je m’entraînais davantage une fois arrivée en pôle. Il y avait le championnat de France. J’ai donc fait un bon en avant au pôle à Nancy puisque j’ai fait quatrième. Le gros bon s’est fait lorsque je suis passée du pôle espoir au pôle France.
Quand je faisais de la descente toute seule dans mon coin, je ne m’entraînais pas des masses ! Peut être cinq ou six fois maximum. Au pôle espoir, je suis passée à deux entraînements par jour sans que cela me paraisse insurmontable ou hyper fatiguant. Je n’étais plus toute seule sur l’eau c’était différent.
Donc j’ai fait les championnats de France en N2 et N1 sur le 500m, comme la plupart des marathoniens, on a quasiment tous commencé par le sprint.
Je suis partie sur le marathon parce qu’après mon année à Nancy, je suis partie faire mes études à Verdun. J’ai fait une pause du haut niveau. Du coup, mon niveau a baissé.
J’ai repris l’entraînement parce que je voulais faire l’intégrale de la Dordogne. Quitte à m’entraîner pour ça autant s’entraîner pour rentrer dans l’équipe de France marathon. Donc, j’ai intégré l’équipe de France de marathon la même année en 2013.
Je préfère un effort long plutôt que le sprint, mais à mon époque le marathon n’était pas reconnu, il ne rentrait pas en compte dans le classement des clubs. Je faisais du sprint parce qu’en course en ligne, on faisait du sprint. Le marathon, c’est bien mieux. Quand j’ai commencé le marathon, on n’avait pas le choix de la distance. La short race c’est tout nouveau par exemple. Les premiers championnats d’Europe de marathon officiels c’était en 2019.
Entre le moment où je faisais du 500m à haut niveau et 2013, j’ai continué à faire du kayak. Je faisais tous les championnats de France, donc je faisais un peu de marathon par ci et par là. Mais pas avec la même envie.
Les Secrets du Kayak : Comment on s’entraîne pour un marathon, c’est beaucoup d’aérobie ? Il faut sans arrêt relancer ?
Amélie Kessler : Je ne pense pas qu’on fasse beaucoup plus de kilomètres sur l’eau que les sprinters. On en fait beaucoup, beaucoup d’intensité. L’entraînement hivernal ressemble beaucoup à celui des pratiquants 1000m qui raccourcissent leur séance en y mettant plus d’intensité.
On reste sur des grosses intensités, de grosse VMA. Pour moi, des grosses intensités ça va être le 4x2000m en EB2 qu’on fait régulièrement ou 3x4000m. Je ne sais même plus si on prend 10min de récupération. Et donc on reste sur deux séances par jour sauf le dimanche.
En dehors du bateaun on fait de la course à pieds avec là encore des intensités. Il te faut être bon pour le petit bout de portage pour ne pas sortir du groupe de tête. En hiver on fait du ski, du vélo parfois.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu fais une coupure hivernale ?
Amélie Kessler : On ne fait pas de stage de ski de fond, on n’a pas de budget pour ça dans le marathon. Et puis je n’ai pas énormément de vacances avec mon travail en hôpital.
Donc je préférais aller une semaine au Grau-Du-Roi avec mon fils et mon mari pour aller faire du canoë. Du ski, on en fait quand on veut, on est à une heure de Strasbourg.
Et comme au Grau-Du-Roi il ne fait pas trop froid et que les gens sont sympas, en général on s’y rassemble là-bas en février.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu fais de la musculation en dehors du bateau ?
Amélie Kessler : Quand je suis arrivée au pôle, c’était pour moi les prémices de la musculation. J’ai touché ma première barre à l’âge de 19 ans. Je ne me souviens plus de comment on fait la musculation pour se préparer en vitesse.
Je n’ai pas l’impression qu’on fasse plus de force max que ceux qui font du sprint. C’est relativement pareil.
Les Secrets du Kayak : En 2013 tu fais les World Games, donc les olympiades des sports non olympiques. Est-ce que c’était un objectif pour toi de te qualifier ? Comment ça s’est passé ?
Amélie Kessler : Ce n’était pas un objectif en soi. En 2013, je voulais être qualifiée en équipe de France.
Je me suis retrouvée en K2 avec Gwendoline Morel pour les championnats d’Europe. On fait cinquième, et l’année d’avant pour le K2 on avait été sélectionnées aux mondiaux. Donc on y est allée, en Colombie. On y fait troisième.
Ça faisait style club-med entouré de militaires, ambiance compétition régionale. On était entre nous, personne sur les bords. C’est comme si tout avait été fait à la dernière minute. On était à l’extérieur de la ville de Cali.
Cette troisième place était une surprise : quand tu te ré-entraînes vraiment bien depuis un an et que tu te retrouves sur un podium international... ça je ne m’y attendais pas !
Les Secrets du Kayak : J’ai cru comprendre que tu t’étais arrêtée pour te concentrer sur d’autres objectifs d’avantages personnels ?
Amélie Kessler : En fait, j’ai été prise dans une école à Verdun donc je suis partie du pôle. Moi si je n’ai pas un programme et un encadrement spécifique, je ne suis pas capable de m’entraîner seule. Il faut qu’on me dirige.
Donc j’ai dérivée petit à petit. J’ai fait mes études, je me suis mariée, je suis devenue maman. Et cela m’allait bien. Puis on a décidé de quitter la Meuse profonde pour s’installer à Strasbourg. Et c’est de là que j’ai repris le bateau.
J’ai repris petit à petit un bon niveau. Je n’ai jamais totalement arrêté le kayak à vrai dire, j’étais juste moins investie.
Les Secrets du Kayak : En terme de sensation de vitesse, de démarrage, est-ce qu’il y a des différences entre les différents kayaks en marathon ?
Amélie Kessler : Le bateau décolle plus vite en marathon. Sur un sprint brut, un K2 de 12 kg c’est plus facile de garder une vitesse maximale parce que le bateau de marathon peut dé-jauger plus facilement. La navigation n’est pas la même.
Sur du long, je ne sais pas si c’est vraiment différent. Le poids du bateau aide notamment pour le départ et le portage. Et il va mieux réagir dans les virages et les changements de direction par rapport au bateau de vitesse.
Par exemple dans les prises de vagues, en vitesse je tiens moins bien mon bateau. Avec le bateau de marathon, jamais je ne touche une pagaie lorsque je suis dans la vague. En marathon et surtout sur la short race c’est hyper intense, c’est plus dur que tout le reste, en terme de fréquence cardiaque tu es tout le temps au max.
Il faut toujours chercher à se placer au mieux, donc c’est toujours dans l’accélération, le portage qui arrive souvent dans la foulée, donc le cœur remonte à bloc. Il n’y a pas de moment de pause sur la short-race. C’est ultra physique et j’adore ça.
La long-race c’est complètement différent. Cette année, j’avais pris la décision de ne pas courir la longue en K1 pour me préserver pour le K2. Elles sont tellement différentes que je ne sais pas dire laquelle je préfère. Sur la course longue, il y a davantage de stratégie.
En règle générale en terme de vitesse sur la short-race je suis à 16km/h jusqu’au premier virage, ensuite ça baisse un peu. Sur la longue, je dois être sur une moyenne de 12,7km/h. Et en moyenne la short-race, ça doit être une moyenne de 14 km/h.
Mais les hongroises vont très vite, il faut les suivre. Elles sont capables de t’emmener à de très grandes allures pendant deux heures ! Donc on s’entraîne beaucoup sur du train très long. Cette année, on faisait des séances d’une heure de séance à 12,5 km/h toute seule. On est que trois filles. Ce type de course, c’est génial à regarder et à vivre.
Les Secrets du Kayak : Ta discipline n’étant pas reconnue, tu travailles à côté ?
Amélie Kessler : Oui, jusque là j’étais aide soignante en hôpital de jour de rééducation. Je travaillais à 80 % pour avoir mes mercredis. Depuis ce mois d’août, je travaille au club de Strasbourg à 100 %.
Et du coup en tant que aide soignante pour m’entraîner deux fois par jours, j’y allais avant et après le travail. Et j’étais seule à 7h du matin, j’avais mon programme, je savais ce que j’avais à faire.
C’est Yannick qui me suis depuis fort longtemps. En fait Nicolas Parguel, le manager du marathon, nous envoie une trame d’entraînement. Et ensuite, on le remodèle à notre niveau. Il y avait un bon groupe d’un bon niveau sur le soir. Il y a aussi des vétérans, des plus jeunes, on trouve toujours du monde pour s’entraîner.
Aujourd’hui, je suis entraîneuse de canoë-kayak au club. Donc on est quatre cadres, et Yannick lui voudrait passer sur les écoles de compétition de pagaies. Donc je passe le DEJEPS avec le CREPS de Toulouse sur deux ans. Cette année c’est plutôt la partie stage, sur les pôles de Vaires et de Rennes. Et l’année prochaine, j’irai pendant des semaines complètes à Toulouse.
Je me suis réorientée sur le kayak par opportunité. Un des cadres du club partait à la retraite. Le poste était vacant, le club était en difficulté pour trouver un remplaçant. Le président a trouvé la formation en une semaine, il m’a fait toutes les démarches. Il m’a fallu quand même réfléchir un peu.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu t’es créée un staff pour t’accompagner dans la réussite de ta performance ?
Amélie Kessler : On a beaucoup de chance au club de Strasbourg parce qu’on a un partenariat avec un centre de cryothérapie à côté du club.
On peut aussi avoir accès à un ostéopathe. J’ai mon kiné perso prescrit par mon médecin.
Et j’ai fait appel depuis deux ans à un préparateur mental. C’est un investissement personnel mais le club paie une grande partie des séances de cryothérapie et d’ostéopathie.
Les Secrets du Kayak : Comment concilies-tu tout cela avec ton conjoint, est-ce qu’il fait lui aussi du kayak ?
Amélie Kessler : Oui, on s’est rencontré au kayak. Il sait ce que c’est.
Quand j’ai décidé de reprendre le haut niveau, c’était une décision familiale. Tous les ans, je disais m’arrêter et en fait j’ai continué, et limite c’est lui qui m’encourage à poursuivre.
Je constate maintenant des signes de vieillissement, je mets plus de temps à récupérer entre les séances. Ça demande beaucoup de temps, d’argent, d’investissement physique, tous les ans on se re-pose la question. Je ne vais plus faire ça encore longtemps.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu as comme bateau ?
Amélie Kessler : Je suis restée sur un Cinco. Un bateau de marathon c’est quasiment un bateau à usage unique. Ça s’abîme très vite.
Et en terme de pagaie je suis sur une gamma Rio minus donc en 740.
J’ai un centimètre de différence de hauteur entre la bateau de marathon et la bateau de vitesse. Mais je n’ai pas de différence de stabilité. Je ne me souviens pas d’avoir eu des problèmes de stabilité même lorsque je suis passée du slalom à la vitesse. C’était l’eau-vive qui me faisait tomber.
Les Secrets du Kayak : Tu sens une différence en fonction des différentes couleurs de pagaies ?
Amélie Kessler : Je n’ai pas testé ni les jaunes ni les oranges. Je n’ai que du blanc ou du vert. Mais effectivement sur les fins de course, dès lors que tu veux relancer c’est plus facile avec un manche un peu plus souple.
