Interview : Mikael Ortu
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Mikael Ortu en février 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Mikael Ortu : Ça va très bien, merci.
Les Secrets du Kayak : C’est un plaisir de t’avoir sur le podcast, il y a de nombreux mois Eugénie m’avait parlé de toi. Tu es actuellement en stage ?
Mikael Ortu : Oui au Portugal avec le collectif kayak homme, kayak dame et canoë dame. On attaque la troisième semaine. Pour moi c’est une première expérience avec les collectifs senior sprint. Même si j’étais déjà intervenu sur les collectifs plus jeune.
Je me sens bien, je prends mes marques tranquillement. Ça se passe super bien avec les chefs de projet. On est prêt à attaquer la saison 2022.
Les Secrets du Kayak : Les conditions ont l’air exceptionnelles là-bas, le bassin à l’air hyper plat, un régal ?
Mikael Ortu : Oui, on a eu un peu de pluie mais c’est génial. On peut faire énormément de distance, c’est un beau site.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu découvert le kayak ?
Mikael Ortu : A l’âge de 8 ou 9 ans par mon papa qui faisait du slalom à Pau. Il est ensuite arrivé en région parisienne, il a intégré le club de Mantes-la-Jolie mais c’était de la course en ligne.
Moi je faisais différents sports et il m’a proposé le kayak et ça m’a plu. Donc je suis resté de 1988 à 2003 au club de Mantes-la-Jolie, d’abord comme compétiteur puis comme salarié.
Les Secrets du Kayak : Comment se sont passés tes débuts avant la compétition ?
Mikael Ortu : J’ai toujours fait du sport, de l’athlétisme, du foot, du karaté et un peu de natation. Le kayak j’y ai adhéré, je me suis vite mis dedans.
Je faisais ensuite de bonnes places dans les petites catégories poussin et minime. La compétition m’intéressait.
On avait des entraînements le mercredi et le samedi. Ça marchait bien. Je savais que c’était ce que je voulais faire.
Les Secrets du Kayak : A partir de quel moment tu t’es pris plus de passion pour cette pratique, à partir de quand as-tu augmenté ta fréquence d’entraînement ?
Mikael Ortu : C’était en année de minime 2, après les championnats de France en minime 1, on était allé en finale avec les copains et j’étais le seul kayak homme à être revenu sans médaille cette année là. Il m’en fallait une pour l’année suivante.
Il y avait des équipes cadet qui fonctionnaient bien, j’ai commencé à m’entraîner avec eux et puis j’ai rajouté des petits footing, un peu de PPG à la maison.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’avec cet investissement tu as plus progressé et tu as pu avoir une médaille au championnat minime ?
Mikael Ortu : Je ne sais pas si c’est le fait de m’être entraîné plus ou bien d’être davantage motivé, ou bien les deux, mais j’ai pas mal progressé cette année là. Ensuite j’étais entré dans un schéma pour que le kayak soit au centre de mon projet de vie pour les années à venir.
Les Secrets du Kayak : Comment ça s’est passé lorsque tu étais minime 2 et que tu t’entraînais avec les cadets, donc plus âgés et plus forts que toi ?
Mikael Ortu : Je m’accrochais dans la vague, je tenais 5 min. L’objectif pour moi, c’était de tenir l’échauffement. Ça durait deux bornes. On était sur des Caps. On essayait d’apprendre.
Au fur et à mesure, on tenait une partie de l’entraînement et au fil des mois et des années on arrivait à s’entraîner avec eux. On était pas mal en autonomie.
On avait une entraîneur bénévole, Corinne Berard qui bossait, on n’avait pas de cadre permanent comme on le voit aujourd’hui.
En minime 2 on a pu courir dans des lancer, ranger, Orion. Au fur et à mesure, on progressait sur des bateaux qu’on voulait et sur lesquels on tenait.
Par la suite en minime, on gagne le K2, on fait deuxième en K4 donc super content. L’année de cadet 1, on doit faire deuxième en K4 et troisième en K2. L’année de cadet 2, je me blesse au dos.
