Interview : Vincent Redon

Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Vincent Redon en juin 2022.

Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?

Vincent Redon : Pas mal. On reprend le bateau au printemps. Moi j’ai 55 ans, j’ai besoin que l’eau soit chaude et que le soleil brille pour naviguer. L’été dans les montagne des Alpes, l’eau reste fraîche. De temps en temps, je remonte en bateau de slalom avec mon fils.

J’ai découvert le kayak vers 7-8 ans à Lyon. Mon père avait un pote qui faisait les descentes de l’Ardèche, au club de la Mulatière. Il a rencontré la famille de Michel Doux, CTR à la grande époque des CTR. On s’est inscrit dans le club. J’ai commencé par toutes les activités du kayak, notamment de la descente jusqu’à la fin de ma carrière. J’étais le seul quasiment à faire du slalom, je voulais m’amuser avec l’eau-vive.

Les Secrets du Kayak : Les épreuves pour passer les championnats de France, c’était descente et slalom n’est-ce pas ?

Vincent Redon : Oui tu étais obligé de faire les deux, c’était une bonne chose pour maîtriser la maniabilité. C’était une bonne école de formation. C’est dommage que ça ait changé, c’était moins monotone que la spécialisation d’une pratique. Mais la société du kayak a changée.

Avant on construisait nos bateaux, ce n’est plus le cas. Au niveau matériel, ça devient cher de faire plusieurs disciplines. Aujourd’hui les jeunes doivent savoir courir en canoë et en kayak jusqu’à 15 ans, dans l’objectif d’une maîtrise d’habilités variées.

Les Secrets du Kayak : Toi aussi, tu as du apprendre à faire du canoë ?

Vincent Redon : Moi je faisais pas mal de choses entre descente, slalom, beaucoup de ski de fond, un peu de canoë sans plus. A côté de ça j’avais essayé la gym, du hand, mais rien de sérieux. Rien qu’avec le club de kayak, on faisait beaucoup d’autres choses. En fait, c’était un club de ski-canoë-kayak. On faisait du vélo de la course à pieds, beaucoup de montagne l’été.

Les Secrets du Kayak : Tu as eu rapidement des résultats en compétition ?

Vincent Redon : Ça se fait dans l’insouciance, pour moi c’était une bonne ambiance de copains. Oui j’étais champion de France en cadet du combiné. Ça marchait assez bien.

Il y avait pas mal de senior dans le club, des descendeurs, Joël Doux, Antoine Goetschy... On a toujours eu des grosses têtes d’affiche, et toujours une super ambiance avec eux. Jeune, on a été très bien encadré par eux.

Les Secrets du Kayak : Pourquoi avoir choisi le slalom et non pas la descente ?

Vincent Redon : Sans doute mes qualités naturelles. La descente correspondait à de la longue distance, il n’y avait pas de sprint. J’aimais jouer dans l’eau-vive.

Les Secrets du Kayak : Comment s’est passé la suite pour toi après avoir été champion de France de cadet ?

Vincent Redon : Je n’étais pas mauvais en junior. C’est vers 18 ans que ça été compliqué pour gagner sa place en senior. J’étais toujours aux portes des piges sans les réussir, j’ai souvent été remplaçant. Je me suis accroché, il y avait une bataille, j’étais dans les 5-6 premiers.

Avec le recul, j’aimais bien m’entraîner. Les grands champions sont des «  malades mentaux », il faut être obsessionnel pour cela. Il fallait être focus sur une seule chose : devenir champion. Je n’étais pas assez investi pour aller à 120 % dans cette voie.

Les Secrets du Kayak : Parallèlement au slalom, c’était quoi ta vie ?

Vincent Redon : J’étais en STAPS, j’ai fait le CAPES et je suis devenu prof d’EPS en 1994.  J’ai eu une belle vie de sportif. On avait pas mal d’aménagement pour pratiquer le kayak. J’ai fait une option maîtrise de l’entraînement. J’ai mis deux ans pour avoir mon CAPES. Ensuite j’ai été détaché au service départemental de l’UNSS sur deux ans. Idéal pour s’entraîner.

Les Secrets du Kayak : Tu avais un entraîneur ?

Vincent Redon : On était à Lyon, j’étais quasiment seul au départ pour m’entraîner et petit à petit un groupe s’est formé, sans entraîneur. En 1994 on était une quinzaine, un bon groupe. On avait Sylvain Curinier, Anne-Lise Bardet et d’autres qui s’entraînaient fort.