Les Secrets du Kayak : Tu fais aussi des séances de frein en marathon pour travailler l’appui et la force embarquée ?
Amélie Kessler : Oui beaucoup. Elles se font sur des séances de vitesse, d’EB2 mais pas sur des 10km.
En terme de frein, on met des tendeurs, des freins balles, des parachutes… avec le parachute tu avances à 5 ou 6 km/h. Tu fais des 10 secondes ou 20 coups de pagaies, pas plus. Les freins balles, cela dépend du nombre de balles que tu mets.
Pour déterminer ton frein tout dépend si tu veux travailler la force, l’appui, ou le placement.
Certains mettent du poids dans le bateau, mais ce n’est pas vraiment pour l’utiliser comme un frein. A la fin du premier confinement, on avait mis du poids dans le bateau. Au final, je ne l’ai jamais enlevé avant les courses.
Les Secrets du Kayak : Tu ne fais pas de coupure hivernale n’est-ce pas ? Comment tu t’habilles l’hiver pour monter en bateau ?
Amélie Kessler : A Strasbourg, il ne fait pas extrêmement froid, sinon on fait de la machine à pagayer. Je sors facilement les manchons, j’ai souvent froid aux extrémités. On se couvre. On s’habitue au froid. Dans ma jeunesse à Gérardmer, on cassait la glace pour faire la séance. Et je montais sans manchons sans rien. Aujourd’hui je vieillis, donc je me couvre.
Après j’ai fait pas mal de machine à pagayer d’autant plus qu’à 17h l’hiver il fait nuit. Et à Strasbourg, on n’a pas le droit de monter de nuit.
On est quand même mieux sur l’eau. Je m’entraîne sur la machine du club, une kayak-pro et deux Dansprint (à siège fixe), et une très vieille.
Pour moi, la Dan Sprint est plus dure et plus physique par rapport à la kayak-pro qui est plus facile puisqu’il n’y a pas le gros à-coup devant. Certainement qu’il me manque de la force physique pour la Dansprint.
Je fais quasiment les mêmes séances que sur l’eau, sauf pour le long. Si je dois faire 15 km, je ne vais pas regarder les kilomètres parcourus sur la machine parce que ça n’avance pas. Sur la Dan-sprint je perds au moins 1,5 km/h et sur la kayak-pro je ne sais pas, je n’ai jamais compris comment on réglait le poids et les paramètres par rapport aux Watts développés.
J’ai fait une fois une course de machines à pagayer à Mulhouse, et on avait fait des temps de dingue, que je n’ai jamais reproduit ensuite.
Les Secrets du Kayak : Tu vas bientôt t’arrêter ?
Amélie Kessler : On verra, il faut aussi voir comment ça va se passer avec mon nouveau travail. C’est difficile d’avoir la double casquette entraîneur/athlète. Il faut s’entraîner différemment, tu ne peux pas le faire en même temps que les autres même si tu as envie d’aller avec les gens sur l’eau.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu fais d’autres disciplines de kayak de temps en temps ?
Amélie Kessler : Je suis remontée dans un bateau de descente il n’y a pas longtemps, j’ai cru que je n’allais pas réussir à mettre la jupe, c’était tellement instable !
Je faisais juste la sécurité aux petits, donc il n’y avait même pas d’eau-vive. Il n’y avait pas de place pour mes jambes, j’ai mis trois minutes pour me rappeler comment faire.
Je fais très rarement de la descente, je n’ai pas beaucoup de temps pour faire autre chose que du kayak de marathon.
Les Secrets du Kayak : On a parlé kiné, ostéopathie, cryothérapie, préparation mentale, mais comment ça se passe pour ton hygiène alimentaire, ton sommeil ?
Amélie Kessler : Je ne m’assure pas de dormir 8h par nuit, je n’ai pas tant le choix. Je me couche le soir et je me lève le lendemain, c’est tout. Ce n’est pas parce que je le veux.
Pour l’alimentation, j’ai un problème je ne fais pas très attention en hiver. Mais quand arrive les compétitions j’étais très drastique, j’enlevais tout ce qui était mauvais, ce n’était pas la meilleure solution, je ne trouvais plus de joie.
Aujourd’hui, j’essaie de faire attention mais de ne pas me priver non plus complètement. L’hiver je dois faire 4 kg de plus.
Aussi, je fais des cures d’oméga 3 avec la gamme Beautysané comme Franck Le Moel.
Les Secrets du Kayak : Pour moi tu as une certaine longévité dans la pratique du kayak. Tu disais ne pas être satisfaite des derniers championnats du monde et de la short-race, qu’est-ce que tu changerais dans ta course si c’était à refaire ?
Amélie Kessler : Pour la short-race, je crois que je me pensais meilleure que ma forme du moment. J’ai fait une ou deux erreurs dans mon placement. Ça reste facile à dire quand on est sur le bord de la course.
Et sur la long-race en K2, je suis déçue puisqu’on ne va pas au bout de la course. Ce n’est jamais facile de prendre la décision de s’arrêter. On sait ce qu’on a à travailler pour arriver à notre objectif en K2.
Vous pouvez retrouver Amélie Kessler sur son compte Instagram.
Interview : Pascal Boucherit
Retrouvez tout sur Pascal Boucherit dans cet épisode des Secrets du Kayak. Comment a-t-il débuté le Kayak de course en ligne ? Quel est son parcours ? Qu’a-t-il fait pour performer ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Pascal Boucherit en octobre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Pascal Boucherit : Bonjour Rudy, ça va très bien comme un dimanche tranquille, pendant lequel j’ai pu randonner.
Les Secrets du Kayak : C’est un plaisir de t’avoir dans le podcast. Je voulais revenir sur toi et ton parcours. Comment as-tu découvert le canoë-kayak ?
Pascal Boucherit : A Angers, je vivais dans un quartier tranquille entouré de cours d’eau qui débouchent dans la Loire. Des cours d’eau paisibles, aménagés et la Loire fleuve culte et libre. Les berges sont intéressantes, et pouvoir se déplacer sur ces cours d’eau c’était sympa.
J’ai commencé à 13-14 ans. La Maine venait juste d’être construite, c’était un lieu génial pour moi. On était en pleine nature. Je n’étais pas très assidu, j’y suis revenu vers mes 15 ans et j’ai vite accroché.
C’était une base jeunesse et sport, il y avait de la construction polyester. C’était dans une ancienne ferme. On était isolé et très tranquille. On faisait beaucoup de plat, et la ligue était orientée slalom et eau-vive.
Moi j’étais attiré par la descente slalomée. Il y avait des petits passages, des rapides.
On s’est sélectionné en dernière année de cadet pour les championnats de France en slalom et descente avec un copain. On n’a pas été probant aux championnats de France mais c’était une très belle expérience.
Et d’être toujours trempé ce n’était pas drôle, donc je me suis détaché de ça je me suis concentré sur mon BAC. J’ai perdu un peu le contact, ensuite je suis parti à Poitiers pour faire un IUT génie thermique.
J’ai profité de la salle de musculation et j’y ai croisé Bernard Morin, un kayakiste de descente de renom. On ne s’est pas quitté de l’année, il m’a initié à toutes les approches de l’entraînement de kayak. Il préparait les championnats du monde, et moi je m’entraînais avec lui sans rien préparer.
Juste avant ça j’avais été à Angoulême une école omnisports où j’ai passé un brevet et c’était là que j’avais pris goût à l’entraînement.
Je descendais bien en descente, sur le plat j’étais moyen. J’ai commencé à faire de la course en ligne. En fin 1981, à Vichy il y avait les inter-ligues, donc la fête du kayak, c’était le moment des compétitions et de faire la fête.
J’y ai rencontré Philippe qui m’a proposé de l’accompagner au BJ avec eux. Il m’a présenté au Directeur des équipes de France de l’époque de course en ligne. Ils ont regardé comment je naviguais, et il m’ont accepté en BJ deux mois après.
Le bataillon de Joinville était un sas magnifique qui n’existe plus mais qui devrait toujours exister. C’est un sacré manque parce que tu t’entraînais trois à quatre fois par jour, les résultats se faisaient ressentir.
J’ai fait quelques compétitions internationales et donc quand je suis sorti en 1982 j’étais référencé comme potentiel membre de l’équipe nationale. On m’a proposé un contrat d’insertion professionnelle, c’était les débuts.
J’ai travaillé avec la SNCF, je leur devait un mi-temps annuel mais j’étais payé à plein temps. J’y travaillais l’hiver ce qui me rendait disponible le reste du temps. A 15h je quittais le travail ce qui me permettait de faire deux entraînements dans la journée. Mon poste était sur Paris, donc je pouvais m’entraîner à Joinville mais aussi à l’INSEP.
Le collectif d’entraînement était différent de ce qu’on peut voir sur des pôles. Il n’y avait pas d’entraîneurs. Ils nous encadraient pour les stages hivernaux à part ça le reste du temps on se débrouillait seul, entre nous, cela nous rendait davantage acteur. Il fallait se former, s’informer, être curieux.
En 1983, je fais un K4 en championnat du Monde, une déception. J’ai été pré-sélectionné à l’issue des championnats du monde en 1983 dans le collectif préolympique. Et là Alain Lebas s’est occupé du collectif pour nous faire faire de la PPG.
Le matériel était en bois et laissait peu de place à l’innovation. Tu n’as jamais froid aux pieds dans un bateau bois.
Donc on fait médaille de bronze aux JO de Los Angeles. En 1985, on change l’équipage du K4. Je pars en K2 avec Philippe qui faisait des aller-retours aux USA. Le but c’était de faire une belle performance à Duisbourg. On y a gagné, c’était la régate internationale à faire (en Allemagne).
Avec Philippe, c’est le soucis du détail, l’obsession de la synchronisation qui nous réunissait. On était capable de rester une heure et demie accrochés au ponton pour parfaire un problème de synchronisation de poussée de jambes. On réfléchissait beaucoup, Philippe était très fort en anatomie.
On gagne en 1985 à Malines, ce qui a créé un choc en équipe de France. Rappelons que les JO de Los Angeles avaient été boycotté par les pays de l’Allemagne de l’Est, donc cette fois tout le monde était là pour en découdre. C’était une très belle performance, un malaise s’est instauré dans l’équipe.
Moi j’ai commencé à faire des aller-retours pour m’entraîner avec lui. Mais j’ai gardé de bon rapport avec les autres de l’équipe. Je passais ma vie à m’entraîner, naviguer.
Tu ne peux prévoir que le premier coup de pagaie, mais pas toujours non plus. Tu te dois de résoudre des imprévus sur ton parcours. Tu t’exprimes dans la situation présente, et parfois tu gagnes ne serait-ce que d’un seule seconde.
L’anatomie et la physiologie ça s’apprend, le plus dur c’est être là dans l’instant présent.
Je suis devenu ami avec François Bigrel qui a écrit La performance humaine, livre qui est ensuite devenu ma bible parce qu’il avait décrit ce que je ressentais. Ce qui nous unissait, c’était la musique de haut niveau. La pratiquer et chanter avec une maîtrise sur des chants de quatre à six voix ce sont des moments d’une intensité incroyable. Et une compétition de kayak, c’est comme une improvisation en musique : tu choisis une phrase parce que tu adores le compositeur, et toi tu vas travailler dur pour exprimer ce que tu es avec cette phrase là.
