Interview : François Barouh

Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec François Barouh en mars 2022.

Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?

François Barouh : Bonjour Rudy, tout va bien.

Les Secrets du Kayak : C’est un plaisir de t’avoir sur le podcast moi qui ai pu interviewer Maxence à Marcillac au mois de décembre, ton fils. Quand et comment as-tu commencé le kayak ?

François Barouh : Je suis né dans une famille avec trois sœurs dans une maison proche d’une rivière. Mon père a toujours été impliqué dans le bénévolat. Il a emmené ma mère dans cette dynamique. Je me souviens d’un club de football qui se dépeuplait, donc c’est devenu une équipe de hand-ball. Puis ça se dépeuplait encore le club est de venu un club de majorettes, puis un club de judo.

Et puis un gars du club est tombé chez moi sur ce qu’on appelait une nourrice, pour alimenter les avions, c’était un cylindre avec des flotteurs, mon grand-père devait l’utiliser pour aller pêcher. Ce gars du club a bricolé un truc qui ressemblait à une pagaie pour aller naviguer. Une dynamique s’est créée, les gamins sont allés en stage de construction d’engins en polyester. A leurs retours, les premiers canoës étaient fabriqués.

Je devais avoir 8 ans et j’avais l’interdiction de monter dedans. C’est à 12 ans que j’en ai eu le droit. En attendant j’ai fait beaucoup de judo. Ensuite j’ai fait du kayak.

On n’avait pas beaucoup de moyens. La municipalité mettait juste à disposition une salle pour faire du judo, mais en fait le club c’était chez moi, c’était familial. A un moment j’ai du choisir entre le judo ou le kayak. Mais le judo me générait des traumatismes articulaires. Le kayak c’était l’aventure, le camping, l’évasion.

On a commencé à faire des compétitions, mais on n’avait rien, ni savoir faire ni savoir être, des bateaux fabriqués maison. On faisait des compétitions de descente sur une rivière toute plate, pendant une heure dans des bateaux de slalom à vrai dire.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à un moment il y a eu un entraîneur qui est arrivé ? Comment tu fais pour apprendre ?

François Barouh : On était au début des années 1970. Les autres clubs du département comme nous découvraient ce sport par eux même. Il n’y avait pas de structures de club. On n’intéressait pas grand monde.

Mes trois sœurs étaient investies dans le kayak également. Elles avaient moins de concurrence donc elles ramassaient des médailles, et moi non. J’aimais la compétition non pas pour la récompense mais pour la compétition, mais il me fallait être devant les autres. On a progressé comme ça.

Ensuite il y a eu la création du comité régional Champagne-Ardennes. Et on a vu débarquer un conseiller technique de la fédération française qui a mal vu nos résultats. Il voulait imposer une façon de faire qui n’était pas la nôtre. Nous c’était le plaisir, le partage, l’aventure. On a eu des problèmes relationnels avec la ligue. On a continué à se débrouiller tout seul.

Dès minimes, j’étais toujours en finale, et mes sœurs sur le podium.

J’ai passé mon BAC et j’ai eu l’opportunité extraordinaire de partir pour le bataillon de Joinville en 1975. Avec trois autres ligneux Michel Pernice, Schwarz et Legrand, on s’y est retrouvé. Et j’ai découvert ce que c’était que de s’entraîner. J’ai découvert que courir est intéressant, la musculation est intéressante, il ne suffisait pas de faire 10km tranquillement pour aller vite.

Les Secrets du Kayak : Avant que d’aller au bataillon de Joinville, comment étaient les entraînements au club ?

François Barouh : On a tout découvert par nous même jusqu’au moment où je suis allé là-bas. Mon entraîneur était Jean-François Millot, il préparait les JO de Montréal avec Gérald Delacroix. On ne savait pas ce que c’était l’entraînement, la planification. Moi c’était les mercredi et samedi après-midi. Il n’y avait pas de technique, on se débrouillait.

En 1976 on a regardé les JO de Montréal à la télé, c’était surnaturel pour nous. C’était incroyable. Jamais personne ne s’est propulsé dans l’idée de faire ce qui était nécessaire pour en arriver jusque là. Quatre ans après j’y étais.

Les Secrets du Kayak : Ça te motive de découvrir tout cela et de progresser ?