J’étais suivi de loin par Pierre Salamé , Christophe Prigent par la suite jusqu’en 1997 date à laquelle j’ai arrêté. Ce n’était pas de l’encadrement au quotidien, c’était par action. Avoir un petit retour pour nous aiguiller était sympa, mais on était très autonomes à Lyon. On s’entraidait, on s’observait pour avoir des retours. Il y avait une bonne émulation.

Les Secrets du Kayak : Comment on s’entraîne pour progresser en slalom ?

Vincent Redon : Il y a des variations d’entraînement sur les durées, les intensités, tu rajoutes une composante technique avec des parcours plus ou moins durs. Tout dépend de ce que tu recherches. Il y a une partie physiologique importante, il faut être engagé au maximum, il faut être précis dans ta navigation, et travailler l’équilibre du bateau.

Tu vas faire beaucoup de répétitions sur des parcours assez faciles, pour ensuite travailler les gammes et augmenter les intensités en baissant les volumes. Il faut aussi s’habituer à travailler avec les trajectoires tendues sans perdre l’équilibre.

C’est un équilibre entre l’engagement, la vitesse, la précision, l’équilibre, la répétition ou non d’une gamme. Suivant les athlètes et les besoins de l’athlète, on s’adapte. Si tu n’as pas d’entraîneur, ce n’est pas simple, souvent tu travailles que ce que tu aimes bien, sans aller dans tes retranchements. Tomber dans la facilité c’est courant quand tu es seul.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que la physiologie se travaille aussi en bateau de slalom ? Ou c’était l’occasion de faire de la descente ?

Vincent Redon : Pour mon endurance de base je faisais un entraînement sur deux en descente. Donc sans le vouloir je faisais beaucoup d’entraînement polarisé. Je gardais le slalom pour la haute intensité et la technique.

Aujourd’hui, beaucoup le font sur du slalom. Tu n’avances pas mais là ça reste relatif par rapport à ce que tu compares. Tu cherches du relâchement, de l’amplitude, de la glisse.

Avant, je changeais souvent d’embarcation mais aujourd’hui ça se fait sur du slalom.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu arrêtes de te consacrer à ta carrière ?

Vincent Redon : Les résultats ! Quand tu n’as pas de résultats aux sélections, tu perds la motivation, tu perds l’avantage de dégagement de temps pour t’entraîner. Mais quand tu évolues, tu tournes la page. J’ai arrêté à trente ans. Ça faisait longtemps que je naviguais quand j’ai arrêté.

Les Secrets du Kayak : Tu as travaillé longtemps en tant que prof d’EPS dans les écoles ?

Vincent Redon : J’ai travaillé un an en banlieue lyonnaise, j’ai bien vu que ce n’était pas ma vocation. Ensuite j’ai répondu à un appel d’offre de l’équipe du Canada qui cherchait son head-coach pour les Jeux de 2000. J’ai postulé, je suis parti là-bas en juin 1998 à Vancouver pour deux ans.

Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe pour être entraîneur là-bas ?

Vincent Redon : 1991-1992, on avait fait pas mal de tournées de compétitions en Amérique du Nord, je connaissais quelques athlètes québécois. Ils cherchaient quelqu’un pour deux mois d’été en 1993 pour encadrer l’équipe, je m’étais porté candidat et j’ai été pris.

Du coup 1998, j’ai été pris en équipe nationale. Je n’avais pas un grand bagage d’entraîneur mais j’ai fait pas mal de bénévolat, de stages dans les années 1990. J’avais une petite expérience mais arriver Head coach au Canada, tu mets le pied sans trop savoir où tu vas.

Les Secrets du Kayak : Au Canada l’entraînement des jeunes est beaucoup plus professionnel ? Ce sont les parents qui financent le matériel pour leur enfant ? Est-ce que tu as vécu cela ?

Vincent Redon : C’est plus professionnel mais le slalom au Canada n’est pas au même niveau que la course en ligne. Peu de monde y fait du slalom. Tout le monde a un canoë dans son jardin là-bas. Mais la compétition est peu développée.

Si ce n’est pas un sport universitaire reconnu il n’y a pas d’aide, donc peu de pagayeurs font de la compétition. Ce n’est que de l’investissement personnel au Canada, sauf si tu es très bon on te finance ta saison, mais tu paieras toujours ton hébergement pour les compétitions. Les USA sont aussi sur ce type d’organisation.

Les Secrets du Kayak : Comment se passe cette expérience au Canada ?

Vincent Redon : Quand tu arrives là-bas sans parler anglais… ça fait un choc ! Tu te retrouves tout seul, ma compagne était restée en France. Je connaissais juste quelques athlètes, mais super expérience, et des résultats qui sont arrivés assez vite.