Pour moi le sport de haut niveau c’est pareil, tu joues ta vie. Tu y vas crescendo, il faut que tu sois lucide pour parfaitement contrôler tes coups de pagaie pour t’exprimer de la meilleure façon possible.
Il y a un rapport au temps qui va de l’olympiade à quelques centièmes ou millièmes de seconde. Il ne faut pas gêner ou subir l’autre, d’où l’intérêt de travailler sa synchronisation.
Aujourd’hui je suis concentré sur de la méditation, du yoga qui m’émeuvent avec une sensibilité incroyable que j’ai développé et ressenti dans ma carrière de kayak. C’est cet art de vivre dans l’instant présent et cette capacité d’être dans le présent et de vivre ces émotions qui sont très satisfaisant.
Les émotions sont un moteur extrêmement puissant. Avec Philippe, notre pédagogie c’était de descendre de bateau satisfait et d’avoir tenté des choses. Ensuite il faut savoir ce qu’on met en œuvre. Donc pas de jugement, prendre des risques, et ensuite savoir comment améliorer les choses.
Quand tu es champion du monde, au dernier coup de pagaie c’est terminé tu as le titre à vie. Et c’est là que commence une nouvelle aventure. On ne recommence pas, car les conditions ne sont pas les mêmes, tu te prépares pour une nouvelle compétition.
Et fort de cette puissance accumulée tu te mets moins la pression, tu fais le tri chez les gens, mais toi tu dois rester sur ton nouveau projet. Et ainsi recommencent les cycles et donc revient la notion de temps.
Les Secrets du Kayak : Tu as rapidement fait les championnats de France, est-ce que c’était courant à ton époque ?
Pascal Boucherit : Je ne partais pas de rien physiquement, je courais beaucoup. J’avais des capacités physiologiques importantes mais on était en cadet, on était très nombreux. La sélection était large.
C’était une gestion politique de l’époque. Sur les départs il y avait une trentaine de gamins. Certains avaient déjà un potentiel. D’autres arrêtaient du jour au lendemain et ce n’était pas perdu, comme moi.
Ça te construit un peu. Tu prends confiance en toi, ça guide. Avant de faire du kayak, je faisais beaucoup de course à pieds. Il y avait un parc pas très loin de chez mes parents, le tour faisait 5 km avec un profil varié. Je courais entre trois à cinq fois par semaine. Et dès que j’ai fait du kayak, j’ai accroché à la musculation.
M’entraîner fort à mon époque c’était du temps de l’INSEP, le matin course à pieds et musculation, et l’après midi bateau. Du lundi au samedi et repos le dimanche. On faisait de la force type puissance et force max en musculation, on le faisait quatre fois par semaine.
En bateau, chaque saison il fallait faire 4000km à 5000km de bateau. On faisait des sorties de 18km. L’hiver on faisait des sorties groupées jusqu’à huit personnes, donc il y avait de la prise de vague.
Il y a aussi des entraînements où tu peux être seul. Avec Philippe, on pagayait côte à côte et on s’imposait des cadences. Il fallait être dans la même cadence. Ça nous arrivait de naviguer tranquille aussi.
On pouvait faire des 3x40min avec 10min de repos. La culture de l’entraînement, ce sont des buts de maîtrise et de comparaison sociales. Je faisais le 10 000m pour me faire plaisir. Arrivait le mois de mars, il y avait un test de 9km, tu avais eu avant le test de Cooper. Après les tests de mars, on commençait les entraînements de fractionné.
Les Secrets du Kayak : Tu t’es entraîné avec les pays nordiques ?
Pascal Boucherit : On a une base exceptionnelle à Temple-sur-Lot. Très fréquentée par les polonais, les norvégiens, des gens que je peux revoir encore sur des marathons.
J’avais un petit groupe, on tournait pour faire 15 jours chez les uns et les autres ou parfois plus. Je me suis aussi beaucoup entraîné avec les américains, on pouvait être jusqu’à quinze nations en même temps.
Il n’y avait pas vraiment de différences d’entraînement, le plus dur était de se faire accepter dans les différents groupes. Les stages c’était vers novembre décembre, puis janvier. Le ski en février. Au moins de mars les équipes arrivaient à Temple-sur-Lot. On se faisait nos propres cérémonies d’ouverture à Temple-sur-Lot.
Aujourd’hui je ne navigue plus, j’ai fait plus de 45000 km de bateau, je n’ai plus beaucoup de disques vertébraux entre chaque lombaire. Il faut apprendre à vivre avec ça. Je vais avoir une semaine de douleurs pour 30min de navigation.
Aujourd’hui, je fais un peu de randonnée en montagne, un peu de vélo de route, je m’occupe de mon jardin, je fais du bricolage…
La médaille de 1984 aux JO, on y pensait bien. On sentait qu’on allait de mieux en mieux. Souvent en France, on est obnubilé par la comparaison sociale, parfois juste pour une demie seconde d’avance. Moi je préfère avoir une demi-seconde de retard mais avoir mes propres objectifs.
Ça me permet de me sentir progresser, même si j’ai aussi parfois des envies de mettre une branlée à tout le monde. Cette recherche de synchronisation va plus loin que le mouvement, c’est aussi être ensemble dans le même projet. C’est ce qui fait avancer plus vite le bateau.
On ne montait pas tous les jours en équipage. Un micro-cycle, c’est deux jours et demie. Là on faisait deux séances de bateau par semaine en équipage.
Entre 1985 et 1988, Philippe avait des heures de cours à rattraper, il n’avait pas d’aménagement de cours aux USA. Il a loupé des trimestres avec le kayak.
En 1986, je l’ai rejoint un mois avant les championnats du monde à Montréal. On s’entraînait avant et après ses cours. On a fait sixième, ça nous permettait de rester en élite.
En 1987, on fait une très belle saison. On avait fait des courses de folie. Ensuite c’était les JO de Séoul, j’ai été blessé à la clavicule, donc je ne me suis pas entraîné, je ne pouvais plus lever le bras, ça m’a mis une pression énorme.
Ça m’a gêné toute la préparation des Jeux. Ça a été une déception ces Jeux. Un sacré choc ! Et c’est complètement con comme histoire. La presse qui s’empare du sujet, les maladresses du président de l’époque et des malveillants.
J’ai progressé dans la connaissance de la nature humaine. Mais quand tu es bien dans la merde jusqu’au cou, il n’y a pas grand monde pour t’aider. Il y a ta femme, ta famille mais très peu de gens du bateau. Ça te fait grandir. Ça te démontre les intérêts, le pouvoir, les jeux politiques.
Philippe était loin de tout cela donc il a mieux vécu la chose. Moi, ce n’était pas pareil.
Sur le plan personnel, il a fallu que je n’y pense plus. Ça repassait toutes les 5 min dans ma tête. Il m’a fallu me faire entourer pour évacuer ça.
Je me suis présenté à l’AG du collège des sportifs de haut niveau, j’étais tout en haut de l’amphithéâtre qui était plein. Au moment de me présenter lorsque je suis descendu de l'amphithéâtre pour arriver à la tribune, il y avait un froid. J’avais préparé un texte avec les gens de l’institut de gestion. Au final je l’ai offert au DTN de l’époque, comme si je lui refilais toute la mouise que je vivais depuis que j'étais rentré de Séoul.
C’était du harcèlement incessant par téléphone, dans la rue. Tu n’es plus trop fréquentable. Ce sont des JO qui tournaient mal. Notre affaire est arrivée juste avant l’affaire Ben Johnson. Les médias étaient trop heureux d’avoir quelque chose d’extraordinaire qui se passe sur ces Jeux. Il y a eu des caricatures issues de propos qui ont été tenus.
C’est ainsi, ça m’a construit, il faut affronter. Pour être libre, je suis responsable avant tout. J’ai l’engagement et la responsabilité.
J’ai quitté Paris, j’ai acheté une maison en province, je retapais ma maison. Et j’ai continué à faire du bateau au premier janvier suivant. Ça n’a pas été simple, on nous en voulait. Des gens au sein de la fédération m’ont beaucoup aidé pour revenir, mais en 1989 on n’était pas performant.
En 1990, on ne fait pas le bateau ensemble, on a bien fait.
En 1991, on revenait très fort, et le déclic ça été les jeux méditerranéens où on s’est pris une grosse branlée. Philippe devenait papa. En 1991 aux championnats du monde de Paris, on fait deuxième, on nous disqualifie, et on gagne le 10000m.
En 1992, Philippe construit son cabinet, on est un peu moyen, on se fait sortir de l’accès à la finale. Mon métier m'intéressait énormément, souvent je préférais travailler plutôt que de m’entraîner. Et en 1992, j’ai rangé définitivement la pagaie. Je ne l’ai quasiment jamais ressorti.
Après ma carrière, Hervé Madoré voulait me faire intégrer la Fédération. Quatre ans après, il me le repropose avec l’arrivée de Kersten Neumann, j’étais très en phase avec ce qu’il proposait. Pierre Lubac m’a aussi bien décidé. J’ai donc été entraîneur national et au départ de Kersten, j’ai été nommé comme nouveau directeur des équipes de France. J’ai quitté la fonction trois ans après, j’ai privilégié ma vie de famille.
Cette aventure au sein de la fédération été plaisante. Je me suis rendu compte du pouvoir des clubs. J’ai de très bons souvenirs, et j’ai apprécié de collaborer avec de nombreux sportifs. On leur propose un cadre, mais souvent la réponse est hors du cadre. Il faut sortir des sentiers battus, prendre des risques. C’est ça la vraie méthode.
Mais les gens qui ne croyaient pas en nous gagnaient du terrain. On les sortait trop de leur zone de confort. Ma limite, c’était ma vie de famille. C’est pourquoi j’ai quitté le milieu. C’est Antoine Goetschy qui a repris, et c’est quelqu’un pour qui j’ai un profond respect et qui sait sortir des sentiers battus.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que ces personnes envoyant des mauvaises ondes font que vous les anciens 1980-1988, êtes une génération très forte ? Ensuite c’est comme s’il y avait eu un trou.
Pascal Boucherit : On ne sait pas capitaliser. On ne sait pas construire cette puissance accumulée. Tu es toujours sur des buts de comparaison sociale et de maîtrise, donc tu restes secret et il y a des tensions qui se créent.
Ensuite la Fédération de kayak présente de multiples activités, non pas en concurrence les unes des autres, mais malgré tout auparavant qu’il y ait une équipe 100 % course en ligne c’était impossible, alors qu’une équipe 100 % eaux-vives existait.
Tout cela joue sur le fait qu’on ne prête pas attention à l’autre sauf quand le danger arrive et que certains prennent le pouvoir. Mais ce sont des jeux humains et je m’en moquais, je suis resté libre dans ma tête, j’ai juste perdu mon sourire après les JO de Séoul.
Je l’ai retrouvé en mettant fin à ma carrière de haut niveau. J’avais l’envie de vouloir transmettre, j’ai apporté des choses à certains sans doute pas à tous, et quand ça ne passe plus il faut savoir se retirer. Il y a eu de très belles choses de faites, rappelons le. On n’a pas brimé leur expression.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que sur ton parcours il y a des choses que tu ferais différemment avec le recul ?
