Interview : Frédéric Loyer

Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Frédéric Loyer en janvier 2022.

Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?

Frédéric Loyer : Salut Rudy ça va très bien, il fait un peu froid au Québec avec -28°C mais le paysage est magnifique. Je suis head coach dans un club près de Québec. Le lac est gelé dès fin novembre jusqu’à la mi-mars.

Les Secrets du Kayak : C’est un vrai plaisir de t’avoir sur le podcast. Comment as-tu commencé le canoë-kayak ?

Frédéric Loyer : J’ai découvert le kayak à la télé, j’étais dans le nord de la France à Lille. Je faisais des séances le mardi et le jeudi soir à la piscine. Je n’aimais pas trop ces séances à taper les bâtons en fibres de verre.

On avait une bonne bande de copains ce qui m’a motivé, j’avais 12 ans. J’ai eu le virus à 13-14 ans, le but c’était d’être avec les copains, on y allait tous les jours. Le club faisait toutes les disciplines.

C’est avec l’arrivée d’Eric Henri qu’on a eu une dynamique d’entraînement forte. On faisait jusqu’à quatre séances par semaine, mais on cherchait à se voir tous les soirs.

Je n’avais pas d’ambitions de compétitions, mais je voulais ressembler aux gens qui étaient autour de moi. On avait envie de s’impliquer avec notre entraîneur.

Je n’étais pas doué en kayak alors on m’a mis dans un canoë, on a fait des équipages, ça m’a plu. Je me rappelle qu’à l’époque, on avait les régates nationales de l’espoir, je n’étais pas sélectionné, mais on était très souvent en concurrence avec les autres clubs comme Saint-Laurent-Blangy et Boulogne-sur-Mer.

Moi je faisais des compétitions locales et régionales et j’ai été sélectionné en C2. Donc en cadet 1 au lieu de faire la catégorie CAPS, je courais aux championnats de France des clubs en C2. Je n’étais pas doué au départ.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu progressais malgré tout régulièrement ?

Frédéric Loyer : C’est l’ambiance du club qui m’a motivé. On avait une structure de club parfaite pour progresser. Rapidement, je suis devenu meilleur.

J’ai fait beaucoup de course à pieds, et à force je me suis pris au jeu de la compétition, j’étais assez bon sur les longues distances. Je faisais les championnats cadet de fond avec des épreuves de trois kilomètres à l’époque. Je faisais quatrième.

Les Secrets du Kayak : Quand le virus de la compétition est arrivé, est-ce que tu t’es encore investi plus dans ton entraînement ?

Frédéric Loyer : Au départ je me suis fabriqué mon bateau, puis je me suis acheté un C1 rouge à paillettes, ça m’a fait progressé j’adorais ce bateau. Après je me suis acheté ma pagaie.

Mon club survivait parmi les gros clubs. En cadet-junior on a terminé quatrième au forceps, c’était génial. Je me suis juste entraîné un peu plus sérieusement chaque jour. Je n’ai pas le souvenir d’avoir une rupture dans mes programme d’entraînement. Ma progression a été linéaire, on augmentait le volume. Ça a permis d’être dans les quatrième en national.

En cadet 2, je n’étais pas dans la bonne période pour gagner, mais j’étais dans la dynamique de la compétition.

J’ai été sélectionné en équipe de France junior mais c’était quelque part un de mes objectifs. Je n’étais pas surpris, mais je ne me sentais pas non plus comme un futur champion olympique. Même si les Jeux de 1984 à la télé me faisaient rêver.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que par la suite, tu finis par te rapprocher des meilleurs français ?

Frédéric Loyer : Dans le fond je n’ai jamais été très loin d’eux, mais je n’ai jamais non plus été très près d’eux. Aujourd’hui avec le recul, je suis conscient de ma valeur ce qui n’était pas le cas à l’époque. J’étais comme un espoir avec une progression constante et un potentiel intéressant.

Mais j’étais aussi pas mal dans la comparaison, je n’avais pas une détermination farouche permettant de me positionner en vainqueur. Je m’écoutais un peu beaucoup. Pour aller aux JO, il fallait vraiment être dans les quatre-cinq premiers. Moi j’étais parfois loin, même si j’ai déjà eu des places d’honneur.

J’ai beaucoup fréquenté toute la famille Hoyer, Olivier Boivin, Philippe Renaud, Joël Bettin et d’autres encore. Des gens qui étaient finalistes et médaillés sur les grands événements mondiaux et olympiques. C’était une époque dorée pour le canoë-kayak en France. J’étais chanceux de participer à l’aventure, mais pas assez mature pour être meilleur. J’ai pris conscience de ça en fin de carrière.

