Interview : François During
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec François During en juillet 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
François During : Ça va super bien, on est aux Championnats de France et il fait beau. Tout se passe bien.
Les Secrets du Kayak : C’est un plaisir de t’avoir sur le podcast, ça fait longtemps que je voulais avoir l’entraîneur qui a le plus long temps de carrière. Qu’est-ce qui fait cette longévité ? Tu as toujours ce feu sacré en toi ?
François During : C’est un métier que j’ai toujours voulu faire et j’ai commencé tôt en 1997 à Créteil. Ensuite j’ai enchaîné avec le Bataillon-de-Joinville. Une expérience intéressante avec des athlètes des trois disciplines, course en ligne, slalom et descente. Puis j’ai passé le concours de professorat de sport, la meilleure solution pour être rémunéré correctement, je l’ai eu en 2001.
J’ai fait trois ans CTR en Île-de-France. Mes missions étaient plus ponctuelles, basées sur la détection des jeunes et des minimes notamment par les régates de l’espoir. Il fallait amener une ou deux équipes à cet événement.
En septembre 2004, je suis passé entraîneur national, et je suis content tous les matins de me lever pour ce métier.
Les Secrets du Kayak : Le Bataillon-de-Joinville était réservé aux élites ?
François During : A l’époque il y avait le service militaire obligatoire, tous les jeunes devaient passer par là ou postuler au Bataillon-de-Joinville. Il n'y avait que peu de militaires. Le temps là-bas était dédié à l’entraînement et aux compétitions.
C’est une expérience qui m’a enrichi, se poser des questions pour accompagner des athlètes d’autant plus dans des disciplines dans lesquelles je n’étais pas spécialiste.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu découvert le kayak ?
François During : Un peu par hasard avec l’UNSS en sixième. Je voulais m’inscrire en UNSS aviron, mais comme je faisais du foot et du judo, l’UNSS aviron c’était en même temps que le foot. Je n’étais pas prêt à arrêter le foot. Mes copains y sont allés, et du coup je suis parti sur le kayak.
J’ai fait un an comme ça et l’année suivante je me suis inscrit au club. J’étais dans le plus vieux club de France. C’était un club de course en ligne qui aujourd’hui s’est converti au slalom. La pratique y était polyvalente en phase d’initiation. On faisait des combinés descente-slalom. Mais je me suis vite mis à la course en ligne pour la confrontation.
Les Secrets du Kayak : Tu avais des objectifs de compétition en t’inscrivant au club ?
François During : Enfant, oui je voulais tout le temps faire de la compétition ou une course. Au départ c’est un sport individuel, j’ai commencé en monoplace en CAPS. On faisait des courses de 300m ou de 2km pour le fond. Je ne supportais pas de faire quatrième par exemple.
Les Secrets du Kayak : Comment tu t’entraînais à l’époque ?
François During : On s’entraînait le mercredi samedi et dimanche. On partait à trois ou quatre et on faisait dix kilomètres. On faisait des petites bourres, des petites accélérations, on se cherchait un peu.
Les Secrets du Kayak : Tu avais quitté ton groupe de copains pour faire du kayak, tu t’es fait de nouveaux copains ?
François During : Oui j’ai trouvé une très bonne ambiance au club. Après minime, j’ai du changer de club pour poursuivre en compétition. Donc je suis allé à Mantes-la-Jolie. Pour faire de l’équipage avec le meilleur junior et cadet de l’époque, on a fait un équipage qui a bien marché. On a fait plusieurs titres de champion de France.
Je me suis entraîné à Champigny puis Créteil et j’y suis resté depuis 1991.
Les Secrets du Kayak : Quand tu fais des places aux championnats de France, est-ce que tu te vois champion du monde ou olympique ?
François During : Non. Dans les jeunes années, je ne voyais que la compétition suivante. Pour donner l’exemple, si j’ai arrêté le judo c’est parce que mon club ne faisait pas beaucoup de compétitions. Je voulais faire des résultats et ça s’est fait dans le kayak.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu fonctionnais bien en monoplace ?
François During : En minime oui, en cadet jusqu’à ce que je parte en terminale (junior 2) j’étais dans la finale A, mais je ne m’entraînais pas assez pour faire un podium.