François Barouh : J’en ai bavé ! Ça a été le socle de tout. J’ai quitté le bataillon de Joinville au bout d’un an pour rentrer chez moi, pendant neuf mois je n’ai pas touché un bateau. Je me suis concentré sur les gamins du club, pour m’occuper d’eux. Je voulais partager ce que j’avais appris.

J’étais fatigué par mon année là-bas. Fin 1976 j’étais un piètre compétiteur, mais en fin d’année ça m’a démangé, la passion était revenue. Je me suis organisé entre mon envie d’être meilleur en kayak, et avoir un avenir professionnel.

J’avais la chance d’avoir l’usine Béghin-Say à côté de chez moi. Je faisais la saison d’hiver en travaillant la nuit, ce qui me permettait les huit mois suivants de m’entraîner. Ça a duré quatre hivers comme ça.

L’objectif était prendre du plaisir et d’aller plus vite que les autres. J’aimais le stress de la compétition, l’environnement, la rigueur des entraînements, le partage avec mon club.

En 1979 je fais quatrième du championnat de France en senior. L’entraîneur national m’appelle un soir pour rejoindre les athlètes préolympique de Moscou, donc rejoindre l’INSEP. J’ai pris le train en route au mois de janvier. J’ai été obligé de laisser tomber les gamins du club que j’encadrais par plaisir. J’ai terminé au classement général des six courses de sélection à la quatrième place, en battant Bruno Bicocchi, décédé il y a peu de temps. Il était important pour moi d’en parler aujourd’hui.

On s’est retrouvé parmi les 125 français présents à Moscou tous sports confondus. On avait un contrat moral fixé par le ministère et le collectif national olympique et sportif français, n’allaient à Moscou que les français susceptibles de finir dans les neufs premiers.

En kayak, il fallait être en finale. J’étais sélectionné en K4 avec Philippe Boccara, Patrick Lefoulon, et Patrick Bérard. On a fait notre demi-finale et on a été fêté dans le village olympique comme des pseudo héros par le comité national olympique parce qu’on avait rempli le contrat moral. Le problème c’est qu’après tout le monde s’en est désintéressé, que ce soit la fédération comme l’CNOSF…

Précédemment j’ai omis une précision : la fédération nous oriente vers l’hôpital de la Piété Salpêtrière pour nous faire des tests hormonaux. On nous a prescrit une pommade pour rétablir un équilibre.

Il y a eu les JO on finit sixième dans le désintérêt le plus total. Personne n’était présent, ce qui est assez peu motivant quand tu es athlète sur une finale olympique.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’être sixième en finale c’était bien pour toi comme résultat ?

François Barouh : Non. On savait que ce n’était pas bien mais il y avait des circonstances, on était dans les prémices d’un orage. Il y avait des rafales terribles et la distribution des lignes d’eau était déterminante. Ce sont des imprévus. On était trop jeunes et trop livrés à nous mêmes. C’était encore du bricolage.

En 1981, le même K4 on fait cinquième aux championnats du monde à Nottingham. En 1982 la fédération décide de tout casser, de faire deux K4. Mais en 1981 je demandais à Alain Lebas pourquoi des norvégiens, suédois, polonais…, étaient-ils plus performants que nous alors qu’ils ont de la glace pendant un temps infini ?

Je suis allé m’entraîner chez un ami en Pologne, champion du monde de kayak, on s’est entraîné aux pieds d’une centrale nucléaire l’hiver. Sa réponse était que s’ils ne faisaient pas de kayak faute d’eau, c’est qu’ils font de la préparation physique. Donc on a travaillé sur un plan d’entraînement que j’ai mis en œuvre dès le premier janvier 1982.

L’idée c’était de décembre à février pas de séance de kayak mais de la PPG avec des séances de musculation, de courses à pieds et de piscine. Mais je faisais des séries même en course à pieds, avec des sprints à la fin de chaque série, et il fallait que la séance dure au moins quarante minutes minimum.

La musculation c’était des séances de puissance. Je ne cherchais pas à faire des records de poids. Mais un développé couché avec une barre à 60 kg me suffisait. Je cherchais de la puissance en répétitions mais pas en force.