Moi j’ai été étudiant en STAPS, en université, j’ai eu beaucoup d’aménagement de cours, je m’entraînais seul trop souvent. Je n’avais pas l’instinct d’aller chercher des choses fortes mais je n’en étais pas malheureux.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu crois que c’est cette détermination qui t’a manqué pour aller plus haut ?

Frédéric Loyer : Non c’est multifactoriel. D’une part c’est mental, et aussi au niveau génétique. Il faut avoir une capacité de la gestion de l’entraînement, de la fatigue…, il faut être pointu. Pour moi, le point faible était mental.

Quand j’ai commencé à être bon, c’est quand j’ai commencé à réfléchir sur ce que je devais faire. Je suis rentré dans un cercle de réflexion sur mon programme, comment le mettre en place. Je m’entraînais moi-même. J’avais aussi des attentes, et des différences entre mes objectifs et mes résultats.

Les Secrets du Kayak : Est-ce à partir du moment où tu te lances dans tes études que tu te retrouves à t’entraîner seul ?

Frédéric Loyer : Au niveau du club par la suite, on n’était plus tout à fait au même niveau. Cette dynamique s’est transposée sur le centre d’entraînement, mais il y avait des gens avec des niveaux incroyables comme François Barouh.

On s’entraînait en groupe quand même. Mais je pense qu’on était dans une phase de transition. En 1988 il y avait encore de bons résultats, mais 1996-2000 il y avait beaucoup de tensions avec les entraîneurs et la fédération. Moi je faisais mon propre chemin, je ne me retrouvais pas au niveau du club.

En 1988 suite à cette ambiance, j’ai aussi commencé à entraîner des jeunes athlètes, j’étais en situation d’entraîneur entraîné. C’était pour suppléer aux tâches de l’entraîneur.

Je n’ai pas eu le virus de l’entraîneur. Moi j’avais fait STAPS parce que ça me permettait de m’entraîner mais je ne me voyais pas prof d’EPS. Je me suis laissé bercer par les études jusqu’au CAPES. J’aimais bien aider les autres.

Les Secrets du Kayak : Par la suite, tu as changé de club ?

Frédéric Loyer : Au final, je suis parti en professorat de sport à l’INSEP. A l’époque il y avait peu d’entraîneurs en fonction dans les centres d’entraînement. Et le DTN de l’époque avait un profil de personne sérieuse engagée avec un niveau sportif reconnu mais certainement pas suffisant pour aller chercher de gros résultats.

Puis j’ai été approché par la fédération, par le DTN Hervé Madoré, qui m’a proposé de passer le professorat de sport à l’INSEP. Je ne connaissais pas les détails, j’y suis allé, je me suis entraîné sur Vaires-sur-Marne, et c’est là que j’ai eu des opportunités d’équipage avec de bons athlètes.

Donc, je fais de l’équipage dans ce club. Je pense que je n’aurais pas eu les même résultats si je n’étais pas parti à Boulogne-Billancourt.

Les Secrets du Kayak : En t’écoutant je trouve que tu étais assez investi, mais au final à chaque fois tu étais aux portes des JO ? Tu en as été frustré ? Comment ça se passait ?

Frédéric Loyer : Oui, je faisais partie de cette grande famille et je rêvais d’être performant, mais en même temps je pense que ma gestion du stress m’a coûté beaucoup. Si tu te dévalorises sur la ligne de départ, si tu n’es pas dans la bonne dynamique pour performer ça ne fonctionne pas.

J’ai toujours voulu réussir, je performe à contre temps. Ce n’est pas de la médiocrité, c’est un manque de confiance en soi et de méthode. Et ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses, et c’est comme ça que l’intérêt pour l’entraînement est arrivé.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu mets fin à ta carrière d’athlète ?

Frédéric Loyer : Au bout d’un moment, les résultats n’étant pas suffisant il faut savoir dire stop. Ayant eu mon professorat de sport, je suis parti au bataillon de Joinville, j’ai fait une année à m’entraîner et à encadrer. C’est là que j’ai décollé, en fin de carrière.

A 23 ans, je n’avais plus les moyens financiers de m’assumer. Cette année là je suis allé aux championnats du monde, j’ai trouvé que j’étais en contrôle. Et en plus de ça j’étais déjà en fonction d’entraîneur et c’était l’année de l’armée. J’entraînais le CPEF de Dijon.