Diagnostique difficile à poser, je m’arrête de faire de la compétition en cadet 2 et je coupe complètement avec le monde du kayak. Je fais autre chose pendant les années du lycée. Je vais à l’école, je fais la fête, je fais de l’athlétisme, un peu de handball pendant deux ans mais plus du tout dans une dynamique de haut niveau.
Les Secrets du Kayak : Comment ça s’est passé pour ton dos par la suite ?
Mikael Ortu : Ca ne s’est pas passé ! C’est toujours un peu en soin. Même si j’avais pu reprendre, je n’était plus dans le truc. A mes 16-20 ans, j’ai toujours mes copains du kayak mais je ne mets plus les pieds dans un club, et je ne suis plus licencié.
Les Secrets du Kayak : Lorsque j’étais gamin et que je faisais de l’athlétisme, mon entraîneur me disait que l’écrémage se faisait souvent autour de 15-16 ans. Est-ce que tu l’as remarqué autour de toi en tant qu’entraîneur ?
Mikael Ortu : Moi je trouve que ça se fait vraiment sur les années lycée. Certains vont mettre le canoë kayak au centre de leur projet de vie. Moi j’en ai en club des jeunes qui savent qu’ils arrêteront à 18 ans parce que les études ne sont pas forcément compatibles avec la pratique de haut niveau.
C’est un des gros problèmes qu’on a que ce choix de continuer ou d’arrêter le kayak après le bac.
Les Secrets du Kayak : Souvent, soit tu fais du kayak à fond, soit tu n’en fait plus du tout. Est-ce que ma perception est la bonne ?
Mikael Ortu : Soit on met tout en place pour performer et ça va être très compliqué d’avoir une vie normale à côté, un boulot, ou des études sans aménagement pour performer. Même chez les jeunes, au club d’Auxerre, chez les juniors, 100 % de ceux qui ont été en équipe de France ou en collectif sont passés par des sections d’horaires aménagés.
Ça existe peut être ailleurs des jeunes qui performent sans horaires aménagés, mais pas de ce que j’ai pu constater.
Les Secrets du Kayak : Quel est le diagnostique aujourd’hui pour ton dos ?
Mikael Ortu : J’ai plusieurs hernies discales. Au niveau des cervicales, ça ne s’est pas vraiment amélioré. Après avec le recul, à l’époque il aurait plutôt fallu me conseiller de continuer le sport pour soigner mon dos plutôt que de tout arrêter.
J’aurais mieux fait de faire de l’activité un peu plus adaptée. A l’époque en musculation, on n’avait pas tous ces exercices de prophylaxie qu’on a maintenant. La musculation j’adorais ça mais on n’était pas encadré, on faisait des tirages et du développé couché pur. Pour nous le but était de mettre le plus lourd possible. Je pense que ça n’a pas aidé à ce que mon dos aille bien.
J’avais fait deux trois médailles en minime, mais ce n’est pas pour cela que j’aurais forcément performé après. Mais j’avais placé le kayak au centre de mon projet, j’avais demandé à entrer au pôle espoir de Caen.
Tu sais, tes potes sont ceux du kayak, tes journées sont rythmées par le kayak, on fait un peu le deuil et on passe à d’autres choses pendant quelques années, jusqu’à ce que ça me rattrape au niveau professionnel.
Les Secrets du Kayak : Comment ça te rattrape ?
Mikael Ortu : Je fais un Bac littéraire option art plastique qui ne m’intéresse que très peu. Je me retrouve sur une Fac de droit à Nanterre, et au bout de six mois je me dis que ce n’est pas fait pour moi.
J’ai toujours voulu encadrer de tout temps, donc je me tourne vers un BE1 et je me réinscris au club de Mantes la Jolie, et j’encadre bénévolement les équipes minimes. C’était François During le CTR de l’équipe de France.
Ensuite j’encadre un peu le pôle espoir de Vaires-sur-Marne à l’époque, je valide mon BE1 et le club de Mantes décide de créer un emploi jeune, j’encadre donc les cadets, minimes et junior.
Les Secrets du Kayak : Pour passer le BE 1, tu es remonté dans un bateau ?