Deux fois par semaine je faisais des circuits trainings, j’étais au CREPS de Wattignies, et j’avais la salle de musculation pour moi tout seul. Je faisais six circuits de huit minutes, il me fallait faire monter les pulsations. Pour la natation c’était faire de la physio et des apnées. Je faisais plusieurs entraînements par jour pour combler une situation de manque de mes adversaires, j’avais faim de kayak. Je cherchais à devenir plus fort en kayak. J’étais Lillois, parfois je supprimais des séances de courses à pieds à cause du temps pour refaire une séance musculation.

Les Secrets du Kayak : Comment s’est passée ta reprise sur l’eau ?

François Barouh : Début mars 1982, je suis remonté pour la première fois dans mon kayak. J’avais perdu toute sensibilité sur mon coup de pagaie, je n’avais pas perdu la stabilité, j’étais content de remonter mais au bout de trois minutes j’avais déjà mal partout.

Le lendemain matin à Choisy-le-Roi il y avait les tests hivernaux. Il y avait un chrono sur 9km à faire pour gagner sa place pour les stages de kayak. J’ai eu très mal, j’ai terminé deuxième derrière Patrick Lefoulon. Ça s’est super bien passé en performance, mais pas du tout en sensation ni en plaisir.

J’étais passé du diesel au turbo diesel. Ma reprise s’est faite avec deux fois 20km de kayak par jour. J’avais des déclinaisons de séance, mais il me fallait sortir de cette situation de turbo diesel. J’avais une capacité énorme. J’ai fait ça pendant deux mois, 11 séances par semaine.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as retrouvé tes sensations avec tout ce volume ?

François Barouh : Oui, mais ce qui a été terrible c’était de repasser dans le lactique, j’étais seul, les sélections approchaient il me fallait sortir de ma zone de confort. Toute la PPG se mettait en place avec le volume mais les séances de lactique en solo, j’ai vraiment souffert.

Les Secrets du Kayak : Comment cela se fait-il que tu étais seul ?

François Barouh : J’étais seul parce que j’étais en poste à la direction départementale de Lille, en 1982 la fédération a cassé le K4 pour en faire deux K4 expérimentaux. Les équipiers étaient juste appelés pour faire une compétition internationale, monter un coup ensemble, ils faisaient ce qu’ils pouvaient.

Aucun des deux K4 français n’avaient atteint les repêchages lors des sélections en Allemagne cette année 1982, hormis ce que j’ai mis en œuvre.

Lorsque je suis arrivé au stage préparatoire aux championnats du monde 1982, j’avais une faim de loup de kayak, je dévorais les séances de lactique comme si j’avais un soleil dans la tête, sans fatigue dans le corps. Je volais sur l’eau, j’allais plus vite que les autres.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que cette forme a duré, est-ce que tu as fait d’autres championnats ensuite ?

François Barouh : Non, ils nous arrivaient souvent de ne pas participer aux championnats de France, pour être focus sur les championnats du monde ou les JO. Limiter les déplacements inutiles. Le monoplace ne m’intéressait pas. J’y trouvais de la joie et du plaisir dans le K4. Le kayak est vraiment un sport collectif.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’après ces mauvais résultats en K4, est-ce qu’il y a eu des changements d’organisation pour mieux s’entraîner ensemble ?

François Barouh : En 1983, la fédération change à nouveau les choses. Ils forment à nouveau deux K4. Les lieux de stages n’étaient pas du tout les mêmes, le A allait à Séville, le B à Mâcon. Le A faisait des compétitions internationales, le B des petites compétitions de clubs étrangers.

La finalité était qu’en juin sur le bassin de Choisy-le-Roi il y ait une course entre les deux K4 et celui qui arrivait premier choisissait ses distances pour les championnats du monde, l’idée c’était de placer ses pions pour les sélections olympiques de l’année suivante.

Je me suis retrouvé dans le B avec Didier Vavasseur, Pascal Boucherit et Patrick Berlin, on a été entraîné par Gérald Delacroix, on avait une soif de revanche, on était considéré comme des losers, comme la peste.

On a tout explosé. On avait une telle envie de réagir, impossible de perdre. Ça a été une boucherie. J’étais obligé de laisser tomber mon entraînement, je devais faire comme les autres, rentrer dans le collectif. On a terminé dixième au final, mais c’était bien mieux que l’année précédente.

Début 1983-1984, la fédération convoque les athlètes présélectionnés aux JO. Elle voulait rassurer les athlètes olympiques en les sélectionnant un an avant. Les sélections n’étant que l’aboutissement de résultats à l’international.