Une fin de carrière c’est dur, tu te projettes quand même dans l’entraînement. Ma chance était passée. Il fallait gagner sa vie. J’avais la responsabilité d’un groupe.

Les Secrets du Kayak : Comment s’est passée cette première expérience d’entraîneur à Dijon ?

Frédéric Loyer : Très difficile, je n’étais pas prêt. Le directeur de l’équipe de France essayait de venir changer la culture pour faire changer les choses qui s’enlisaient.

Je ne me permettrais pas de critiquer mais on a pas mal galéré, et j’ai remplacé quelqu’un qui était encore en place, je n’étais pas le bienvenu.

J’entraînais des athlètes olympiques, donc meilleurs que moi. Ils étaient dans le très haut niveau. J’y ai laissé des plumes.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que ce n’était pas un pas trop haut dès le début pour entraîner ?

Frédéric Loyer : Oui évidemment. C’était un piège. C’était une opportunité, mais je ne crois pas avoir été performant. C’était à moi de prendre le lead de ça. Quand tu es seul à entraîner, sans méthodologie, juste avec ce que tu as appris sur les bancs de la fac, même si j’ai appris beaucoup à l’INSEP c’était difficile à mettre en œuvre.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu arrêtes d’entraîner à Dijon ?

Frédéric Loyer : Sûrement le fait d’avoir eu d’autres opportunités comme à Vaires-sur-Marne, avec des dynamiques et une redistribution des postes. Je pouvais aller à Paris et je connaissais un très bon entraîneur à Paris.

J’étais sur des compétitions de types européennes, mondiales de moins de 23 ans. On a fait partie de cette nouvelle aventure que de former des jeunes. C’était l’arrivée de Kersten Neumann, qui était auréolé de ses médailles avec les féminines des pays de l’Est. Il est arrivé avec sa méthodologie et donc j’étais engagé avec lui tous les jours.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que ça a remis en cause ce que tu pensais de l’entraînement ?

Frédéric Loyer : Oui, de toute façon on se remet toujours en cause. La rigueur et la méthodologie ce n’était pas facile, c’était un choc culturel avec l’arrivée d’un plan cadre d’entraînement. Donc c’était développé et imposé à tous les clubs. Nous étions les vendeurs de ces programmes. Même si on n’était pas convaincu dans la mise en œuvre.

Et il y avait cette résistance d’athlètes et de club pas convaincus que ce soit la bonne recette ni la bonne période. C’était là encore difficile. Mais on avait un soutien inconditionnel de la fédération.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu ne te trouvais plus à ta place ?

Frédéric Loyer : Oui, et j’avais pris un peu d’expérience. J’avais une part de légitimité en tant qu’entraîneur de l’équipe canoë. Mais c’était compliqué, c’était un transfert de programme d’entraînement.

J’étais encore en difficulté avec certains athlètes qui résistaient. On n’était pas dans le dialogue, mais j’étais épaulé.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui a changé dans l’entraînement avec l’arrivée de Kersten ?

Frédéric Loyer : De la rigueur ! Il y avait une systématisation de l’entraînement, un programme chaque semaine avec un objectif fixé pour chaque séance. Avant ça à chaque séance c’était la guerre sur l’eau, ça a aussi apporté de bonnes choses mais là on était plus dans le contrôle de la vitesse, de la technique, des cadences.

Beaucoup de volume à basse intensité. Beaucoup de musculation de circuit. Nous qui venions d’un environnement où on se faisait plaisir, on se chamaillait dans la salle de musculation, là tout était figé. C’était direct et dur.

Ça convenait à certains mais pas à d’autres. Pour moi, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver à notre système. Mais on aurait pu faire un peu différemment.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu pars ensuite de Vaires-sur-Marne après quatre ans ?

Frédéric Loyer : Cette fois, j’ai fait une olympiade pleine d’apprentissage. Ensuite la rigueur et la rigidité allemande ne correspondent pas à notre approche latine. Ça nous a coûté et on a perdu Kersten la dernière année des Jeux.

On s’est retrouvé en méthode commando pour la préparation finale pour les JO. On n’a pas été sélectionné aux JO donc nous en étions les premiers responsables. C’est une très longue histoire.

A coté de ça, on a Pascal Grognard, un monstre dans son domaine, sélectionné plus d’une fois en C1 qui estimait qu’il s’est fait prendre la place par Eric pour le C2. C’était difficile à gérer.