Ça marchait bien en équipage aussi parce que mon équipier était champion de France. Ça m’a donné envie de m’entraîner plus, je suis donc parti en sport étude, il a fallu convaincre les parents.
Le sport étude était à Caen, il fallait être interne. Au début je rentrais les week-end, et puis ensuite ce n’était que pendant les vacances.
Les Secrets du Kayak : Comment se passait les entraînements en sport étude ? C‘était deux fois par jour en moyenne ?
François During : Oui. Bateau une fois par jour du lundi au vendredi, deux midis où on faisait de la natation, des soirs c’était footing/musculation.
Les Secrets du Kayak : Tu étais davantage sprinter ou bon dans le fond ? Tu faisais tout ce qui était footing aérobie ? Tu y trouvais du plaisir ?
François During : Oui je faisais même du cross au collège. Je n’étais pas mauvais en endurance. Je faisais vice champion de France en K1 sur le 5000m en junior 2. J’ai toujours eu plus d’affinité sur le sprint, mais mon niveau d’endurance était correct. Je suis d’une génération où l'entraînement était à base d’aérobie. De temps en temps, il y avait de la vitesse.
Les distances olympiques de l’époque, c’était le 500m et le 1000m. Sur un 500m, 50% de l’énergie est fournie par le système aérobie. Donc si tu le négliges tu ne peux pas concourir. Le 200m est arrivé dans les années 90. Il n’y avait pas de sélection spécifique pour le 200m. Donc j ‘étais dans les meilleurs français. Quand Olivier Lasak a arrêté, j’étais devenu le meilleur.
Mais moi, j’étais focus sur le 500m, le 1000m ce n’était pas mon truc. J’ai fait des médailles en monoplace.
Les Secrets du Kayak : Quand tu fais sport étude, tu fais quelles études en parallèle ?
François During : Je faisais un Bac C. Je ne savais pas si je partais en maths sup. Je voulais être soit prof d’EPS ou pilote de ligne. Au final, je suis prof de sport. J’avoue que le sport étude étais très concentré sur le sport. Donc impossible de faire maths sup. Je suis parti en STAPS à l’Insep.
Les Secrets du Kayak : Quand tu rentres à l’Insep, c’est vraiment pour devenir sportif de haut niveau ?
François During : A la fin de la terminale, j’ai été sélectionné en équipe junior pour les championnats du monde junior en 1991. On avait fait finaliste en K4, en K2 j’étais avec Yann Robert. On avait du faire dixième. Ce sont des expériences qui m’ont donné envie de poursuivre en senior.
Au bout d‘un an de sport étude, je me suis rapproché voir j’ai dépassé les athlètes que je pensais ne pas pouvoir battre.
J’ai connu l’ouverture du pôle de Vaires-sur-Marne. Avant ça on s’entraînait sur la Marne, sur un ponton tout près. Et pour faire du bassin on allait à Choisy-le-Roi.
A l’issue des championnats du Monde senior en 1991, on était livré à nous même, il n’y avait pas encore d’entraîneurs à l’époque. On s’entraînait tous ensemble, il y avait une bonne émulation. On était motivé mais on ne faisait pas tout bien. On avait la volonté. On faisait des études pour comprendre ce que l’on faisait.
Dès que j’ai pu j’ai passé les diplômes fédéraux d’initiateur, de moniteur fédéral, j’avais rapidement intégré l’équipe fédérale régionale en tant qu’athlète. Ça me formait avec le CTR comme du compagnonnage. J’avais les bases pour construire un programme.
Les Secrets du Kayak : Tu cherchais à améliorer tes connaissances pour toi, ou tu avais déjà l’idée de vouloir transmettre tes connaissances ?
François During : Je pense qu’entraîner me plaisait déjà, c’était contraignant mais c’était sur des périodes ciblées, ça me faisait plaisir. C’était compatible pour pouvoir m’entraîner. Ça a enrichi mes compétences, et ça a contribué au projet ensuite de devenir entraîneur.
Les Secrets du Kayak : Tu rentres de suite en senior après tes années junior ?
François During : Il n’y avait pas d’équipe U23 mais une équipe B. En senior 1 j’étais presque en équipe B, en 1993 j’ai fait une hépatite A donc j’ai fait une saison blanche. Mon équipier lui s’est sélectionné en senior pendant ce laps de temps. On avait le même niveau à l’entraînement, donc je pense que j’avais mes chances.