Pascal Boucherit : Je pense que je ferais tout différemment. Je ne changerai rien ou tout, je le saurais quand ça m’arrivera dans une autre vie, physiquement je suis fatigué.
La partition sera dictée par la fédération internationale de canoë-kayak ou par les JO ou autre.
J’essayerai de m’adapter à la règle sportive pour que le jour J je puisse m’exprimer au mieux. C’est un état d’esprit, rester curieux, libre. Il faut que ce soit une joie, un sourire, passionné, respectueux, un peu obsessionnel, éviter l’hystérie et les jeux de pouvoir, et faire référence.
Si aujourd’hui tu m’appelles c’est que je fais référence, autorité dans le milieu. J’aime bien une phrase de Sylvain Curinier c’est « incantation ou incarnation ». Parfois tu tends vers l’incarnation.
Mais aujourd’hui, nous sommes dans l’incantation et cela dans tous les domaines, et c’est là que je me rends compte que je deviens un vieux con, ou un vieux sage. Des gens ont ce déclic, comme toi, mais chacun doit avoir l’art de vivre, du bonheur et incarner ce que l’on est.
Donc après la fédération je suis passé à la direction départementale des sports, et mon rôle était de faire de la politique publique. Je ne voulais pas me mêler au sport de haut niveau puisque cela n’a rien à voir avec le sport local.
Je n’avais pas les codes, donc je me suis lancé dans l’éducation populaire et la jeunesse. J’ai participé à la réforme sur les rythmes éducatifs pour permettre des activités périscolaires le soir. J’ai participé au développement des maisons de quartier, et à la prévention de la délinquance avec la mise en place de séjours pour les enfants, un peu de recherche-action.
Le but était d’accompagner les jeunes dans l’autonomie. Jusqu’au moment où j’en ai eu assez, et Philippe Graille m’a recruté à nouveau dans la fédération puisqu’il venait d’intégrer la direction, jusqu’au moment où je ne m’y suis plus retrouvé. C’était lourd et pesant à gérer. Ensuite François est arrivé et on a philosophé à ma demande sur le sens, le chaos, l’imprévisibilité, la performance humaine... Mais sans suivi d’effet.
J’aurai aimé que les gens adhérent un peu plus. Le sportif est le principal acteur de sa performance, l’entraîneur n’a qu’une vision partielle de ce que vit l’athlète. Il faut un rapport équilibré entre les deux. C’était difficilement imaginable.
Tu as des sportifs qui délèguent tout à l’entraîneur, qui ne veulent pas réfléchir, et tu en as d’autres qui refusent tout le système. Pour moi à Séoul, je n’ai pas fait la différence entre indépendance et interdépendance. Et sur fond de tension et de rancune, ça donne cette catastrophe.
Quand tu as de l’interdépendance, tu brides un peu le pouvoir du coach, même si je reconnais l’autorité de certains entraîneurs qui sont exceptionnels, mais tu as aussi des gens qui n’ont pas de consistance et qui sont dans le pouvoir, et qui sont là pour eux même.
Ton histoire ce n’est pas la leur, je demandais juste à faire un bout de chemin ensemble pour lequel nous étions d’accord. Dans la vie tu tentes et si ça ne va pas, tu changes, je n’ai jamais eu de problème à changer de poste. La preuve j’ai tellement changé que ça a été une galère pour constituer mes droits à la retraite.
En fait, l’entraîneur in fine n’est plus que la roue de secours de l’athlète. Il sait rester discret dans l’ombre et il n'intervient qu’à la demande du sportif pour l’aider. C’est la personne fiable sur laquelle on se repose, mais on ne la robotise pas.
Mais il y a aussi une guerre d’ego ! Chacun a une place et non pas a SA place ! C’est comme dans l’éducation populaire des quartiers qui a fortement subi l’effet du covid, les personnes ont des problèmes de projet de carrière et de reconnaissance tellement ils sont sous payés et sous considérés, et pourtant il y a pleins de gens qui essaient d’exister par tous moyens et c’est insupportable. Ce sont souvent des jeux dupes. Mais c’est l’être humain et les français que d’avoir un jeu de pouvoir et d’ego.
Donc voilà quel a été mon art de vivre. J’ai été sur des mandats de président, vice-président, trésorier, adjoint de mairie, aujourd’hui ma mission est faite. Je suis sur un nouveau cycle.
Le plaisir c’est d’écouter la Marseillaise sur le podium, atteindre son but à l’entraînement et se faire plaisir.
Interview : Sabine Kleinhenz
Retrouvez tout sur Sabine Kleinhenz dans cet épisode des Secrets du Kayak. Elle nous partage ses débuts en kayak, sa carrière d’athlète de haut niveau puis sa reconversion.
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Sabine Kleinhenz en octobre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Sabine Kleinhenz : Ça va très bien, merci Rudy.
Les Secrets du Kayak : On t’a vendu à moi comme étant une machine d’entraînement, est-ce vrai ?
Sabine Kleinhenz : Non c’est un mythe, mais qu’est-ce que tu entends par machine d’entraînement ?
Les Secrets du Kayak : Pour moi c’est une impression qu’auparavant les gens s’entraînaient de manière quantitative, donc avec beaucoup de volume d’entraînement alors qu’aujourd’hui on recherche du qualitatif.
Sabine Kleinhenz : Ton analyse est bonne mais je ne me retrouve pas là dedans.
Mon parcours est atypique. Je viens d’Allemagne, j’étais une étudiante, je faisais de la natation et je suis venue à 21 ans en France où j’ai découvert le kayak. J’ai eu une carrière de kayak imprégnée de mon expérience de natation.
J’étais dans un petit club, on avait très peu de créneaux, donc mes performances je les ai faites avec quatre entraînements par semaine. Notre entraîneur privilégiait la qualité, et à côté on faisait d’autres activités, ce qui m’a formé.
Je faisais du cheval, du vélo, un tas de choses, des sports collectif, du renforcement musculaire, courir dans la nature, faire du ski nautique. Donc je n’étais pas une machine d’entraînement, mais j’avais soif de progresser.
J’ai découvert le kayak dans le cadre d’une année d’échange d’étudiants pour apprendre le français lors d’une année en Staps. La première année tout le monde me poussait à garder l’option natation, mais je connaissais du monde originaire du kayak, et je voulais en faire.
Ne parlant pas français, garder la natation alors que j’étais à un dixième du record de France sur 50m de nage libre, c’était une force. A force de travail, je suis allée en deuxième année, et donc j’ai pris option kayak en commençant par de l’eau vive, à Grenoble, à St Martin d’Hères avec les frères Brissaud.
Ensuite j’ai appris le slalom et la descente. Le CTD à la fin de l’année m’a débauché pour faire les piges. J’ai fini cinquième et on m’a mise en équipe de France descente. Mon but c’était le slalom. En deux ans, j’ai été en équipe de France, je m’en suis donné les moyens.
Je ne m’entraînais pas tous les jours. Avec le STAPS, on avait pas mal de sport, l’hiver je faisais du ski, je faisais six à huit séances par semaine, difficile à suivre physiquement. J’ai été bien encadrée, j’étais à l’aise, donc je pouvais attaquer à Bourg-en-Bresse.
J’ai été multi-disciplines, ne pas être spécialiste du kayak m’a aidé. Notre entraîneur disait toujours que la compétition ça permet de mieux se connaître. C’est du développement personnel. On était sur sa propre performance. Il était avant-gardiste. Le sport est un outil pour apprendre ce qu’est la vie.
Les Secrets du Kayak : Dès que tu es en équipe de France, tu te fixes des objectifs de résultats ?
Sabine Kleinhenz : De toute façon tu te fixes des objectifs, atteignables à court ou moyen terme. Il faut que ce soit moteur dans la progression. Quand tu es à l’échéance, tu fait du mieux que tu peux.
J’ai fait du slalom jusqu’en 1987, donc jusqu’à la fin de mes études. J’étais tout le temps blessée. Et donc aux piges, étant une des prétendantes aux championnats du monde je les aient ratées, j’ai pris une grosse claque.
Du coup, j’ai décidé de travailler au CREPS en tant que formatrice. Je suis restée en France, et c’est seulement en Ardèche que je me suis reconstruite en descente.
En 1988, je suis allée aux piges de descente, je suis prise pour les pré-championnats du monde. Et là je finis cinquième. Mais il faut avouer que je ne me suis pas préparée. J’étais à 45s de la meilleure.
Je savais que l’année suivante je pouvais gagner la première place. Et j’ai gagné. Je ne me suis pas laissée faire, j’ai construit mon entraînement en fonction de mes besoins et de mes possibilités. Je devais jongler avec mon emploi. Je m’entraînais à cette époque 6h30 par semaine. Au CREPS, je formais des brevets d’états et j’intervenais beaucoup sur le tronc commun.
Les Secrets du Kayak : Tu as cherché à t’entraîner davantage pour gagner en performance ?
Sabine Kleinhenz : Oui, c’est venu ensuite. En 1989 après mon titre, je pouvais participer aux championnat de France, à Bourg-St-Maurice en descente et en slalom. Je termine troisième en slalom, j’ai donc cherché à être prête pour le retour des JO en 1992 pour le slalom, mais au final mon choix a penché pour la course en ligne. Je voulais finir la boucle. L’aspect de l’équipage ça m’a intrigué. Le collectif m’attirait.
Mes premières séances de course en ligne, je m’en souviens bien, j’étais sur un SKR, c’était super dur, je ne tenais pas dans le bateau c’était compliqué ! Même si je pagayais lorsque j’étais lancée, c’était compliqué de faire des départs rapides. J’ai toujours eu peur de tomber dans l’eau. Même si je suis bonne nageuse. L’eau plate et l’eau vive, c’est différent.
Pour être stable, il m’a fallu plusieurs années. C’était toujours un combat avec moi même pour partir super vite et ne pas perdre l’équilibre.
Donc pour faire de vraies séances dans le SKR, j’ai du mettre beaucoup d’énergie. Je faisais des séances d’une heure, ce qui était fatiguant. J’ai du mettre deux mois pour être à l’aise sur le SKR.
Les Secrets du Kayak : As-tu remarqué un changement technique à effectuer pour passer de la descente à la course en ligne ?
Sabine Kleinhenz : Il est énorme. Il faut faire le parallèle entre les trois disciplines. En slalom, on est sur le jeu avec l’eau vive, faire de belles figures. Il faut beaucoup de gainage pour avoir un appuis efficace pour la transmission du bateau.
En course en ligne, le mouvement est beaucoup plus cyclique puisqu’il faut aller vite pendant un certain temps. Il faut aller vite, accélérer rapidement et ensuite entretenir sa vitesse c’est à dire utiliser toute son amplitude. C’est extrêmement différent du slalom et de la descente. Donc, il faut tendre les bras pour rendre une élasticité au mouvement.