La fédération nous a demandé ce qu’on attendait du service médical. Sans concertation, on a demandé un psychologue pour préparer les JO, on ne l’a jamais eu.

Je refais une parenthèse sur les Jeux de Moscou et la prescription de la pommade pour rééquilibrer les déséquilibres hormonaux. En sept 1980 après les JO, la première chose qu’on faisait à l’INSEP pour préparer la nouvelle saison, c’est qu’on passait un entretien auprès d’un médecin pour faire un bilan. On nous demande si on prend des produits, je dis que non, sauf une pommade qu’on nous avait prescrit pendant deux mois. Il m’a demandé s’il m’en restait. Je lui ai apporté dès le lendemain, et j’ai appris que c’était de la testostérone, prescrit complètement à notre insu. J’ai ouvert ma gueule, le médecin s’est fait virer mais il n’avait pas pris ses décisions tout seul selon moi.

Donc en 1983, on demande un psy et pour beaucoup dans l’équipe il n’était plus question de prendre quoique ce soit, et de faire confiance à quiconque. Les rapports avec les médecins faisaient qu’on n’attendait rien d’eux. Le psy nous semblait être important.

Je me suis retrouvé dans un K4 avec Pascal Boucherit, Didier Vavasseur, et Patrick Bérard qui n’a pas été retenu par la fédération, ils ont préféré mettre Patrick Lefoulon. On s’est entraîné l’hiver et ça ne nous a pas plu. On a préféré attendre le retour de Philippe Boccara des USA pour lui proposer de travailler avec lui.

On était un K4 lourd, on s’est bercé d’illusion pensant que même si on partait moins vite, on pourrait rattraper les autres. La première course était décevante, c’est Alain Lebas qui nous entraînait, il nous a demandé de hacher notre gestuelle pour atteindre la beauté du geste. Il fallait être grand, ample, détendu, souple, facile. C’est une attitude à travailler, on laissait de côté la technique avec cette gestuelle lente avec énormément de temps en suspension pour se relâcher. On en arrivait à créer notre monde. Les progrès ont été fulgurants.

On a fini quatrième en Allemagne en juin. En juillet, à Copenhague on est sur le podium ! On a continué en stage, il fallait préparer le décalage horaire pour les JO de Los Angeles. Le bassin là-bas n’était navigable que le matin. Pour la fédération, il fallait éviter qu’on ait des après-midi à ne rien faire.

On a vécu pendant deux mois en France avec six heures de décalage sur la France. On était censé ne pas se coucher avant quatre heures du matin. Dormir jusque midi. Le troisième entraînement de la journée se faisait de nuit. Les séances les plus bénéfiques étaient dans la nuit noire, on se repérait avec le kinesthésique et l’audition, pour la synchronisation du K4 c’était fabuleux. Les dix premiers soirs on les passait en boîte de nuit pour ne pas dormir avant quatre heure du matin.

On est arrivé la veille de notre première série à Los Angeles. On faisait des chronos géniaux. J’ai entendu des commentaires du type Jeux un peu tronqués comme ceux de Moscou parce qu’il y a eu des boycotts. Pas mal de pays de l’Est ont boycotté les JO de Los Angeles. Mais en ce qui concerne les champions du Monde, les Roumains, ils étaient présents.

Notre course n’en était pas dénaturée. Le jour des finales on était bien et beau en gestuelle. Philippe a complètement foiré sa finale de K1 1000m, s’en est suivi son errance sur l’eau après sa finale ratée. Nous, on montait en bateau 45 minutes avant la course, on faisait un échauffement progressif et on s’arrachait vraiment. Avant de monter en bateau, on s’est retrouvé sur une petite plage proche du plan d’eau, tous les quatre à regarder un grain de sable devant nous. On ne savait pas ce qu’il fallait faire ou dire. Le doute complet. Un psychologue nous aurait bien aidé à ce moment là.

On a évolué dans ce doute, on est monté en bateau, et ensuite on a tout fait sauf de respecter notre plan de course. En fait, on a exprimé ce qu’on ressentait dans la pagaie. On n’a pas respecté le plan avec la récup. On pouvait, on voulait et on devait gagner, mais ça ne l’a pas fait.

Les Secrets du Kayak : Avec le recul c’est tout de même une bonne place que vous avez fait ?