Mikael Ortu : Oui, du jour où j’ai repris une licence je me suis remis à m’entraîner. Comme si je n’avais jamais arrêté, soit deux fois par jour.
Je retrouve rapidement mon niveau de cadet mais comme senior c’est un peu compliqué, donc je refais des compétitions, mais sans aucune prétention.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses que ces années là ne sont pas rattrapables ?
Mikael Ortu : Je ne sais pas trop, ce sont quand même des années clés. Je le vois avec les sportifs que j’encadre. Cadet-junior, tu développes vraiment des choses et tu rentres dans une démarche de rigueur nécessaire à la pratique du haut niveau. Moi je ne l’ai pas rattrapé en tous les cas.
Les Secrets du Kayak : Lorsque tu as ton emploi jeune, tu continues d’encadrer les minimes ?
Mikael Ortu : J’ai un poste d’agent de développement, donc je fais un peu d’administratif. Mais mes missions sont essentiellement sur le développement des jeunes minime-cadet-junior pour la compétition.
En parallèle, il y a Grigore Obreja, qui lui a été médaillé en C2 au club de Mantes, un roumain qui est arrivé en France dans ces années là et qui s’occupe des canoës du club, et j’apprends avec lui de 2000-2003. Il entraîne Mickaël et Gérard Couton, qui sont à l’époque les gars forts du canoë français en 2000.
En résumé, j’ai appris avec lui la rigueur, le travail, l’investissement. Moi qui suis kayakiste, j’arrive à développer mes compétences pour encadrer les canoës
Les Secrets du Kayak : Quelles sont les différences d’apprentissage d’un point de vue de l’entraîneur entre les deux pratiques ?
Mikael Ortu : Moi c’était surtout les compétences techniques qui m’intéressaient, n’ayant pas fait de canoë il fallait que je me suis construise mentalement l’image de ce qu’était la technique en canoë. Il ne m’a pas expliqué la différence, il m’a apprit sa technique propre au canoë. Ça m’a permis d’entraîner pas mal de canoës dans ma carrière d’entraîneur.
Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe avec tes jeunes à Mantes ?
Mikael Ortu : Ca se passe bien, ça m’a confirmé mon choix d’orientation professionnelle. C’était important puisque j’étais perdu au niveau professionnel. J’avais choisi de me lancer là-dedans alors que je n’avais pas pratiqué pendant plusieurs années. Vingt-ans plus tard, j’entraîne encore.
Il y a quelques résultats qui arrivent, mais ça ne reste que des cadets au niveau national. J’avais un groupe de kayak dames qui ramènent des médailles et un groupe de kayak hommes cadet aussi.
Je les aies eu trois ans, donc lorsque je m’en vais ils sont juniors 1 et je sais que l’année d’après les deux kayaks hommes sont en équipe de France junior l’année d’après.
Ce sont de très bons souvenirs. Ça marchait pas mal
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu quittes Mantes ?
Mikael Ortu : Les emplois jeunes c’était pour une durée de cinq ans, je savais que ça ne serait pas forcément pérennisé. Il me restait deux ans, et j’apprends qu’au club de Bourges il y a un poste vacant sur un emploi aidé possiblement pérénnisable. Je pensais que ça y serait possible.
Pendant trois ans, j’ai trois quatre athlètes. Il y a des résultats corrects mais la mairie ne soutient pas le projet. On n’arrive pas à développer le club, on n’a pas de local, c’est assez compliqué même si les bénévoles font du bon boulot. Je reste de 2003 à 2006 au club de Bourges.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses qu’il faut absolument chercher à performer en cadet et junior pour espérer avoir une carrière plus tard ?
Mikael Ortu : Il y avait une étude statistique qui avait été faite il y a quelques années. A quelques exceptions près, la majorité des athlètes qui étaient en équipe de France senior avaient été finalistes en monoplace en minime ou médaillé en équipage en championnat de France en minime.
Après ça peut être usant, ce sont des carrières qui sont longues, il faut tenir sur toute la longueur. Je pense que c’est important de rentrer dans une démarche d’entraînement avec de la rigueur, avec de la prévention de blessure.