C’est compliqué pour Pascal, pour Eric, pour tous les autres athlètes qui étaient dans le coin. Aller aux JO avec seulement un athlète, c’est compliqué. Ça été une belle aventure pour Eric qui fait quatrième tellement proche de la troisième place. Ça a été le beau résultat de ma carrière.

J’ai fait en 2001 entraîneur de l’équipe nationale de canoë, ça n’a pas bien marché non plus. Il y avait une belle dynamique d’entraînement avec Didier Hoyer qui s’est positionné pour prendre l’équipe canoë, et il était légitime. Donc moi je suis reparti sur les moins de 23ans sur le pôle France d’Angers avec Pascal Boucherit. J’étais très heureux d’y aller.

Les Secrets du Kayak : Quand tu es devenu entraîneur, est-ce que tu as continué le canoë pour le plaisir ?

Frédéric Loyer : Ah non, j’ai arrêté. Après les championnats du monde, j’ai été sélectionné dans un C4 au Mexique, mais on a mesuré l’écart qu’on avait avec les meilleurs. On n’a pas été très bon.

Je n’avais plus envie de pagayer. En canoë si tu diminues le nombre de séances, tu coures à la blessure. Je continuais le sport, mais du canoë quand tu ne cherche plus la performance, pour moi il n’y a plus de raison d’en faire.

J’ai refait un championnat de France quelques années après avec Jérôme Barrin, on a recouru une course de fond pour le fun, on a fait un C2, on a partagé un podium mais c’était plus par camaraderie. Tu peux avoir des endroits inspirants comme Athènes, Atlanta, se poser au bord du lac en canoë c’était bien confortable.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à Angers l’expérience s’est améliorée pour toi ?

Frédéric Loyer : Je n’étais pas à mon aise, j’étais plutôt en fin de carrière, un peu moins motivé. Entraîneur ça te demande beaucoup. Je devais avoir encore du chemin à faire, et malgré tous les efforts les résultats n’étaient pas là.

Moi je crois que tout ce qui a été mis en place avec Kersten Neumann, on a vu une vague de fond arriver plus tard qui ont su gérer d’une manière différente ce qui a été mis en place. Pour moi, les résultats de tout cela ne sont que très récents.

Il y a de très bons coachs qui valorisent les performances, mais je pense qu’on a participé à ces résultats. Pour moi, ils sont arrivés dix ans après la mise en place du système.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que malgré ces différents lieux d’entraînement, tu gardes des athlètes avec toi ?

Frédéric Loyer : Il y a des gens qui te suivent et d’autres non. Tu en as qui ont envie de continuer l’aventure. De Dijon à Angers, il y en a cinq qui ont suivi. De Paris à Angers deux ou trois.

Je ne peux pas dire si ça m’interpelle, mais oui j’ai toujours gardé de bons contacts avec les athlètes. Mais je n’ai pas entraîné de groupies autour de moi. On se retrouvait en stage donc on se revoyait beaucoup avec plaisir.

Les Secrets du Kayak : Après Angers, tu arrêtes d’entraîner ?

Frédéric Loyer : Oui, j’aurais voulu continuer dans d’autres conditions. La fédération avait fait le tour avec moi. Ça n’a pas été difficile pour eux de me dire que mon contrat ne se poursuivait pas.

J’avais des opportunités qui s’ouvraient mais j’avais envie de couper court. Ils voulaient de toute façon fermer ce centre d’Angers. Ça été très dur, j’y été attaché. C’était une décision politique.

C’était la fin de ma carrière. Je n’était plus assez animé et volontaire pour être un bon soldat pour la fédération. A ce moment là, il faut changer. C’est un second rebond. Ça m’a permis de découvrir d’autres choses, et de faire ma vie de famille.

Les Secrets du Kayak : Pourquoi partir entraîner à l’étranger et ne pas reprendre un poste d’entraîneur en France ?

Frédéric Loyer : Là encore, c’est un concours de circonstances. Quand tu vas sur les compétitions, tu rencontres d’autres entraîneurs. Tu parles dans un franglais moyen. Après dix ans de ces mêmes rituels, tu rencontres d’anciens athlètes avec qui tu courais et tu retrouves une complicité et une relation.

Je me retrouvais très souvent avec des francophones, notamment des québécois. J’avais un ami Frédéric Jobin, on a dépassé le cadre de l’entraînement. J’ai découvert le Canada, lui venait en France.