François Barouh : Mon regret n’est pas là. Dans mon fort intérieur, ce n’était pas fini. Entre 1984 et cette date je ne cherchais pas une coupe, je voulais aller plus vite que les autres et me faire plaisir. Donc je n’avais pas fini. Mais la fédération m’a annoncé que je n’étais plus sélectionné en équipe de France, on m’a obligé à raccrocher pour aller encadrer le centre d’entraînement et de formation de Lille. Il est là mon regret, on me met en retraite.

Aujourd’hui on voit que ça a changé et encore heureux. J’ai été le second à entrer tard en équipe de France à 25 ans sans avoir jamais eu de parcours en junior.

La porte que j’ai entrouverte a été ouverte par d’autres ensuite. D’autres se sont imposés en senior sans avoir eu de passé dans les jeunes catégories. J’avais 29 ans à Los Angeles.

J’ai tenté de m’investir dans ma mission sur Lille et je me suis vite fatigué de ce poste. Les crédits étaient bloqués, je n’avais pas de matériel, j’avais trois athlètes dont deux blessés aux épaules. Je passais ma vie dans des réunions pour tenter de lever des crédits. Je suis parti en me rapprochant de ma famille aux USA en Oregon. Ça m’a permis de m’éloigner de tout ce milieu.

Les Secrets du Kayak : Tu as complètement arrêté de naviguer ?

François Barouh : En 1985, je naviguais juste pour le plaisir, j’ai fait une paire de compétitions. Tout le travail que tu fournis tu le récupères l’année suivante. Je ne m’entraînais pas beaucoup mais j’avais une pêche fabuleuse.

C’était devenu insupportable pour moi d’être au bord d’un bassin et de voir des bateaux lutter pour aller plus vite que les autres. Je ne pouvais pas être spectateur.

Je n’ai pas touché une pagaie aux USA, et à mon retour je suis rentré dans des missions de conseiller départemental et de secteur pour la DDJS du Nord. J’ai découvert un autre monde. Ça été les prémices de ma vie professionnelle que j'ai passé au ministère de la Jeunesse et des Sports.

En 1988, la fédération est venue me solliciter pour remplir une mission de développement du kayak en Polynésie. Deux amis y étaient allés donc j’y suis allé aussi. La fédération de kayak venait d’intégrer le Va’a aux activités. Je me suis aperçu très vite que c’était impossible de travailler avec les hommes qui préféraient faire la fête. Mais ça été très facile de travailler avec les filles.

Je me suis retrouvé avec cinq tahitiennes, toutes championnes du monde, âgées de 17 à 37 ans. Elles ne connaissaient que les pagaies de pirogue, elles ont découvert le kayak de course en ligne avec la pagaie plate. On est arrivé en France pour un stage en métropole pour les acclimater. Elles ont eu particulièrement froid, c’était à Lille, mais c’était le but. La compétition devait se faire en Belgique.

Elles ont découvert sur place les pagaies creuses et se sont adaptées très vite. On a fait du beau travail. J’ai réadapté le bateau en réintégrant Catherine Mathevon, laissée pour compte par la fédération. Il y avait un potentiel extraordinaire.

Le développement du kayak en Polynésie venait d’une subvention du ministère des DOM-TOM. Il n’y a pas eu de fuite, tout ce qui n’a pas été dépensé a simplement disparu. J’avais l’espoir de la poursuite de cette expérience, les résultats des filles étaient fabuleux. J’ai participé à l’AG de la fédération en décembre 1988 et je me suis intéressé à la lecture des comptes, toutes mes dépenses n’étaient pas dans le budget de la fédération, de même que la subvention. L’opération a purement cessé lorsque je n’y étais plus. Les comptes n’étaient clairement pas suivis de la même façon qu’aujourd’hui. Certaines pratiques peu orthodoxes existaient. On comprend pourquoi il y a eu quelques réglementations par la suite.

Les Secrets du Kayak : Comment ça se passe pour toi la suite ? Puisqu’il n’y a plus de poste en Polynésie.

François Barouh : Je reprends mon travail à la direction départementale du nord. Tu ne crois plus en rien ni en personne après ça. J’ai vécu ma vie professionnelle. Je suis intervenu dans le sud ouest dans l’encadrement de minimes, j’avais besoin de partager quelque chose. Mais j’ai eu trop de déception au niveau des dirigeants et des cadres techniques. Utiliser les enfants pour sa propre promotion… Je déteste cela. Je ne me suis plus intéressé au kayak.