La porte n’est jamais fermée, mais oui je pense que c’est mieux quand tu as déjà performé en cadet. Mais pour moi, les deux situations existent.
Un sportif cadet bon en kayak mais qui sait faire plein d’autres choses pourra davantage performer dans l’avenir, qu’un sportif cadet qui est bon en kayak parce qu’il n’aura fait que du kayak. Si c’est tout ce qui a été fait autour du kayak qui aura permis d’être bon en kayak, ça lui permettra d’être bon plus tard. En revanche pour l’autre catégorie, à un moment donné, il va manquer quelque chose pour passer le cap du très haut niveau.
Les Secrets du Kayak : Je trouve que d’un point de vue de la motivation c’est dur de faire autre chose quand tu es passionné par le kayak. Est-ce que tu as des astuces pour motiver tes jeunes ?
Mikael Ortu : Moi je leur dis toujours que s’ils font quelque chose qui ne leur plaît pas, il faut se poser la question de savoir pourquoi est-ce qu’ils le font. Est-ce utile de le faire pour leur objectif ?
La grande majorité des sportifs n’aime pas faire la course à pieds. Alors que pour moi c’est une condition sine qua non de la performance. Je ne dis pas qu’il faut être champion d’athlétisme, mais il faut avoir un bon niveau.
Il y a un minimum à avoir dans les disciplines annexes. Un bon pagayeur est un sportif complet. Ça se retrouve chez les étrangers. La plupart ne sont mauvais nul part (ski de fond, course à pieds…).
On est aussi sur un sport de gros volumes, c’est important de trouver un côté ludique sur d’autres disciplines.
Les Secrets du Kayak : Au final, à Bourges ça ne se passe pas comme tu le veux et tu pars ailleurs ?
Mikael Ortu : Oui, j’avançais un peu dans l‘âge, notre premier enfant arrivait bientôt, il me fallait un salaire à la fin du mois. J’ai un ancien copain d’Île de France, qui était au club de Créteil, il était à Auxerre en 2006 et il passait son concours de gendarme.
C’était un CDI pérennisé et on était mis sur l’entraînement au club d’Auxerre. Donc en 2006 j’arrive à Auxerre, c’est un tournant dans ma carrière.
Le plan d’eau y est très petit, ça fait 1500m parfois le niveau d’eau varie mais il y a un canal de 8 km pas loin. C’est une rivière avec un barrage, ce n’est pas idéal mais ça permet de s’entraîner correctement.
Les Secrets du Kayak : Quand tu arrives à Auxerre tu as un plan de développement ? Ton poste évolue ?
Mikael Ortu : A peine arrivé, on part au premier championnat de France de marathon, on est six. Le club est entre la 15 et 20ième place.
Le président de l’époque me donne l’objectif de développer les jeunes, sans contrainte, il me donne carte blanche. Il y a une section officieuse de sport étude au lycée rattaché au club de foot. Donc je saute sur l’occasion pour inciter les jeunes pour les motiver.
On passe à 13 gamins en deux ans. Pareil pour le collège, je récupère quelques gamins. On bosse beaucoup pour développer l’équipe dans la quantité et la qualité.
Les Secrets du Kayak : Ça ressemble à quoi les journées d’un entraîneur de club ?
Mikael Ortu : Il n’y a pas de journée type. L’entraîneur vient bosser quand les gens peuvent s’entraîner. Donc il n’y a pas d’heures. Après j’ai quand même mon planning de journée de travail. Mais dans la réalité, il y a peu de jours où je ne passe pas au club.
A Auxerre, je suis directeur technique. Je dois proposer une politique sportive du club et faire l’encadrement. J’entraîne à partir de minime 2.
Je suis mis à disposition du club mais je suis employé par la mairie. Je ne suis pas salarié du club. Ma collègue, c’est pareil. Et on a un apprenti qui est salarié du club.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des critères pour détecter les jeunes à haut potentiel ?
Mikael Ortu : On demande à tout le monde de venir, et on demande à ceux qui ont plus de potentiel de rester. Il y a des gabarits plus intéressants que d’autres pour performer. L’été il y a des animations, on voit parfois des jeunes à bon gabarit et on les motive.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des facteurs qui peuvent expliquer plus le choix du canoë par rapport au kayak ?