A cette époque, je vivais une vie métro-boulot-dodo à Tours, je ne m’y retrouvais pas. On avait un destin croisé. Il est devenu entraîneur national et il y avait un poste près de Québec, et il me l’a proposé. Au départ, je n’étais pas très chaud de retravailler en tant qu’entraîneur.

C’est ma femme qui m’a dit on y va. Elle était kiné avec un cabinet qui fonctionnait. Moi j’avais repris des études d’ostéopathie. Du jour au lendemain, on a tenté l’aventure au Canada.

Les Secrets du Kayak : Là tu arrives au club du Lac-Beauport. J’imagine que c’est un club et non pas du haut niveau ? Qu’est-ce que tu as retrouvé là bas ?

Frédéric Loyer : Le système au Canada est différent. C’est un grand pays avec beaucoup de clubs bien organisés. Le kayak y est très populaire et dès le départ les jeunes viennent en club pour faire de la compétition.

Tu accueilles facilement une centaine de jeunes. On ne parle pas d’initiation comme en France, directement on parle d’entraînement. Tu gères tout un continuum. Il n’y a pas forcément un centre d’entraînement avec un regroupement d’athlètes à part.

Dans ton groupe, tu as tout autant des débutants que des champions olympiques. Les athlètes de très haut niveau font des stages d’entraînement et sont sous la supervision d’un entraîneur national mais on collabore avec eux aussi s’ils le veulent. Il y a toute une émulation régionale, provinciale et nationale presque toutes les semaines en plein été.

Donc quand je suis arrivé là bas j’en ai profité pour mettre en place mon propre système. Il a fallu s’organiser en fonction des horaires des athlètes, de leurs objectifs, pour mettre en place un programme d’entraînement.

Et tout dépend aussi de la météo notamment l’hiver. De février à avril les athlètes descendent en Floride pour s’entraîner au chaud. On ne peut pas être avec eux à 100%.

Les Secrets du Kayak : Quand ils ne peuvent pas aller sur l’eau, qu’est-ce qu’ils font ?

Frédéric Loyer : Le kayak est pratiqué sur la partie Est du Canada. Ce sont des grandes plaines. Les pratiques complémentaires sont la natation et la musculation.

Les données de condition physique m’ont interpellé aussi, ça permet de se remettre à jour. Ils font de la machine à pagayer, et ici tu peux faire du ski de fond.

C’est en janvier que c’est plus compliqué. Le lac ne fond vraiment qu’au mois de mai. Donc ça demande une certaine logistique parce que début mai il y a déjà des compétitions. Ils sont costaud, ils coupent du bois en hiver, ils doivent apprendre à pagayer en gérant leur temps qui est très court.

Pas le temps de faire de l’aérobie ici. Il y a aussi l’apprentissage technique à gérer.

Les Secrets du Kayak : Sur quelles données, tu as été surpris parmi celles que tu as pu suivre ?

Frédéric Loyer : L’Europe a toujours un peu d’avance sur le Canada, donc on l’observait déjà en France. Mais une des choses majeure, c’est le fait que les athlètes payent très cher pour pratiquer !

Tout est à la charge des athlètes. Au Québec ça va de 1000-4000 dollars sans compter les déplacements. Certains ont des aides, mais les premiers partenaires des jeunes, ce sont les parents.

Une saison complète avec les stages et les déplacements 20-25000 dollars par an. S’il existe des bourses, ça peut aider. Si tu vas aux championnats du monde, tu dois payer. Il n’y a pas d’accès aux jeunes défavorisés du moins dans mon club. C’est comme ça, c’est leur culture.

Les Secrets du Kayak : Par la suite tu montes vite en grade, tu montes entraîneur de l’équipe nationale féminine de kayak ?

Frédéric Loyer : J’ai fait un an au club du Lac-Bauport. Et il y avait des opportunités. J’avais envie de rester dans mon club et cette opportunité est là. Le choix a été dur, j’avais fait un bon travail, ça a pu être perçu comme une trahison. Mais un poste comme ça, ça ne se refuse pas.

J’étais enfin à ma place, j’avais toutes les compétences nécessaires, dans un environnement plus accessible qu’en France quand je suis parti. J’ai juste passé un entretien.

L’entraînement de l’équipe nationale, j’étais avec une équipe organisée. Je devais mettre en place un centre d’entraînement national pour les filles. Dans le fond, les athlètes n’avaient pas les moyens financiers pour venir s’entraîner là où j’étais, donc je n’avais pas le contrôle.