En course en ligne, je me suis vite intéressée à cette technique. J’ai d’abord travaillé ma stabilité, l’équilibre, la transmission. J’ai vite été bien entourée, chaque personne a contribué à mon évolution. Et j’ai réellement progressé lorsqu’en 1990 j’ai arrêté le CREPS, je suis partie en Australie puis en Nouvelle Zélande pour rencontrer les meilleurs du monde. J’ai pu avoir tous ces contacts grâce à mon mari Antoine Goetschy.
C’était vraiment une démarche de ma part, ça ne se faisait pas. Je parlais avec tout le monde, les gens étaient intrigués par mon parcours atypique. Mon expérience les intéressait. Je venais de nulle part.
D’aller là-bas, j’ai constaté que les Néo-zélandais en faisaient beaucoup plus en terme d’entraînements. Les gars se levaient à 5h du matin, partaient faire de la musculation, puis à 6h30 ils étaient en transfert de séance sur le lac, à 8h30 ils travaillaient, à 16h30 ils revenaient pour s’entraîner jusque 19h. Ils mangeaient et pour 21h ils étaient au lit.
Donc quant on entend certains en France, moi je trouve qu’il faut savoir ce que tu veux ! Eux mettaient en place des choses parce qu’ils étaient déterminés.
A mon niveau, j’étais déjà disciplinée mais j’avais du mal à encaisser les séances. Je faisais un peu attention à ma nutrition, mais je ne devais pas m’hydrater suffisamment ce qui me limitait. J’ai profité de leur détermination, et moi je rêvais, il faut être maître de son projet.
Donc, en fait j’ai mixé les deux disciplines pendant trois championnats du monde de 1989 à 1993.
Pour l’entraînement, je faisais essentiellement de la course en ligne et de temps en temps un peu de descente. En 1991 il y avait une coupe du monde en slalom, je l’ai faite, à chaque occasion je participais.
Je faisais les stages équipe de France dans les deux disciplines. Je devais être difficile à gérer en tant qu’athlète. Mais c’était ma façon de gérer mon projet. Aujourd’hui, on demande aux athlètes de choisir, sans doute que je n’ai pas suffisamment performer à mon époque, je n’ai pas eu de médailles. Mais pour moi, il n’y a pas de règles. Chacun fait avec son expérience.
Aujourd’hui, il y a tout de même plus d’ouverture, il y a pas mal de transferts entre les disciplines. Et pouvoir exprimer son potentiel par rapport à un objectif demande beaucoup d’investissement. Et le corps restera toujours humain avec son potentiel et ses limites.
La motivation reste importante. Il faut se spécialiser oui, mais à mon sens, sur de courtes périodes. Il faut garder sa motivation intacte. Il faut faire attention de bien respecter son corps, mais ça reste mon appréciation personnelle. Il ne faut pas aller trop vite.
Lorsque je faisais de la course en ligne, je restais vigilante à la moyenne de mes séances d’entraînement sur l’année. Il n’y avait que pendant les stages où je me forçais à suivre le rythme. Pourquoi ? Parce que si ma moyenne était trop importante, mon corps ne pouvait pas encaisser. On sait que le corps peut encaisser entre 15-20 % une augmentation de volume d’entraînement par an.
En période de JO, j’étais entre 10-15h de séance par semaine, davantage ce n’était pas possible. A côté de cela, on faisait beaucoup de musculation, tel que j’ai pu le voir chez les Néo-zélandais. Mais en 1996 ça a changé, un programme cadre à été mis en place. Si bien que les entraîneurs en France n’ont pas compris son approche.
Le responsable de l’époque parlait très peu français, il était allemand. Donc moi qui parlais allemand avec lui, j’avais compris qu’il voulait une trame adaptable pour chacun. Il préconisait également 3-4 séances musculation avec beaucoup de force endurance. Il faut tirer fort à chaque coup de pagaie. D’où les tests mis en place.
Les Secrets du Kayak : Sur la force endurance, j’ai pu lire une thèse sur les forces limitantes de la performance en kayak, qui montrent que ce sont les adaptations locales en terme de force endurance qui sont plus déterminantes que la VO2 max pour la performance en 500m et 1000m. Cette étude a été réalisée par Myriam Paquette, une chercheuse canadienne sur quatre études. Et donc cela démontre que les adaptations locales sont plus importantes que les adaptations générales. Donc on en revient à la force endurance.
Sabine Kleinhenz : C’est intéressant ! D’autant plus qu’à l’époque les allemands de l’Est avaient des laboratoires bien menés avec beaucoup d’expériences, certes critiquables. Mais ils étaient à la pointes de la recherche sur beaucoup d’aspects du kayak.
Les allemands ont d’ailleurs développer les FES, leur propre forme de bateau. J’en avais acheté un, c’était un laboratoire pour développer cette forme dans des bassins. Les américains ont fait cela également.
Puis il y a eu Nelo qui a pris le marché avec Plastex. Les allemands restent un peu à part, mais cela vient aussi de leur histoire avec l’Allemagne de l’Est. Pour moi, ce bateau était plus lourd, mais il glissait bien. Il était un peu spécial mais bien équipé.
Pour en revenir aux Jeux de Barcelone, c’était une très belle expérience, on finit sixième en K2. On a raté la finale à trois centièmes. Je n’accorde pas d’importance à ça car ce qui m’intéressait c’était d’aller le plus loin possible dans ma progression. J’ai refait les JO en 1996 en K2 mixte.
Les temps en course en ligne, c’est toujours lié au bassin, ils ne se sont pas améliorés, j’avais changé d’équipière. En 1995, on avait fait une très belle saison en K2, mais on n’a pas réussi à concrétiser aux JO. L’expérience est ce que l’on retient de ce qui nous est arrivé, et comment on le réemploi ensuite.
A Copenhague en 1993, pour performer je suis restée sur la dynamique des JO, je finis troisième tout comme pour les championnats du monde de descente. Mais en 1994, je suis enceinte de mon premier enfant, donc j’ai fait une grosse coupure puisque je passais mon professorat de sport.
Depuis l’année 1990, j’ai pu profiter des aides apportées par la Fédération. Donc jusque 1993 j’ai consacré tout mon temps à mon projet, puis j’ai intégré l’INSEP avec mon professorat de sport. Revenir après une grossesse ce n’était pas facile, j’avais 32 ans, physiquement ça laisse des traces.
J’ai du prendre +20 kg, donc les premières séances de course en ligne étaient très dures. J’ai du mettre une saison pour revenir à mon plus haut niveau. On se remet dedans petit à petit. Déjà à mon époque on coupait l’hiver, on pouvait partir en stage en Floride. Les coupures ne me choquaient pas, je trouvais cela nécessaire.
Finir neuvième à Atlanta d’un point de vue de résultat, alors que d’ordinaire j’étais sur un podium, ce n’était pas satisfaisant. Mais j’ai appris plein de chose de cette expérience, notamment d’un point de vue humain. C’est important que d’être bien en phase avec sa coéquipière. Quand un lien est cassé c’est difficile de le reconstruire en très peu de temps avant une échéance. Chacun a sa sensibilité et son caractère, il faut être capable de percevoir les choses au bon moment, j’en parle aujourd’hui parce que j’ai du recul.
Après Atlanta, on récupère Kersten Neumann, et là j’ai commencé à m’entraîner énormément. J’augmente les séances de musculation et je suis blessée sans arrêt. Le peps de la compétition n’y est plus, mon corps n’a pas tenu, j’avais 35 ans et je n’était pas au top diététiquement pour performer.
Donc depuis 1994, je suis prof de sport. En 1997-1998 je bascule sur un poste de CTR en Île-de-France. A l’époque on était trois CTR, moi je m’occupais des stages sportif et tout ce qui était mise en place du pôle espoir de Vaires-sur-Marne.
Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression que lorsqu’on rentre dans le domaine, dans le monde du kayak, on n’en ressort plus ?
Sabine Kleinhenz : Je ne suis jamais sortie de ce monde. En 2001 je reprends même un poste au CREPS en tant que formatrice, donc on déménage avec ma famille en Ardèche. Je fais des formations kayak jusqu’en 2019.
En 2019, grand changement, je quitte la fonction publique et je reprends des études pour de la préparation mentale. En fait aujourd’hui je travail à mon compte, et j’ai envie de laisser quelque chose de positif pour l’humanité. Je veux aider les gens à mieux se comprendre.
Quand j’arrête ma carrière de haut niveau, je ne fais pas de sport puisque j’ai enchaîné deux grossesses. Donc avec trois enfants en bas âge et mon travail au CREPS, et en plus de ça la carrière de Vincent, je n’avais plus le temps ni l’énergie pour le sport. Mes trois enfants ont fait du kayak en compétition aussi. Ils ont touché à tout.
En 2001, il y a eu un poste de formateur au CREPS de Vallon qui s’est libéré, et là je formais les BE kayak, j’étais responsable de haut niveau, on accueillait les classes pour le tronc commun. Mes missions ont évolué, j’ai été coordinatrice de toutes les formations. Ensuite on s’est développé pour le scolaire, d’un point de vue santé, et après pour le développement personnel et la dynamique de groupe.
On parlait de l’apprentissage expérientiel. J'ai fait la formation ARDI au Creps d’Ajaccio, ils ont utilisé des situations de pleine nature pour vivre une expérience. Et en menant une réflexion dessus on évolue. On sort de sa zone de confort. Le but était de savoir comment intégrer cette expérience dans sa vie, comment transposer ce qu’on a appris dans son quotidien.
Aujourd’hui, on travaille également avec des centres pénitenciers et des maison d’arrêt pour œuvrer pour la réinsertion des détenus.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as pu ressentir au cours de ta carrière, en tant que femme, que tu as été moins considérée en kayak ?
Sabine Kleinhenz : Sincèrement en slalom, eaux-vives, descente, ma réponse est non. Lorsque je suis arrivée en course en ligne la première chose qui m’a choqué, c’était que les filles avaient un discours, une vision d’elle très négative.
C’était le discours qu’on entendait aussi autour d’elles. Je constate encore aujourd’hui que les filles ne sont pas suffisamment écoutées et considérées.
Chacun est unique, il n’y a pas de mieux ou de moins bien. Il faut partir sur le besoin de la personne, l’écouter et entendre l’athlète. Le plus souvent l’entraîneur pense savoir, et il n’y a pas d’échange. Pour moi, le haut niveau c’est d’amener la personne à l’autonomie de réflexion. Mais cela ne va pas dans l’intérêt de l’entraîneur.
Moi j’ai fait les JO, donc si l’athlète va aux JO ou non, ce n’est pas ma priorité. Ce qui me passionne c’est d’aider les gens, à réaliser leur projet, leur potentiel.
Moi je comprends les filles, c’est presque de la violence verbale parfois. On ferait mieux d’adoucir les approches pour les filles, et développer leur côté féminin, avec cette sensibilité particulière.
Tu me parles des cas de Nelia et de Rémi qui ont bénéficié d’une individualisation dans le cadre de la progression dans leur performance, il peut y avoir une trame et que chacun adapte. Il n’y a pas de problème, chacun a une sensibilité avec tel ou tel kiné, ou psy. Mais en fait c’est tout simplement de la considération pour la personne en tant que telle.
Mais moi, je l’ai vécu aussi dans le milieu professionnel. Quand on a des choses à dire en tant que femme, les gens sont d’accord pour qu’on s’exprime mais ensuite on te shunte complètement. Donc tes idées ne sont pas écoutées. C’est récurrent. Les gens n’en ont pas vraiment conscience. Il faut donc trouver les gens qui ont cette conscience là et travailler avec elles.