Mikael Ortu : Clairement, auparavant ceux qui n’étaient pas très forts en kayak faisaient du canoë. Ceux que j’ai eu en canoë à Auxerre, c’était plus un choix de leur part. Il y a un vrai historique en canoë au club d’Auxerre, avec des médaillés. Moi c’est à la demande, je ne les contrains pas.
Les Secrets du Kayak : Finalement, ça s’est bien développé ?
Mikael Ortu : Oui ça marche super bien. Les dirigeants nous ont fait confiance. On a eu les mains libres, on est assez gros, on est sur le podium des trois gros clubs français. On a de bonnes équipes, avec une dizaine d’athlètes en collectif équipe de France toutes catégories confondues.
Les Secrets du Kayak : C’était un but pour toi de devenir un jour entraîneur national ?
Mikael Ortu : Non, je voulais juste entraîner. On s’occupe de sportifs en essayant de le faire le mieux possible.
Les Secrets du Kayak : Comment ça fonctionne de gérer le club et d’être dans le même temps entraîneur national ?
Mikael Ortu : J’ai pris un 80 % à la mairie et j’interviens sur les équipes de France lors des stages et sur les compétitions. J’ai 110 jours à faire pour les équipes de France cette année.
Les Secrets du Kayak : Quand on commence le kayak j’imagine qu’il y a des prérequis techniques à apprendre. Quand tu entraînes les meilleurs, sur quoi on travaille ? Quels sont les détails qui font la différence pour toi ?
Mikael Ortu : Les petits détails vont être d’individualiser au maximum sur chaque athlète. Au quotidien, lors des entraînements ça se fait en grand groupe et souvent c’est la sélection naturelle qui s’applique. Là on va vraiment prendre en compte le passé des athlètes, leur âge, leur expérience afin que chacun exprime le maximum de son potentiel.
Les Secrets du Kayak : A 19 ans, est-ce qu’on est encore en train de trouver sa technique ? A contrario à 40 ans, est-elle acquise ? C’est ça l’individualisation ? Qu’est-ce que tu appelles individualisation à ce niveau là ?
Mikael Ortu : Ça va être de l’individualisation physique. L’âge avançant on va faire plus attention aux blessures, à la récupération. J’avais lu le podcast de Julien lorsqu’il disait qu’en Hongrie après 14 ans la technique était comme considérée être acquise.
Moi je pense qu’en fait la technique il n’y a pas un jour où on n’en parle pas. On la travaille tout le temps. Je le fais à tout âge.
La bonne technique est celle qui permet à chacun d’aller vite. Elle est individuelle. On a des obligations de transmission, de fixation de mains, de transmission de connexion entre le haut et le bas. Mais chacun va trouver sa technique qui lui est propre en fonction de sa qualité et de sa morphologie.
Les Secrets du Kayak : Au sujet de l’appui, il y a deux courants. Soit tu te tractes proche du bateau, soit tu vas écarter. As-tu un avis là dessus ? Je me cherche encore et je ne sais pas ce qui est le mieux.
Mikael Ortu : Moi je dirais on plante près du bateau et on écarte après. Mais ça va dépendre du moment de la course, du profil du pagayeur. Je pense qu’on est souvent limité par notre aisance.
J’avais tendance à avoir une idée bien arrêtée. Mon idée du pagayage, était celle d’Adam. Très aérien, droit, super fort. Et en fait, des athlètes m’ont prouvé que mon image était fausse, et mes athlètes allaient vite autrement.
Mais il faudra toujours composer des équipages, et donc il faudra trouver des choses qui pourront aller ensemble pour performer en K2 et K4. L’équipage, c’est super formateur, on a ramené un nombre conséquent de médailles en équipe par rapport au K1.
Les Secrets du Kayak : Je trouve toujours difficile le fait que le kayak soit un sport individuel mais aussi un sport collectif. Comment tu vois la pratique du kayak ?