Mais on se retrouvait beaucoup plus, notamment en Floride. Moi je voulais développer des entraînements en face à face pour leur progression. Et il y avait des entraîneurs nationaux qui étaient aussi les entraîneurs perso de certaines filles que je devais entraîner.

C’était un gros challenge. Moi je voulais développer la technique. Pratiquer l’équipage à tous les postes…

Au Canada, il y a beaucoup d’entraîneurs étrangers. Beaucoup de hongrois, polonais, serbes. Donc une grosse culture de l’effort, et soit ça passe soit ça casse. Il n’y a pas forcément d’unité technique au Canada. Donc ça pose problème dans un équipage. Ça crée un problème de compétence pour faire avancer le bateau en équipage.

Les Secrets du Kayak : De 2011 à 2013 tu coaches l’équipe féminine, tu vises les JO de 2012 ?

Frédéric Loyer : Oui, j’y suis allé en tant qu’observateur. Le K4 n’a pas été sélectionné. Il y a eu un K1. Donc ça a été un coach de l’équipe nationale qui l’a entraîné.

Les athlètes n’avaient pas d’obligation de s’entraîner avec moi. Si tu as un projet individuel, on te laisse le gérer. De fait mon contrat n’a pas été renouvelé.

Les Secrets du Kayak : J’ai l’impression qu’il n’y a pas l’émulation de groupe comme on peut le voir sur nos pôles en France ? Tu te fais un peu avoir à chaque fois avec cette équipe féminine ?

Frédéric Loyer : Ils n’ont de français que la langue, mais ils restent une nation anglo-saxonne. Si tu veux organiser un stage d’entraînement, on te demande si tu en es certain ? Si tu te plantes, on ne va pas t’aider à faire autre chose.

Ici c’est plus important d’être champion canadien que d’être champion olympique. On est bien payé, on est en autonomie. Mais la collaboration entre les entraîneurs de l’équipe nationale n’existe pas.

Il y a un gros respect entre les athlètes, mais l’intérêt individuel prime sur le collectif. J’étais tellement fort de mes convictions que je n’ai pas été très bon dans mon adaptabilité, dans ma communication et mon écoute des gens et j’ai perdu. Si tu n’as pas de résultats, tu n’es pas un bon coach. Mais c’était une super expérience.

La qualité essentielle d’un entraîneur, c’est sa capacité à survivre. Ic, on est davantage dans le business. Donc en février, je n’ai pas été renouvelé et ça été la galère, impossible pour retrouver un contrat de coach à cette période. Il a fallu rebondir.

Les Secrets du Kayak : Tu as enchaîné deux clubs au Canada sans rester longtemps ?

Frédéric Loyer : Entre Ontario et Ottawa, en deux mois il a fallu retrouver un club pour un contrat de travail. J’ai rencontré un petit club en Ottawa, c’était un club saisonnier. Ils ont fait une offre de cœur, pour anticiper sur l’été.

Ils se sont engagés à me prendre pour me permettre de rester au Canada. Je leur dois une reconnaissance éternelle. C’est un club que j’ai développé. J’ai du déménager, revoir mon niveau de vie.

Et il y avait aussi un autre club à côté qui cherchait un entraîneur. Il a fallu choisir. Ça encore été un déchirement que de leur dire que j’allais à l’autre club, qui était plus adapté aussi pour ma famille. J’ai développé ce club pendant deux ans et j’avais encore envie d’être entraîneur national.

J’y ai rencontré un coach danois qui m’a proposé d’entraîner les hommes en Nouvelle-Zélande. Donc je suis parti refaire du haut niveau, encore un déchirement que de quitter un autre club.

Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe en Nouvelle-Zélande ? Les athlètes doivent aussi payer comme au Canada ou bien ça ressemble à la France ?

Frédéric Loyer : Non, c’est pire pour les kayaks hommes en tout les cas. Ils ont une culture du haut niveau. Ils sont super bon. Les fédérations sont drivés par la préparation olympique.

Au Canada, tu as de très bons athlètes médaillés, mais on ne se souviendra que du nom des gens. En France, tu parles du K4.

En Nouvelle-Zélande c’est un tout petit pays, l’éducation est propre au pays avec beaucoup de culture Maori. Ils ont un vrai engagement dans le haut niveau. L’institut qui gère les fédérations avait envie de développer le kayak homme.