Un athlète performant est un athlète qui sait s’entourer des personnes ressources. Il faut savoir distinguer ce qui est bon pour soi de ce qui ne l’est pas. Cela demande de la réflexion, et parfois de pratiquer la préparation mentale. Il faut être acteur de son projet pour le maîtriser.
Les Secrets du Kayak : Tu aides quelques athlètes dans des démarches de réalisations personnelles. Tu fais ça depuis longtemps ?
Sabine Kleinhenz : C’était un peu du hasard, en quittant mes fonctions au CREPS. Je n’étais pas très certaine de moi quand je me suis lancée dans la formation de préparatrice mentale. Un jour, une personne a eu besoin d’un préparateur mental, c’était un hasard des choses, au pire je pouvais être une personne ressource.
On a parlé ensemble, je comprenais sa problématique, c’était simplement le comprendre pour exprimer ses besoins. Je l’ai accompagné pour ses championnats du monde de voltige en planeur où il a réussit à être performant. Je ne l’ai jamais vu, on faisait tout par téléphone.
Ensuite j’ai eu une autre expérience avec Félicia, on a fait une préparation sur cinq semaines, et elle a réussi à faire une belle course, et à s’exprimer avec ce qu’elle pouvait et elle finit championne du monde.
Forte de ces deux expériences, je me suis aperçue que ce qui m’intéressait c’était l’accompagnement. Le résultat est déterminé par les autres, en revanche la performance de l’athlète lui appartient.
D’autres continuent de me solliciter pour les accompagner. C’est quelque chose que je souhaite développer, cette philosophie de ce qu’est la compétition est importante. Pour moi, l’esprit compétition a mauvaise réputation dans la tête de beaucoup de gens. C’est juste un moment où on se compare avec les autres pour la même chose.
Tu peux être champion un jour et ne pas l’être le lendemain. La compétition pour moi a beaucoup de vertus, et chacun doit rester respectueux envers ses partenaires, certes ce sont des concurrents le jour J, mais ils sont partenaires.
C’est cultiver cet esprit et ce respect qui me motive pour la suite.
Ma vie a été impulsée par cette philosophie, par ces valeurs et j’ai envie de les partager.
Faites-vous confiance, faîtes les choses comme vous les sentez, ne vous laissez pas voler vos rêves.
Rêvez et faites !
Vous pouvez retrouver Sabine Kleinhenz sur son compte Facebook.
Interview : Philippe Boccara
Retrouvez tout sur Philippe Boccara. Comment a-t-il débuté le Kayak de course en ligne ? Quel est son parcours ? Qu’a-t-il fait pour performer ?
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Philippe Boccara en octobre 2021.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Philippe Boccara : Ça va bien merci.
Les Secrets du Kayak : Ça me fait plaisir de t’avoir dans le podcast, tu as été décrit comme une machine, et il semblerait que tu sois plus grand que moi ?
Philippe Boccara : Je faisais 2,01m oui, et maintenant 1,98m. J’étais le plus grand de l’époque. Dans le bateau, tu peux vite être limité en taille. Les gens grands ne faisaient pas de bateau.
J’ai commencé le kayak vers 9 ans. J’ai fait du judo avant ça. Mais j’ai suivi mon frère et ma sœur dans le kayak. Je voulais me sentir libre, et faire de la vie un jeu.
Moi j’ai commencé en canoë ouvert, on prenait ce qu’on avait pour aller sur l’eau. Je n’avais pas pour but de faire de la compétition, je voulais m’amuser.
C’était dans la Sarthe, il y avait plein de virages, ce n’était ni de l’eau calme ni de l’eau vive. Ce n’était pas vraiment un club.
J’étais à l’école, j’étais dyslexique, et gaucher. Je n’étais pas heureux à l’école, je me sentais prisonnier. Dès mes 7 ans, je devais rentrer dans une école spécialisée où tu n’apprends pas grand-chose. Et donc le kayak m’apportait une bouffée d’air.
J’ai été amené à faire des compétitions parce que des petites courses étaient organisées. Mais pour moi la satisfaction de la médaille, c’était de se sentir vivant. Tout devait être un jeu pour moi.
J’en faisais deux fois par semaine. Mais l’hiver, l'eau gelait. Le club c’était comme un conteneur et le thermomètre affichait souvent moins de 0°C. Normalement à cette température, tu n’as pas le droit de faire du kayak, mais on soufflait sur le thermomètre pour avoir le droit d’y aller.
Ce n’était pas vraiment des entraînements, notre but c’était d'aller sur l’eau. Par la suite au club, on a eu deux bateaux de vitesse, un rouge et un vert en plus de la barquette.
La toute première fois, notre but c’était de tomber dans l’eau. On était content. Le lac lui même faisait 300m de large.
Quand on faisait de la rivière c’était plus froid, on campait au bord de l’eau. Et le matériel de l’époque ce n’était pas comme aujourd’hui, tu avais froid toute la journée, c’était l’aventure. Ce n’était pas un exercice de cardio, mais de survie.
L’école ne me convenait pas du tout pourtant ma mère m’a aidé, mais les orthophonistes n’étaient pas très performants. Tu devais rentrer dans un moule, pour savoir travailler en usine par la suite. Mais ça m’a permis d’être plus fort en kayak. J’ai pourtant fait mon doctorat aux USA. Ce n’était pas la même ambiance.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand tu t’es distingué en kayak par rapport aux autres ?
Philippe Boccara : A un moment, je faisais de la natation au collège, et mes parents avaient toujours peur que je me noie, ils me demandaient de rester dans le petit bassin mais je touchais le fond. Le maître nageur me voyait faire, et m’a emmené dans le grand bain. Et au final, j’ai rejoint l’équipe de natation en club. Ça m’a aidé pour le kayak.
Et vers 13 ans, j’avais un problème de poids. Je me suis mis au régime et j’ai perdu quinze kilos avec la natation. J’ai eu un déclic. J’en faisais quatre à cinq fois par semaine. Mais ce n’était pas assez pour être au niveau national. C’est vers mes quinze ans que j’ai performé.
Je n’avais pas vraiment d’idée de ce que je voulais. Je ne voulais pas être comparé aux autres, donc la compétition ne m’attirait pas, mais j’avais besoin de me bouger. Et j’avais des amis en natation.
J’avais mon propre style pour nager, je n'en faisais qu’à ma tête. Et au final aujourd’hui, les gens nagent comme je le faisais, je nageais plus vite qu’eux.
Au kayak c’était la même chose, je pagaie différemment des autres. J’utilisais ma taille, c’était naturel, une attitude et une démarche.
Les pagaies, on les faisait nous même avec des manches en plastique. Quand j’ai eu ma pagaie en bois après ma qualification des championnats Europe junior, c’était un événement. Mais au final, un jour j’étais coincé dans l’eau sous un barrage avec ma pagaie et mon kayak, j’ai du dessaller (esquimauter)et ma pagaie n’a pas tenu.
J’ai attendu d’être en équipe junior pour avoir une pagaie danoise. Elles n’étaient pas solides, il fallait taper l’eau toute en finesse, je ne les aimais pas. J’y avais mis toutes mes économies dedans, elle faisait 2,30m. Comme elle a cassé, ils m’ont renvoyé une pagaie en 2,15m.
Ensuite on est passé à la Wing suédoise, elles étaient plus performantes, elles twistaient mais tu tombais facilement dans l’eau. J’avais un copain qui travaillait sur le projet, il les vendait en paquet de vingt avant que ce ne soit copié. Au final, ce sont les pagaies que tu retrouves sur le marché aujourd’hui. Les temps ont descendu de plus de dix secondes d’un seul coup.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu fait pour entrer en équipe de France ?
Philippe Boccara : C’était à Vichy, il y avait une grosse équipe, je progressais donc je faisais du monoplace. L’entraîneur ne m’aimait pas de trop, j’étais un peu rebelle, je ne me mettais pas en tenue, j’ai eu du mal à m’intégrer à l’équipe, je voulais qu’on me laisse tranquille sur le sujet de l’école.
En plus j’étais grand, les gens faisaient 1,75m en moyenne, et mon allure ne collait pas au type militaire comme demandé. Mais j’ai gagné ma course de 5000m devant le hongrois. Donc comme j’étais trop grand pour l’équipage, je faisais du mono.
Moi je courais beaucoup, je ne naviguais pas tant que ça. Je courais avec un walkman pendant deux à trois heures jusqu’à n’en plus pouvoir. Je n’étais pas si fort, je courais longtemps.
Et au printemps, je m’entraînais plus dans le bateau, tout seul, sur mon lac. C’était assez court.
Quand je suis parti du Mans, c’était différent. J’en avais marre de l’entraîneur, j’avais du mal à communiquer même s’il était sympa. J’étais obligé d’être dans un moule vieille école.
Ça dû être mon meilleur entraîneur finalement. Il m’envoyait faire des courses senior alors que j’étais junior. Je n’étais jamais là, j’ai raté mon BAC, j’ai été envoyé en sport étude à Besançon. Et de là, tout a changé.
Niveau climat, ce n’était pas agréable, il faisait froid. C’était toujours un test de survie que de s’entraîner, et je continuais à courir beaucoup. Les entraînements étaient structurés avec Yves Léte le responsable de sport étude.
Il aimait ses athlètes, je me sentais soutenu. Et j’y ai trouvé mon premier équipier Patrick Genestier. En 1976, on fait du K2 ensemble. Je me trouvais dans le bateau de quelqu’un qui allait au JO.
Surany nous construit un K2, il me fallait être à l’avant. Il a fallu adapter le bateau du coup à force de couper l’hiloire, on ne pouvait pas mettre de jupette donc on a finit par prendre l’eau. Je l’adorais même si, petite anecdote, on était pas toujours d’accord.
Je suis passé du club du Mans à Condé sur Vire, mais le top c’était Besançon.
En sport étude, on s’entraînait une fois en bateau et le reste du temps je courais. Pour la musculation on allait dans la salle de gym de l’armée. Il y avait un club de culturiste pas loin de chez moi. J’y allais souvent. J’y ai découvert la rigueur et la discipline.
En sport étude, je ne visais pas grand-chose mais je suis allé en championnat du monde. En 1979, j’ai commencé à monter sur un podium. Je n’avais pas l’esprit olympique, je ne collais pas dans le décor, pour moi c’était pour m’amuser.
Après mon BAC, j’ai fait l’INSEP en 1978 pour une année en tant que prof de gym, mais je n’aimais pas. En plus quand je suis stressé, je suis paralysé. Bref, ensuite je fais une année de kiné, ça ne m’a pas plus non plus. Moi je voulais gérer la personne dans sa globalité et non pas par petits morceaux, pour moi tout est relié d’où mon choix pour la chiropractie.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu es sélectionné en 1980 pour les JO ?
Philippe Boccara : J’allais vite tout simplement.
Ça s’est imposé à moi. Et même les Jeux de Moscou, ce n’était pas sérieux pour moi.