L’année suivante ça m’a juste permis de me sélectionner pour l’équipe B puisque je n’étais plus dans les listes. Dès 1993, on a eu un entraîneur à plein temps. J’ai beaucoup progressé. Il nous fallait un entraîneur de toute façon. Tout seul, on est limité.
Les Secrets du Kayak : A partir de quand tu rentres en équipe A ?
François During : En 1995, en K4 pour les championnats du Monde. On va faire une finale sur le 200m. C’était les mondiaux pour les JO d’Atlanta. On s’est fait sortir en demi-finale.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as vécu un changement dans l’entraînement avec l’arrivée de Kersten Neuman ?
François During : En 1996, j’étais remplaçant. J’avais fait ma médaille en coupe du Monde, ça m’avait motivé pour aller jusqu’en 2000. Mais en 1997 avec son arrivée et d’autres raisons, je me suis retrouvé recalé en équipe de France, je me suis arrêté là, et j’ai travaillé à plein temps dans mon club.
J’ai continué à m’entraîner et performer mais seul de mon côté. Le projet de haut niveau s’est malheureusement arrêté de façon pas très réfléchis en fin de compte. J’ai manqué d’accompagnement à cette époque là. Je n’avais pas adhéré à tout ce qui avait été proposé. Je ne peux pas dire que j’ai des regrets mais aujourd’hui quand mes athlètes envisagent d’arrêter, j’essaie de prendre un temps pour les questionner pour être certain que c’est ce qu’ils veulent au fond d’eux.
Le but est de les accompagner au mieux en fonction de nos moyens. Un entraîneur doit savoir se positionner et communiquer avec son athlète, être sur que derrière son choix ce ne soit pas le vide. Un coach doit savoir gérer le mental de son athlète, il est un peu le chef d’orchestre du projet de l’athlète. C’est important d’avoir touché un peu à tout, de parler avec des spécialistes, et pouvoir intervenir à tout moment et surtout dans les moments critiques.
Je suis assez curieux, j’ai bâti ma façon de travailler sur une base scientifique, les formations pour rester à jour. Connaître les dernières évolutions. J’ai toujours apprécié d’être basé sur l’INSEP pour cela. Si tu occultes le jargon, d’un sport à l’autre la base de l’entraînement du kayak reste la même que pour les autres sports. Pour faire tout cela, j’ai fait ce que toi tu fais, des interviews d’autres collègues.
Les Secrets du Kayak : Tu expliquais être doué pour les efforts de sprint, on sait qu’il y a quelque chose d’innée dans la vitesse mais pas que. Mais comment on fait pour performer sur du sprint et donc un 200m ?
François During : La part génétique est dans les fibres musculaires. On peut la développer et faire en sorte que ce soit très performant. Mais en kayak il y a aussi une part technique. Tu n’es pas obligé pour être un bon sprinteur de dépendre de la génétique. Ça va aider. Mais la technique s’apprend. Donc on peut avoir des progrès intéressants sans être de base un spécialiste.
Je me suis aperçu que le 200m, c’est surtout un sprint long, il y a plus de trente pourcent de l’énergie qui est fournie par le système aérobie. Ce qui est certain c’est qu’il ne faut pas oublié la technique, et ça s’apprend en pagayant. Il faut faire de la longue distance pour cela.
A l’époque, j’avais un bon rapport poids-puissance pour y arriver. Tu peux faire de la musculation si elle se transfert dans la pagaie. Si cela ne permet pas d’être plus puissant en kayak, ça ne sert à rien.
Du coup, j’ai remis beaucoup de séances de frein avec de gros freins. J’ai remis au goût du jour des séances de kayak avec des élastiques pour travailler le gainage. La musculation avec des séances lestées, et des séances à cadence basse pour avoir un coup de pagaie à chaque coup.
Les Secrets du Kayak : Souvent dans les ouvrages que j’ai lu sur le sujet, il est mentionné que la vitesse à une grosse part de génétique. Mais qu’une fois qu’on a la force et la vitesse c’est plus facile de développer l’aérobie. Est-ce que tu le confirmes ?