Mikael Ortu : Je pense que tout dépend des gens. Pour moi, c’est un sport collectif que ce soit dans l’encadrement ou la pratique. C’est le plaisir de faire des choses avec le groupe. C’est un sport individuel à progression collective. Il faut se servir du groupe pour progresser individuellement.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais d’aisance. De mon point de vue de débutant, pour trouver l’aisance il faut faire pas mal d’éducatifs. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait beaucoup de séances d’éducatifs ?
Mikael Ortu : Moi, les éducatifs je les mets quand j’identifie un problème. Je n’en mets pas souvent en place. Il vaut mieux travailler le point à problème dans sa pratique que de l’isoler et de le réintroduire après dans un geste global. Certains y adhèrent, d’autres pas, cela dépend des athlètes.
On en fait dans les jeunes catégories. Pour moi ça peut se travailler en dehors du kayak. C’est à dire que je pense qu’il y a des sports annexes comme le ski de fond, le ski alpin, ou encore la natation qui vont permettre de développer des qualités facilement transférables dans le kayak.
Tout cela permet de pouvoir prendre des risques sur le kayak en course en ligne.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu penses qu’il faut être pluridisciplinaire dans toutes les formes de kayak, ou pas ?
Mikael Ortu : Je dirais que je suis partagé. J’ai du mal à trancher sur le sujet. Je pense que c’est un plus mais ce n’est pas obligatoire. En France à une époque c’était une obligation. Tu étais obligé entre autre de savoir esquimauter. Et j’ai vu peu de gens en course en ligne en avoir besoin.
Dans ma carrière d’entraîneur, j’ai eu à forcer des jeunes à aller faire du slalom ou de la descente alors qu’ils n’en n’avaient pas envie, ils en avaient peur, ça a généré des blocages, ça ne leur a pas permis d’avoir plus d’aisance en course en ligne.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que si on n’a pas envie de faire quelque chose, il ne faut pas le faire ?
Mikael Ortu : Ça dépend quoi. Si c’est de la peur de l’eau-vive, je pense qu’il ne faut pas forcer les gamins. Il faut leur montrer tranquillement, et s’ils veulent essayer il faut leur permettre d’y aller. Ensuite parfois il y a des choses où il faut les pousser à avoir envie.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais de ne pas avoir à faire des éducatifs pour améliorer un point en bateau. Comment tu t’y prends pour essayer de corriger ou d’améliorer le petit détails sans éducatifs ?
Mikael Ortu : On fait de la vidéo, il faut que le sportif le voit et pas seulement que le ressentir. Et ensuite, on essaie de traiter des points qui sont des conséquences et non pas les causes.
Parfois on peut croire que le problème d’appuis vient de la main sur la pagaie alors que ça peut venir du bateau. Il faut traiter la cause et non pas la conséquence. On va l’essayer sur l’Eb1 puis l’Eb2 et si ça ne se règle pas on va faire des aller-retour.
On ne va pas changer un point qui va améliorer la performance du tout au tout.
Les Secrets du Kayak : Quand tu es entraîneur, c’est une vie particulière surtout pour la concilier avec la vie de famille. Est-ce que ta femme fait du kayak ?
Mikael Ortu : Pas du tout. Elle n’en a jamais fait. On est de Mantes tous les deux. Mais ça fait 20 ans aujourd’hui, la pauvre s’est fait une raison, on a trouvé un équilibre. C’est comme dans tout. Je pars souvent. C’est comme ça. J’ai la chance d’avoir un emploi pérennisé. Je ne suis pas dans le cas des entraîneurs qui sont sur des emplois précaires.
Les Secrets du Kayak : Tu as parlé de la vidéo. Mais existe-t-il d’autres outils d’analyse que tu vas utiliser ?
Mikael Ortu : Oui on travaille avec des boîtiers, des Maxi-phyling qui remplacent les Minimax. J’ai appris à m’en servir avec Guillaume Berge sur ce stage au Portugal. Ce sont des choses que moi je n’utilise pas en club. On les mets sur les séances pour analyser les accélérations par coups de pagaie, les gîtes, les vitesses de déplacement, les courbes de vitesse et les tendances. C’est un plus.