1979, je fais un podium. On faisait pas mal de tests de santé à la Salpêtrière. On nous donnait des crèmes à mettre sur la poitrine. Je ne sais pas trop à quoi ça servait. Je pense qu’à cette époque, il y avait énormément de dopage.
Moi j’ai fait du K4 avec Patrick Berard, Patrick Lefoulon et François Barouh. Il n’y avait pas de structure d’entraînement. On a fait sixième. On a réussit à remonter à la troisième place. Mais il y avait quelque chose qui n’a pas fonctionné, on a chaviré.
A cette époque donc en 1980, je suis toujours à l’Insep, j’avais 21 ans. J’avais envie de changer, j’ai testé l’aviron mais ça ne m’a pas plu et je suis revenu au kayak.
Après les Jeux de 1980, il y a eu une équipe pour aller en Chine. Et Alain Lebas qui avait bien réussi aux JO avait refusé de courir, donc j’ai fait toutes les courses. Je me suis senti au top. Après 1980, j’avais le monopole.
Je suis parti aux USA en 1982 et pendant huit mois je n’ai pas fait de bateau, il n’y avait pas d’eau.
Le DTN de l’époque en France m’a reproché de demander beaucoup plus d’argent que les autres. On s’est disputé, ils m’ont donné ce qu’ils ont bien voulu soit 100 fr.
Je pars à Kansas City pour l’école. Donc j’ai refait du bateau à mon retour en France. Pendant ce temps, j’ai fait de la musculation et de la machine à pagayer que le club m’avait envoyé. C’était bourré d’amiante.
Je suis rentré en France, j’étais le plus lent de l’équipe, j’allais moins vite que les filles. On m’a envoyé en stage en Hongrie mais ils ne s’entraînent pas l’hiver.
Et en fait au bout d’un mois, j’en suis revenu, j’ai gagné une médaille. Ils ont toujours été fort. Ils m’avaient mis avec le bateau de champion du monde en K2. Je m’entraînais deux fois plus qu’eux, ils s’en plaignaient.
On fait la course à Szeged, j’ai fait ma course sans barre à pieds, on me l’avait piqué et j’ai gagné. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que j’avais quand même trouvé de quoi trouver mon appui.
A mon retour en France, je continue de m’entraîner deux fois plus que les autres. J‘étais le seul en finale en équipe de France. On m’a aidé financièrement et je repars cette fois à Los Angeles. Je courais pas mal. C’était quatre mois d’école avec juste deux semaines de vacances sur trois sessions.
J’arrivais le vendredi soir faire du bateau jusqu’à épuisement. Et le samedi et dimanche, je faisais trois séances par jour. Je ne m’entraînais que l’année des Jeux en réalité. Je ne réfléchissais pas en fonction des JO et j’étais livré à moi même. En fait, j’étais hors norme.
Du coup les Jeux de 1984 se sont bien passés, j’étais sur place. Et je me suis retrouvé à conseiller à l’entraînement toute l’équipe. J’ai inventé tout et n’importe quoi, ça enlevait le sérieux de la chose.
A chaque anniversaire, je faisais mon nombre d’année x 1000m. Je me suis bien amusé. A Newport, j’ai rencontré beaucoup d'équipes et du coup, je les entraînais toutes.
Pour 2,01m, je faisais en moyenne sous les 90 kg. Pour descendre en poids, je mangeais mieux tout simplement. La cuisine française est bien meilleure que la cuisine américaine. Je suis très sensible à l’alimentation. Quelque chose peut très vite ne pas bien passer, donc je me suis intéressé à la nutrition.
La médaille de 1984 est une consécration parce que c’est la seule médaille que j’ai eu. J’ai eu la médaille avec mon équipe, mes amis. La médaille en soit ne représente rien pour moi. C’est l’idée de l’avoir gagnée ensemble qui m’a plu. J’aurais du gagner en K1 mais je n’ai pas su gérer mon stress, et j’ai mal géré mon alimentation. Bref, tout le monde était content.
En fin de compte pour bien fonctionner pour moi, il faut que les JO reste un jeu. Quand tu arrives au JO, ça devient une obligation, tu as la pression des autres. Ça m’a ravivé les mauvais souvenirs de l’école, ça m’a déstabilisé complètement, ça m’a paralysé. Donc quand les journalistes te demandent comment tu te sens, prêt à gagner ? Tu doutes ! En 1984, j’étais responsable du bateau, on était soudé.
Après 1984, je recommence l’école aux USA. En 1985, je reviens en France, et je gagne toutes mes courses. Ensuite avec Pascal Boucherit, on voulait faire du K2, on nous le refuse. Au final on participe à une course, on gagne la course. Donc pour les JO de 1988 pour se préparer pour faire du K2.
Pour les championnats du monde à Montréal, en revanche je n’ai pas fait du tout de bateau, impossible avec l’école, on a fait sixième au final.
L’année d’après, c’était beaucoup mieux, on était complémentaire avec Pascal. 1987 on gagne tout. On n’était pas rapide sur le K2 500m on travaillait pour rattraper les autres. Et en 1988, on était devant tout le monde.
On était vraiment les meilleurs avec Pascal. Ce qu’il s’est passé aux JO, c’est qu’en fait on était livré à nous même, je ne sais pas pourquoi je m’étais convaincu qu’on était dans la deuxième course, donc la dernière. On part à la douche, on attend le rappel... qui ne viendra jamais. On venait de faire la première course en réalité. J’étais paniqué, je ne pouvais plus bouger. C’est Pascal qui m’a tiré pour se dépêcher pour prendre le départ, mais il était trop tard. J’ai été disqualifié pour le monoplace et pour le K2.
On continue, on ne se parle pas, le zoom des caméras se pose sur Pascal, et ils font partir une rumeur selon laquelle il dormait. On n’a pas simplement perdu, on a été démoli. Le gagnant a écrit pour se retirer pour me donner sa place, mais ça été refusé. Je m’étais investi pour réaliser les JO en 1988.
Après ces JO, j’étais bien déprimé, je suis retourné aux USA, je suis passé à autre chose, j’ai validé mon diplôme.
Après ça, je me remobilise pour les JO de 1992 facilement. Avec ma femme, on s’était lancé dans un projet de rénovation maison à San Diego. Je faisais du kayak pour l’aspect physique mais ce n’était plus pareil, je ne ressentais plus cet enthousiasme que d’en faire. En fait, j’avais perdu mon ami.
Les Secrets du Kayak : Pour les Jeux de 1992, c’est une revanche pour toi d’avoir la médaille avec Pascal ?
Philippe Boccara : En fait moi, je suis reparti aux USA après les JO de 1988 alors que Pascal est retourné en France et a subi toutes les conséquences de cet événement. Aux USA ce n’était pas insurmontable, faire une erreur c’est un moyen de grandir et d’apprendre sur la vie.
En France, pas du tout ! Il a souffert énormément. Donc en 1989, il n’y avait plus de vie dans le bateau. On a juste réussit à faire sixième aux championnats du monde.
En France, il y a eu une rumeur selon laquelle j’aurais dit que c’était la faute de Pascal. Ce qui est faux. On est toujours amis, on en parle encore. Il décide donc qu’on se sépare. Il fait le K2 avec Bernard Brégeon ce qui était une bonne idée. Je me sentais coupable de ce qu’il s’était passé. Donc en 1990, je me suis mis au K1.
Je me suis blessé le dos avec les travaux de ma maison. Je me suis fait battre par Pascal aux régates de Paris. J’avais décidé de rentrer chez moi et de m’arrêter là, mais l’équipe m’a motivé pour faire du K1.
Je devais courir contre lui. Mais la course n’a pas eu lieu, il ne s’est pas présenté, on m’a donné la place pour le K1 en 1990. J’ai fait les championnats du monde et j’ai retrouvé un peu de plaisir sur le K1. C’est à cette époque que j’ai eu ma Wing avec un manche en aluminium. Mais ça ne m’allait pas bien, alors j’ai bricolé et j’ai fait un double manche pour aller passer des tests au club de Besançon. C’est avec cette pagaie que j’ai gagné.
Je gagne le 10 000m parce que c’était un jeu. J’étais remotivé. Et pour l’année suivante, les responsables de l’équipe de France voulaient qu’on reprenne le K2 avec Pascal. Moi je le voulais, mais d’un autre côté j’appréhendais.
Les Secrets du Kayak : Tu travailles et tu vis aux USA à ce moment là. Tu rentrais seulement en France pour les compétitions internationales qui se passent en Europe ? Tu t’entraînais tous les jours ?
Philippe Boccara : Oui, même si je partais en vacances à la montagne, j’avais mon kayak sur le toit. Je passais mon temps à bricoler mon bateau pour l’optimiser par rapport à mes grandes jambes et pour caler mes pieds. Je testais beaucoup de choses.
Mes entraînements étaient toujours rapides, en allure de course. Ma technique était bonne, chaque coup de pagaie est important, donc le but était de voler sur l’eau. J’ai écouté ton podcast sur l’imagerie mentale et moi même j’ai une facilité à me représenter dans l’espace, et à me visualiser tel un oiseau pour voler sur l’eau.
Je sentais les choses, tout était fluide. Je sentais que tout mon corps et ma respiration suivaient et le cerveau était déconnecté. C’était facile d’aller vite.
En 1991, on repart en K2 avec Pascal mais ce n’est plus pareil, nos esprits sont blessés, on se respectait tout naturellement mais on n’était plus bien ensemble. Il n’y avait plus cette euphorie des premières années.
On fait les demies finales, c’était une surprise ! On arrive mais on se fait disqualifier parce qu’on était trop près de la ligne à un moment. Nouveau coup de grâce. Donc, je décide de rentrer. Au final, on se voit et on ne se dit rien du tout, on fait au final le 10 000 m mais ce n’était pas la même chose.
On repart pour un tour en 1992 pour Barcelone, c’était une obligation, ce n’était pas un jeu pour moi. J’avais envie mais quelque chose en moi m’empêchait de me réjouir. On a demandé de l’aide d’un point de vue mental, on nous a dit d’aller faire du sauna, pour te dire que l’aspect mental n’existait pas à l’époque. J’ai toujours eu des problèmes de communication.
Donc 1992 en demi-finale, je pagaie trop vite, j’ai perdu Pascal, on a perdu le timing et on ne passe pas en finale. On ne faisait plus partie des favoris, c’est comme si on avait le système contre nous. Il aurait fallu repartir sur un K4.
A cette époque, là je repars aux USA, je fais ma vie. Je parle attitude, diététique, sport, santé avec mes patients. Et là je n’ai plus l’intention de participer aux futurs JO, j’avais 33 ans. Et pour les responsables de l’équipe de France, on était devenu trop vieux. Moi je me suis mis au surfski, Pascal a raccroché totalement. Les patients m’ont redonné la vie. Je n’ai pas fait de compétition jusqu’en 1996.
Le surfski c’est un gros bateau, donc c’est facile pour naviguer. J’ai un Fenn élite. Il ne faut pas que je sois trop gros, et je peux adapter la barre à pieds facilement.
Et un jour, un patient me parle de son kayak, je lui rachète, je me présente à une course et je la gagne. Puis je vais aux piges américaines, comme les français ne voulaient plus de moi, ça ne posait pas de problème. J’ai été qualifié in extremis. Donc j’ai été intégré dans l’équipe.