François During : Il y a aussi l’âge d’or auquel les qualités se développent. En junior, c’est un bon moment pour travailler sa VO2. Pour moi maintenir un fond d’aérobie est obligatoire, notamment pour la technique. La technique efficace va se développer dans les séances longues. La cadence basse fait ressortir les défauts à travailler. On est plus dans la physio pure. Sur les séances longues, le corps va s’organiser pour trouver de l’économie. Chaque appui dans l’eau va se transmettre pour faire avancer le bateau.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que quelqu’un qui a plutôt 25-30 ans peut développer son aérobie ?
François During : Oui en vieillissant, c’est la filière qui va être préférée par ces personnes. Dès lors qu’on s’entraîne, on va voir des progrès. Mais pour atteindre le haut niveau il faut avoir des qualités développées à l’âge où elles se développent le mieux.
Les Secrets du Kayak : De ton expérience, si on fait beaucoup d’aérobie, est-ce que ça peut aussi être un frein pour certaines personnes qui visent de faire de la vitesse ?
François During : Les fibres qui peuvent basculer dans l’endurance sont les fibres intermédiaires, mais les fibres pures sprint, elles ne vont pas se modifier. Or aujourd’hui beaucoup d’études montrent qu’un entraînement aérobie couplé à un entraînement de développement de la force ne nuit pas au développement de cette force. Il faut pouvoir synchroniser les choses efficacement.
Les Secrets du Kayak : Comment es-tu arrivé entraîneur de sprint des équipes de France ?
François During : J’avais mon expérience de club et du bataillon de Joinville, en tant que CTR, je restais au contact des jeunes et j’intervenais en équipe de soutien sur les équipes de France. J’ai pu collaborer avec Kersten Neuman et discuter avec lui et mieux comprendre et adhérer à sa méthode en tant qu’entraîneur. J’ai fait parti de ceux qui ont aidé à mettre en place sa méthode.
Ensuite, il y a eu lors des JO d’Athènes, Antoine Goetschy et son équipe qui ont décidé de faire une refonte du dispositif d’accès à la Fédération. Ils ont mis en place la filière d’accès au haut niveau avec des pôles France multi-disciplines, inspiré du Bataillon de Joinville. Il a remis tout à plat. Ils ont fait re-postuler tout le monde, c’est à ce moment que j’ai intégré le pôle France de Vaires.
J’étais entraîneur des moins de 23 ans. J’entraînais des gens comme Philippe Colin, qui est mon collègue aujourd’hui. J’ai intégré les senior dès 2007 en tant qu’entraîneur élite.
Je suis spécialisé sur les hommes principalement. On accompagnait des bateaux, que ce soit des kayaks hommes ou canoës hommes. J’ai aussi pu accompagner ma femme Anne-Laure Viard. Je ne la suivais que sur le quotidien, et c’est Jean-Pascal Crochet qui la suivait en compétition.
Les Secrets du Kayak : Cela fait quinze ans que tu es entraîneur, est-ce que tu peux encore évoluer professionnellement ?
François During : Aujourd’hui, je ne suis plus entraîneur sur le quotidien, dans mes missions j’entraîne les entraîneurs, je les accompagne. Je suis directeur de la performance adjoint de Rémi Gaspard pour la course en ligne.
Les entraîneurs sont chefs de projet et doivent mettre en œuvre leur projet sur lequel ils ont été recrutés. Moi je suis là pour coordonner les quatre entraîneurs senior. Je coordonne et accompagne les entraîneurs. C’est différent que d’accompagner les athlètes.
J’essaie de suivre une fois par jour une séance mais avec l’entraîneur, je ne fais mes retours qu’à l’entraîneur, il gère son athlète.
C’est certain que le contact avec l’athlète me manque mais c’est une évolution, c’est une page qui se tourne. Je suis concentré sur ma mission pour la réaliser du mieux possible. Je ne me projette pas sur la suite.
Les Secrets du Kayak : Pour mieux performer, quel serait le conseil que tu donnerais à ton ancien toi ?
François During : Je pense que je me dirais qu’il faudrait que je structure mieux les choses et que je prenne le temps pour construire et réfléchir le chemin que je voulais prendre. J’étais trop dans la réaction que dans la construction à long terme.
Vous pouvez retrouver Francois During sur son compte Instagram.