On a une bonne image pour la technique, nous français. Ça permet toujours d’apporter de la nouveauté, dès 1998 il y a eu des médailles en coupe du monde alors que ça faisait longtemps qu’ils n’en n’avaient pas eu.

Ça a continué en 1999, victoire non attendue. Mais les JO on a été moins performant. L’entraînement et la constitution de l’équipe c’était un peu du bricolage, beaucoup de pression aussi.

J’ai appris beaucoup à ce moment là, la formation est accélérée.

Les Secrets du Kayak : Tu parles de la touche française dans la technique, c’est à dire?

Vincent Redon : En France il y a toujours la notion de la glisse, de l’équilibre du bateau qui reste à plat. Il y a des écoles et des cultures basées sur l’engagement. Utiliser au maximum la glisse et les courants pour faire avancer le bateau.

En Amérique du nord, c’est l’engagement physique qui est mis en avant. En général ça se passe bien en slalom. Il y a aussi du monde, pas mal de compétitions, il y a une fédération dynamique. On a beaucoup de jeunes qui vont sur l’eau. Notre touche française, c’est la recherche de la technique.

Les Secrets du Kayak : Ton aventure au Canada se finit après Sydney 2000 ?

Vincent Redon : Oui. J’avais déjà été recruté pour l’après Sydney sur l’équipe de France. J’ai rejoint le pôle de Besançon. J’étais avec Michel Saïdi, nouveauté pour moi. C’était le gros centre d’entraînement de 1984-1990. Depuis, c’était plutôt des jeunes à former. Pour les dames c’était du haut niveau à gérer, il y avait pas mal de féminines.

Les Secrets du Kayak : C’était une volonté de ta part d’entraîner les féminines ?

Vincent Redon : Je ne sais plus comment ça s’est fait, je n’avais pas de préférence, c’est plus la relation qui m’intéressait plutôt que l’embarcation. J’ai aussi encadré des canoës. J’ai du choisir, je ne sais plus.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as remarqué des différences en entraînant des gars et des filles ?

Vincent Redon : La particularité des filles en 2000, c’est qu’elles étaient en minorité. De là c’était déjà différent, ce n’était pas simple pour elles de s’imposer. D’un point de vue individuel, je n’ai pas noté de différence. Ça pourrait être une tendance à être plus sur l’émotion, sans être certain de ce que j’avance.

Les Secrets du Kayak : Lorsque tu entraînes en canoë, tu peux être limité sur l’aspect technique mais que tu peux jouer sur l’aspect coaching, c’est à dire ?

Vincent Redon : L’aspect coaching c’est mettre en perspective les besoins, le plaisir et le sens. Pourquoi l’athlète s’engage autant, répondre à des besoins de progression. Comment garder du sens à ce que tu mets en place. Quelles pratiques vont me faire plaisir ? Comment rajouter le travail des besoins ? La technique fait une petite partie du travail.

Les Secrets du Kayak : Pendant combien de temps tu entraînes les kayaks féminines ?

Vincent Redon : Jusqu’à Athènes donc quatre ans. Mais ça allait tout en réduction du nombre de bateaux. Après les sélections de 2004 et jusqu’aux JO j’en garde un très bon souvenir. Mais le podium n’a pas été atteint pour une pénalité annoncée après les interviews de l’athlète à la presse. Ça été un moment très dur pour l’athlète. Mais elle a été forte. Elle en est sortie grandie.

Les Secrets du Kayak : Quand tu parles de préparation ça veut dire quoi ? Quel est l’intérêt de la musculation et de la course à pieds ?

Vincent Redon : Il y a pas mal de préparation annexe en musculation, ou en pratique course à pieds ou le vélo. Mais en préparation terminale, tu mets l’accent sur la technique. Il faut avoir confiance dans sa technique. La musculation peut altérer les capteurs sensoriels qui font que les articulations ne sont pas aussi fluides que tu le voudrais.

Il faut le bon dosage pour garder la confiance dans la technique et réussir à progresser sur les aspects physiologiques en bateau. Pour moi toutes les articulations doivent être gainées, il faut donc pouvoir préserver la fluidité articulaire pour toujours bien se placer et être efficace. Il faut de l’entretien musculaire, et travailler la confiance dans sa technique.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce que tu fais après les JO d’Athènes ?

Vincent Redon : Il y a eu une refonte de la fédération pour la filière de haut niveau. L’organisation des équipes de France change, le Pôle de Besançon ferme et je pars à Toulouse sur le centre de formation, orienté jeune.

J’y ai pris la direction de ce pôle, avec slalom, descente et course en ligne soit 40 athlètes à gérer. J’entraînais un petit peu à l’époque pour donner un coup de main pendant un an. Ensuite j’ai laissé la direction du pôle pour reprendre l’entraînement slalom en 2004-2005.