Souvent, ça confirme ce qu’on voit à l’œil nu, et parfois ça donne des petites indications en supplément. Ça donne des données objectives sans discussion possible. Les courbes ne mentent pas.
Les Secrets du Kayak : Tu parlais de manches de pagaie qui captent des données ?
Mikael Ortu : Oui voir si tu tords le manche ou pas. Tu as des jauges de contraintes dans le manche. Encore une fois, c’est Guillaume qui s’en charge. Mais ça analyse la déformation du manche par coups de pagaie.
Les Secrets du Kayak : Ça fait vingt ans que tu entraînes. Est-ce qu’il y a des ressources que tu utilises pour continuer à apprendre et te former ?
Mikael Ortu : Moi j’ai toujours été une éponge, je prends tout de partout avec les échanges avec les entraîneurs. Surtout lors des stages. Guillaume est fort axé sur la technologie, il me forme sur des choses que je ne maîtrise pas du tout.
De mon côté je suis très ouvert sur la PPG, j’ai passé le DU en 2015. Depuis, je ne cesse de m’y intéresser. On a peu de ressources de PPG à appliquer dans le domaine du kayak. Je suis toutes les publications que je peux trouver.
En terme de conseils en PPG que je peux donner, c’est de faire de la qualité. Il faut se servir de toutes les recherches actuelles, mais sans oublier qu’on est un sport d’endurance. Les séances qu’on avait délaissé de force endurance il y a quelques années, on y revient un peu. Ça porte ses fruits. Il faut faire de la quantité de qualité.
Les Secrets du Kayak : Je me suis intéressé à l’entraînement en aviron, j’ai lu sur le sujet du 2000m. J’ai l’impression qu’en kayak il n’y a pas tant d’aérobie, alors que les conseils de Mund en aviron c’est le volume, sans force, avec des séances très longues. Et ça rejoint ton constat de revenir aux fondamentaux.
Mikael Ortu : Lorsque je suis allé faire mon DU, le principe de Cometti c’était tout l’inverse, et les résultats n’étaient pas probants. L’année d’après, je suis revenu sur des choses un peu traditionnelles et ça allait mieux.
Les Secrets du Kayak : Pour reprendre l’entraînement en dehors du bateau, on parlait de course à pieds, natation, en PPG on parle de musculation. Est-ce qu’il y a des séances en dehors du bateau autre que la musculation qui peuvent aider à progresser en bateau ?
Mikael Ortu : Avec moi ,on fait au moins une séance de VMA par semaine, tout l’hiver des séances de sprints, des séances de côtes, des sorties longues, des VMA courtes et longues. Il y a une réelle programmation de l’athlétisme en parallèle de la programmation de kayak.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des choses qui ne sont pas encore mise en place qu’il faudrait faire pour performer encore plus ? As-tu des idées sur la question ?
Mikael Ortu : En plus de la préparation mentale et de la diététique qui sont indissociables de la performance, je pense qu’il y déjà plein de choses mais qu’il ne faut pas se perdre, ne pas oublier qu’on fait du canoë-kayak. Le but c’est de tirer sur le manche et se dépouiller lors de la séance de spécifique. C’est la priorité.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as encore des rêves à accomplir dans le milieu du kayak ?
Mikael Ortu : Il y en a plein, je voudrais entraîner des sportifs qui ramènent des médailles aux Jeux, aux championnats du Monde… et de France. C’est un challenge continuel, faire ce que j’aime.
Aujourd’hui, je continue de m’entraîner quand je le peux.
Il est vrai que le kayak, comme le vélo, la stabilité acquise jeune tu ne l’oublies pas. Après, pour moi, tomber à l’eau ce n’est pas un problème. Je n’y pense plus en fait. Ça ne m’arrête pas.
Moi je reste attaché aux structures sportives, et j’encourage tous les entraîneurs de club à travailler en ce sens. Ça permet de faire de belles choses. Il y a des trucs à faire chez les jeunes avec les profs de sport à l’école.
Un conseil que j’aurais pu me donner à l’époque : écouter davantage.
Vous pouvez retrouver Mikael Ortu sur son compte Instagram.