Quand je suis arrivé, les athlètes étaient éparpillés dans leur club. Ils s’entraînaient beaucoup, mais c’était totalement désorganisé, et ils n’avaient aucune aide.

La première année j’ai du être très innovant et inventif pour développer des relations pour former une émulation. Les plus vieux ne voulaient pas s’entraîner avec moi. Ils étaient dans le groupe de Lisa Carrington. Ils avaient des aides en fonction de ça.

Il y avait une autre partie de personnes qui venaient de la mer, du lifesaving, ces gens là se suffisent dans leur pratique. D’aller faire de la compétition, d’être regroupés, forcés à faire de la musculation du kayak en compétition, ça ne fonctionne pas avec eux.

Donc j’ai développé une relation avec les jeunes athlètes qui ne sortaient pas à l’international. Je faisais juste les championnats de moins de 23 ans homme avec mon équipe. Ils payaient leurs déplacements.

On partait souvent en Slovénie. L’importance de l’entraînement est fondamentale dans ce cas là. Il faut mettre en place des situations qui ressemblent à de la compétition. Donc les jeunes ne performaient pas puisqu’ils ne faisaient pas de stages, donc mon projet c’était de tout faire pour les emmener aux JO à Tokyo. Ce n’était vraiment pas gagné.

On a ciblé les athlètes pour aller sur un spot d’entraînement muni d’un vélodrome… l’aviron et le triathlon y étaient regroupés. On a été intégré dans cette dynamique, on est descendu à Cambridge.

Les Secrets du Kayak : De ce que je comprends, comme ils font beaucoup de life saving, quand ils arrivent en course en ligne, ils n’ont pas du tout la technique ? Tu ne partais pas de zéro, mais de loin tout de même ?

Frédéric Loyer : Oui, il a fallu gérer l’intensité et la technique. Mais ce sont des monstres dans leur domaine. Par rapport au Canada, on est aux antipodes de l’hémisphère sud, où il y a deux saisons en une. C’est gens là vivent dehors, ils sont au soleil tout le temps.

En terme de récupération, en musculation, ils ont des capacités énormes. Ce sont des jeunes très impliqués, tout fous également, ils faut les canaliser. Ils avaient beaucoup de mal à trouver un entraîneur, et qui de plus leur conviennent.

Pour progresser en équipage, il fallait faire de l’équipage avec la bonne attitude d’entraînement et la bonne dynamique.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que pour toi de faire de l’équipage c’est un passage obligatoire pour performer par la suite en individuel ?

Frédéric Loyer : Évidemment. Faire que de l’individuel, il y a très peu d’athlètes à l’international qui percent. A la différence de ce que peut penser le Canada, en France on est un sport d’équipe. Il y a un leader et ensuite chacun à son rôle.

Oui c’est important parce que quand tu as un bateau qui va plus vite c’est en équipage, l’adaptabilité à fournir se fait en équipage et à tous les postes.

Si tu as une valeur en individuel ok, il y a toujours des exceptions mais beaucoup sont issus de l’équipage.

Les Secrets du Kayak : Tu dis que tu les freinais par rapport à leur pratique de life-saving. C’est à dire tu les freinais pour travailler de la technique ? De l’aérobie basse intensité ?

Frédéric Loyer : En effet, oui. J’ai eu accès à des physiologistes et des préparateurs physiques faisant partie des meilleurs aux monde. Donc ça a aidé. Ça a pris du temps pour leur faire comprendre qu’il fallait ralentir pour aller plus vite.

Il a fallu beaucoup travailler sur leur attitude, discuter beaucoup avec eux pour leur expliquer pourquoi et comment. Mais seuls les jeunes étaient à l’écoute de ces processus de progression, les plus anciens estimaient que c’était une perte de temps.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’ils font aussi de l’aérobie en dehors du bateau ?

Frédéric Loyer : Non ils ne courent pas. Ils font un peu de vélo mais surtout il font de l’aérobie en pratiquant dans la mer. Ils font du bateau toute l’année. La plupart sont bons nageurs.

Mais c’est comme la musculation dans ce domaine là aussi, il a fallu aller les chercher, pour les notions de gainage, de prise de force au sens large, mais ils étaient déjà bien bâtis.

Les Secrets du Kayak : C’est intéressant parce que les études montrent que la pratique du kayak n’engage pas d’assez grosse masse musculaire pour développer l’aérobie de manière globale. Qu’en penses-tu ?