En 2005 je reviens dans l’encadrement de l’équipe des seniors jusqu’à l’olympiade de 2008. J’étais en soutien des cadres. On préparait les posts-bac, donc la relève. Il y avait beaucoup de travail.

C’était une très bonne époque. Beaucoup ont eu de très bons résultats avec eux, ils étaient motivés, ils en voulaient. Ils sont allés très vite en senior. J’ai pu les suivre sur les échéances internationales.

Les Secrets du Kayak : Comment se passe l’olympiade de 2008 ?

Vincent Redon : Bien, les jeunes ont bien progressé dont Boris Neveu, d’autres se sont sélectionnés et sont devenus champion du monde aussi. Il y a eu la bataille des sélections pour les Jeux olympiques.

Les Secrets du Kayak : A un moment, tu sors du milieu de l’entraînement ?

Vincent Redon : Non j’y suis resté. Mais les années post 2009 j’ai eu besoin d’une coupure. J’étais juste entraîneur de la relève. Entraîner les seniors ça demande beaucoup de temps, d’investissement, d’énergie et de mental. C’était donc une bonne soupape pour se remettre d’aplomb. L’année olympique est très chargée.

Les Secrets du Kayak : Il est rare d’avoir un entraîneur avec une telle longévité à haut niveau en conciliant une vie familiale. Comment as-tu fait pour gérer ?

Vincent Redon : Tu gères comme tu peux, j’ai eu la chance d’avoir pour épouse une ex-kayakiste, mais ce n’était quand même pas facile. Entre les absences prolongées, ta famille que tu ne vois pas, c’était dur. Il y a des moments de gros coups de fatigue et il y a des moments avec de grosses satisfactions, et là, la motivation repart. Mais régulièrement, je prenais une année de relâche pour ma famille.

Après les championnats du monde de 2009, le directeur de l’équipe me propose de revenir en senior, donc j’y retourne pour une olympiade. Tu retrouves des athlètes que tu as eu jeune. Tu as envie de les accompagner, tu replonges.

Pour autant, aucun de mes athlètes n’a fait de médaille olympique. C’était la petite déception. Mais les moments passés avec eux sont des moments forts. Et depuis je suis toujours resté à Toulouse.

Les Secrets du Kayak : Est-e que tu as eu d’autres postes ? Ou bien es-tu resté entraîneur ?

Vincent Redon : Je suis resté entraîneur à chaque fois. Mon parcours a été original, mais j’ai plus une attirance pour la formation des plus jeunes. Donc après 2017 je suis en charge des équipes relèves. Jusque 2020, j’ai passé de très bonnes années. Ça me chagrinait qu’il y ait eu peu de médailles en 2017, c’était un challenge à relever. Il fallait faire vivre un réseau d’entraîneurs locaux, c’était de belles années, c’était moins prestigieux mais l’épanouissement professionnel était super.

Les Secrets du Kayak : C’est quoi le secret de ta longévité ? 25 ans dans le métier ? Qu’est-ce que qui te pousse à continuer ?

Vincent Redon : Pas l’argent en tout cas. C’est la passion. J’ai commencé petit la discipline, ça m’a permis de sortir, ça m’a beaucoup apporté, je veux le transmettre à d’autres, voir des jeunes qui progressent. En 2013 j’ai tenté de faire autre chose mais ça n’a pas marché. Je m’épanouissais auprès des jeunes athlètes. Les athlètes qui arrivent, amènent sans cesse de la nouveauté et de la remise en question. Tu as envie de continuer à t’investir, tu sers à quelque chose.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a un échange avec les entraîneurs ? Pour échanger et apprendre, ou apporter de nouvelles choses ?

Vincent Redon : Oui bien sur. Également avec des entraîneurs étrangers. Plus ça va et moins tu sais. Au débu, tu arrives avec tes recettes, et plus tu avances dans le métier et moins ça va. Cette année, je ne suis plus entraîneur, je suis directeur du pôle de Pau, je suis sur de la formation de jeunes entraîneurs, sur de l’accompagnement et du tutorat, j’ai des tâches administratives également.

Mais mes dernières années d’entraînement tu cherches encore la recette qui va marcher pour tel athlète à tel moment, c’est toujours de la recherche. Qu’est-ce que je vais apporter et qu’est-ce que l’athlète va apporter ? C’est tous les jours LA question ! Tu ne tombes jamais dans la routine.

En conclusion : dans le kayak, la complexité humaine est d’allier les besoins, le plaisir et le sens.

Vous pouvez retrouver Vincent Redon sur son compte Facebook.

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