Aux USA, les gens sont procéduriers, et le challenger avait poursuivi la fédération en justice, donc eux n’en voulaient plus pour le K1, et nous le K4 était compromis pour plusieurs raisons. On a fait les JO de 1996 avec une personne hospitalisée qui est revenue deux jours avant l’épreuve, et une autre ayant un problème cardiaque !
Du coup, le K4 n’est pas passé en finale. Il n’y avait pas de relève car ce n’est pas un sport universitaire. Donc ce n’est pas sponsorisé, ni organisé. En université aux USA, les athlètes ont leurs études qui sont payées, et on leur donne un salaire. Ce qui fait que tu as du monde en natation et en aviron, mais pas en kayak.
Je repars du coup pour les JO de 2000. Je me sentais bien, j’avais le moral. Je m’entraînais avant le travail. J’ai travaillé très très dur, 27h par semaine. Je gagne les piges facilement. Mais je me suis vite fatigué avec le travail. Donc j’ai décidé de faire le K4. On ne s’entendait pas très bien.
J’ai rencontré ma femme à Los Angeles, elle s’est retrouvé à faire du kayak avec sa copine. Je l’ai vu pagayer un peu n’importe comment, donc je me sentais obligé d’aller la voir. On a parlé, elle m’a dit qu’elle voulait être chiropracteur, et ça s’est fait comme ça.
Donc pour reprendre, j’ai repris le bateau en 1999, donc de 1996 à 1999, je faisais mon sport de maintien avec le surfski.
Du coup, Sydney 2000 on le fait en K4. J’étais le plus rapide sur 1000m. Je voulais être à l’avant.
Aux USA, chaque équipe présente un candidat pour se faire élire pour être porte drapeau à la cérémonie d’ouverture des Jeux. Les équipes de Kayak ont nommé Cliff Meidl. Avant qu’il ne soit élu, on me dit que je suis dans le K4 et je décide de ne faire que le K4. Cliff Meidl est le remplaçant de l’équipe, donc il n’a pas de compétition à faire.
Le lendemain, on me dit que je ne fais pas le K4, mais le K2 avec lui. Il devient tellement célèbre que je ne le vois plus, donc on ne s’entraîne pas du tout ensemble. Donc la course c’est n’importe quoi, mais je ne cherchais plus la médaille, ce n’était pas le but, donc je n’étais pas déçu et c’est un super copain.
Porter le drapeau pour lui, ça a été extraordinaire. Et grâce à ça, il a pu s’investir dans la prévention des risques dans son corps de métier suite à son accident. Je vis à travers son succès. Je suis content.
Au total, j’ai fait six olympiades. Je suis kayakiste dans l’âme.
J’ai dépanné pour entraîner un peu. Si bien que je le fais sérieusement. J’ai eu une année Pauline Freslon du club du Mans, à 19 ans elle était présidente du club. Limite, elle dirigeait son père qui lui aussi travaillait au club. Je crois que cette année, elle est championne d’Europe en descente.
Quand elle est venue pour que je l’entraîne, c’est limite si elle ne m’a pas forcée un peu la main, mais c’était génial. Je ne la coachais pas sur le programme d’entraînement, mais sur la manière de penser. Sa jupette c’était « je pense comme une américaine, je mange comme une française » ça a changé son état d’esprit. Elle se pensait trop petite, on a changé sa perception sur elle même.
Prendre quelqu’un pendant un an et l’entraîner, c’est ce que je fais aujourd’hui puisque la chiropractie avec le covid, je l’ai arrêté. Et comme je prends toujours beaucoup de plaisir avec le kayak, c’est possible que je renouvelle l’expérience.
J’aime faire les choses à ma manière. Tu les guide et c’est eux qui s’expriment. Lorsque j’écoute tes précédents podcasts, on parle de kayak scientifique. Ça aide, mais ça limite en même temps. Tu deviens prisonnier de la science. La science n’est jamais en avance sur l’humain. Si tu peux comprendre l’humain et te comprendre toi même, tu auras toujours un temps d’avance. Bref, ré-entraîner quelqu’un ça se discute.
Pourquoi ne pas avoir tenté les sélections pour 2004 ? Tout simplement parce que je me suis lancé dans d’autres choses à faire que le kayak.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as eu l’ambition de faire des compétitions de surfski ?
Philippe Boccara : J’en ai fait, j’aime bien les vagues mais sans plus. J’étais en recherche des sensations de finesse et de vitesse, ce que tu n’as pas en surfski puisque tu passes la vague et tu laisses la vague te porter.
Pour moi, c’est une récréation. J’avais encore l’esprit de faire bien sur les courses à San Francisco, sur un 10km j’aimais garder les gens à distance pour ne pas me faire coincer. Je menais la course jusqu’à la bouée, mais ensuite j’ai éclaté. Je n’avais pas vraiment d’objectif.
Et la dernièrement, la mer est fermée, de l’huile de pétrole s’est échappée. Donc on reste actuellement sur du plat. J’aime bien faire un circuit, tourner en rond, pour faire des chronos. Ça me permet de continuer à pousser.
Les Secrets du Kayak : Comme tu es grand, de quelle taille étaient tes pagaies ?
Philippe Boccara : En général, elles étaient en 2,24m. La longueur d’une pagaie dépend de la taille de la pale. Si les pales sont plus courtes, le manche devient plus long. Donc il y a des variations selon le type de pagaie.
Pour te donner un exemple, j’avais un collègue qui était plus petit, il mettait un pouf dans le kayak.
Par conséquent, cela le grandissait, donc pour compenser sa longueur de bras il avait des pagaies assez longues pour avoir plus de levier. Ce qui est important, c’est ta taille assise.
En revanche, j’ai de l’allonge.
J’ai donc connue l’évolution des pagaies. Aux USA, j’avais une Epic et en fin de compte pour le K4, j’ai pris une Braca. Pour moi il valait mieux que tout le monde ait la même pagaie pour une meilleure harmonie dans le bateau.
J’étais à la recherche de la meilleure transmission. Un peu comme en course à pied où tu tapes le sol fort pour ensuite planer. Ma force était la rotation. Il faut faire attention de ne pas se blesser le dos. Mais de part mon métier, je comprenais la logique des vertèbres.
Les vertèbres thoraciques sont importantes dans ta rotation. Elles viennent vraiment du haut du dos. Il faut vraiment se relever sur l’arrière du coup de pagaie pour avoir une meilleure rotation et attaquer ensuite avec de la puissance « gratuite ». Avec Pascal, au départ on n’allait pas vite et on partait en arrière. Je lui ai montré cette rotation, et après on a glissé sur l’eau. Il faut initier la glisse au démarrage et laisser le bateau glisser ensuite.
Il fallait que le bateau plane. La vitesse s’adaptait en fonction de celle du bateau.
Je n’ai jamais eu de blessures ni aux épaules ni au dos. Je pense que les douleurs arrivent avec les secousses, avec la transmission. Pour moi si ça arrive c’est parce qu’il y a des parties du corps qui ne sont pas fonctionnelles. Ce sont des compensations qui se mettent en place, et ce n’est pas bon.
L’avantage pour moi de la pagaie dure, c’est qu’elle était liée à mon poids car je suis lourd. Je voulais des pales très dure, donc le manche se devait d’être dur.
En surfski, j’ai cassé plusieurs pagaies, ce n’est pas pareil. Du coup, j’en ai repris une ancienne, une Epic. Je pense racheter une Jantex ou une Braca 11. En surfski, tu es plus bas dans le bateau, je pars sur une 2,18m et les pales sont plus petites. Tu dois accélérer rapidement, et tu n’es jamais vraiment en équilibre, c’est impossible !
Du coup, j’utilise les bras plutôt que les jambes. Je dois compenser avec la vague le fait que j’utilise davantage les bras.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu te souviens de ce que tu faisais en musculation lorsque tu étais athlète de haut niveau ?
Philippe Boccara : J’en faisais beaucoup. Je faisais de la force en faisant des séries longues.
J’évitais de me saboter pour le bateau. Je faisais 12 à 20 répétitions ou souvent des pyramides. Je ne faisais jamais de max de répétitions, ça ne m’intéressait pas. Je faisais de la force endurance. En 2000, je faisais 2-3 h de musculation par jour, cinq fois par semaine.
Pour les jambes, je faisais de la course à pieds. Il me fallait rester léger. Je n’ai jamais eu de problèmes de jambes. Trop de muscles dans les jambes font que tu vas utiliser plus de sang dans les jambes et donc ça te ralentit, c’est plus difficile pour ton cœur.
Je cherchais à réduire les irritations pour mon foie, pour mes reins.
Les Secrets du Kayak : Tu as commencé à t’intéresser à la nutrition à partir de quand ?
Philippe Boccara : Lorsque j’ai ouvert mon cabinet. Je ne bois pas d’alcool. C’est avec la chiropractie que j’ai commencé à me spécialiser sur les pilules alimentaires permettant la préservation de tes organes.
Ensuite dès lors que je mange de la viande, je cherche à manger des animaux « heureux ». Aux USA c’est de l’industrie, pour trouver quelque chose de sain c’est compliqué. Et tu ne trouve pas d’abats à manger ou de cartilages. Donc j’ai pris des suppléments pour les articulations.
Donc, je prenais des pilules de nourriture concentrée. Je pense que ça m’a permis de ne pas me blesser. La nutrition est importante, tout comme ton approche avec la nourriture. Je suis surpris de ce que peuvent manger les athlètes américains juste avant de courir des JO. Ton corps reflète ce que tu manges. A la fin du compte, tu peux détruire tes reins, Il faut faire attention.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu découvert la chiropractie ?
Philippe Boccara : En 1980, je rencontre Frédéric Allemann, le chiropracteur de descente et de course en ligne. Il était kiné et était venu faire ses études de chiropractie aux Usa. Il m’a inspiré et poussé à aller à l’aventure.
J’écoutais ses histoires, je ne voulais pas faire médecine. La chiropractie, c’est une médecine de santé et non pas de malade.
Pour moi la fin de carrière, il me faut rester en bonne santé. Quand tu arrêtes le sport, tu peux être perdu.
Pour moi, ça a toujours été facile parce que je fonctionnais en dehors des structures. Dans mon métier, j’ai par exemple créé une charte avec la pression cardiaque ce qui me permet de donner un score pour pouvoir connaître comment fonctionne le cœur de mes patients afin de les orienter vers le bon praticien.
Ensuiten j’ai fait une charte pour savoir comment continuer à faire du sport et être performant en fonction de ton âge. Tu calcules un score, moi j’ai 12,5% d’ handicap par rapport à une personne de trente ans. Donc si je souhaite avoir un niveau olympique j’ajoute 12,5% et ensuite tu as ton temps. Ça s’empire avec l’âge.
J’ai fait ça pour créer de la motivation pour les gens et leur expliquer qu’ils peuvent toujours faire du sport, et ne pas leur laisser dire qu’ils ne peuvent plus rien faire. Pour les filles, c’est 10-11% de moins que les hommes du même âge. Cette vision permet de te repositionner lors d’une course, en fonction de l’âge de tes adversaires.
Vous pouvez contacter Philippe Boccara sur son compte Facebook.