Frédéric Loyer : Non, ce n’est pas ça. Quand tu fais de l’aérobie tu fais de l’adaptation, quand tu coures tu développes une adaptation centrale seulement au niveau cardio-pulmonaire. Il y a des études au Canada qui disent que quand tu fais du kayak pour développer une VO2max c’est vraiment le pourcentage d’adaptation centrale et périphérique qui se développent.

Quand tu fais du kayak, le bénéfice est meilleur que lorsque tu vas courir.

Effectivement, j’ai lu la thèse de Myriam Paquette que je connais bien, mais il y a eu aussi des gens éminents dans le domaine de l’entraînement en hypoxie qui sont venus au Canada.

Pour moi ne pas pagayer pendant trois semaines, je ne pense pas que ce soit bénéfique. Mais c’est mon interprétation d’entraîneur.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a d’autres choses que tu as apporté à ces jeunes en Nouvelle-Zélande ? Un point sur lequel tu as vraiment insisté ?

Frédéric Loyer : Oui, mais je l’ai appris sur le tas en Nouvelle-Zélande. Il y a quelques entraîneurs qui disaient que la chose principale à apprendre de la part des athlètes, c’est apprendre à s’entraîner. Ça veut dire apprendre à s’entraîner dans la bonne intensité, avec la bonne mentalité et la bonne vitesse, la bonne fréquence cardiaque.

Ensuite, il y a le suivi d’entraînement par des plateformes d’entraînement donc c’est systématisé, uniformisé et obligatoire. Ça permet d ‘évaluer l’athlète et de le confronter aussi dès le départ. Sans cela tu es dans de l’interprétation, ce n’est pas mauvais mais c’est imprécis.

On a calibré chaque séance. Il y a des jours c’est la guerre, ça roule, il faut que tu sois au rendez-vous. Ça implique de la discipline d’échauffement et de la confrontation.

Les Secrets du Kayak : Pourquoi ton aventure se finit en Nouvelle Zélande, et avant l’olympiade ?

Frédéric Loyer : Je n’étais pas sur de pouvoir rester en Nouvelle -Zélande, donc il me fallait un plan de carrière. Et il fallait que je sois capable d’aller au bout de mon projet. Donc la dernière année, il y a eu des changements dans la fédération. On m’a proposé de renouveler mon contrat mais avec des notions d’entraînement à distance et je ne le voulais pas.

J’avais prévu de partir et j’ai quand même fait la dernière année avec les athlètes. Je ne peux pas rentrer dans le détail, j’ai un droit de réserve à respecter. Je les ai emmené jusqu’aux sélections pour les JO.

J’ai aussi appris de la résilience des jeunes et de leur investissement dans le projet. De toute façon j’étais en free-lance, on est venu en stage en France à Vaires pour les opens. On a fait les championnats de France avec un accord de dérogation pour y participer. Ça leur a permis de s’entraîner avec d’autres athlètes, et de cette façon on a emmené un K2 en finale de championnat du Monde.

Subitement, je suis devenu fréquentable. Mais je ne voulais pas rester en Nouvelle-Zélande. Mais j’ai quand même un jeune qui a fait une médaille. Et j’ai été témoin de belles solidarités et de soutien entre les athlètes qui a débouché sur de belles choses aux championnats du monde à Szeged. Je les ai quittés sur de bonnes performances.

Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe ensuite ?

Frédéric Loyer : J’ai regardé là où je pouvais travailler. J’avais besoin de me poser avec ma famille et de me poser au niveau du kayak. Je me suis fait révoquer de la fonction publique après dix ans d’indisponibilité. Je ne me sentais pas revenir en France.

J’avais toujours de bons contacts au Canada, j’ai repris un poste dans un club au Lac-Beauport. Pour moi, ça valait le coup. Mon ambition reste le haut niveau, je développe beaucoup d’athlètes pour l’international.

Les Secrets du Kayak : Tu as eu la bougeotte mais tu seras toujours entraîneur de kayak. On aurait pu croire à un moment de ton parcours que tu étais démotivé d’entraîner, mais au final la passion est là depuis plus de dix ans. Tu parles d’entraîner au Canada mais pour cela il faut de gros moyen. Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Frédéric Loyer : J’ai déjà eu plusieurs vies, vécu plusieurs aventures, ça m’a permis de me réaliser en tant que personne. J’aimerais poursuivre l’aventure, avec de la plénitude. Ce n’est pas aussi simple que cela, j’ai aussi vécu pas mal de pression. Mais ça me plaît, je suis heureux de faire ce que je fais.

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