Je me suis vu missionner pour être référent de l’UF6. Parler de cadence, de glisse, pas de problème. Mais parler de gestion de l’espace et du rythme, je n’avais rien à apporter. J’ai eu une idée de faire appel à un directeur d’école de mime, sportif. Il a accepté de les encadrer, débriefer sur le mime. Grâce à cette expérience j’ai compris beaucoup de choses qui aurait pu me servir dans ma vie de pagayeur. Le mime c’est une gestion de l’énergie. Ça rejoignait la recherche de la beauté dans le K4. C’était comme découvrir les mouvements que tu faisais.

Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui t’a amené dans le sud-ouest ensuite ?

François Barouh : J’ai passé une bonne partie de ma vie à faire et défaire mes valises. J’ai quitté Lille pour me rapprocher de ma femme. Je l’ai suivi dans chacune de ses mutations professionnelles. Toutes les régions de France sont belles et intéressantes.

Les Secrets du Kayak : Même si tu dis être sorti du milieu du kayak tu es un peu dedans puisque tu écoutes les épisodes des Secrets du Kayak. Qu’est-ce qui fait que tu es resté connecté au milieu toutes ces années ?

François Barouh : Le kayak est toujours mon grand amour. Ça ne m’a jamais déçu. Ce sont les comportements humains qui m’ont déçu. Je n’ai pas grand-chose à faire avec les individus. Je considère qu’un athlète n’a pas besoin de dirigeant ni d’entraîneur. Il se suffit à lui même.

L’entraîneur est essentiel s’il ne se trompe pas dans sa mission. Pour moi il doit rendre l’athlète autonome. Le dirigeant est indispensable, mais pour l’organisation et les normes. Si tu supprimes les athlètes il n’y a pas besoin de toute ce monde.

Le cœur de l’activité c’est l’athlète ! Peu importe la pratique. Avec les minimes il n’y a pas d’erreur sur les objectifs, pas de tricheries. En retour tu sais quand tu les intéresses ou pas, ils sont natures, sans arrières pensées.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que les choses ont changé depuis ces années où tu étais athlète ? Est-ce qu’on est mieux accompagné et soutenu ? Moins de magouilles ?

François Barouh : Aujourd’hui je m’en fous ! Quand je suis les vidéos, que je vois les résultats, le matériel, c’est ça qui m’intéresse. Les individus ne m’intéressent plus du tout. Entre ceux qui parlent bien, ceux qui font des promesses, ceux qui te jugent…

Assez souvent dans tes interviewés tu synthétises ce qu’ils disent en quelques mots. Je n’ai plus aucune confiance dans les paroles, seules les actes comptent.

Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu as eu envie de t’investir dans la fédération, dans les instances dirigeantes pour faire les choses d’une façon différente ?

François Barouh : Non, mon père l’avait fait. Toute sa vie il s’est investi dans le monde associatif du kayak et il s’est retrouvé président de la commission de course en ligne à la fédération. Notre toute petite commune était devenue le club n°2 en résultats en course en ligne en France.

Il n’a pas accepté de rentrer dans les magouilles de l’époque. En retour, ils se sont arrangés de magouiller sur la sélection des athlètes de mon club. Mon père s’est retiré pour protéger les athlètes qui auraient vu leur sélection en équipe de France supprimée parce que il y avait des règlements de comptes. Il a été tellement dégoûté que le club de kayak s’est dissout.

Les Secrets du Kayak : Aujourd’hui ton fils pratique le kayak à haut niveau. Est-ce que tu as retrouvé cette envie que de partager le kayak avec lui ? Est-ce que tu l’as entraîné ?

François Barouh : Non, Maxence n’a jamais eu besoin de moi. Pour nous, nos enfants devaient faire du sport. Il n’était pas question de les obliger à faire de la compétition mais il est clair qu’ils feraient du sport.

J’ai organisé des sorties sur la Dordogne et ça lui a plu. Il n’a jamais eu besoin ou envie que je l’entraîne. Il va découvrir énormément de choses en nous écoutant aujourd’hui. J’ai tendu des perches mais non, je ne suis pas le bon interlocuteur pour lui. Il a fait son expérience. Il doit en savoir bien plus que moi aujourd’hui, les choses ont changé aussi. Ce sont deux parcours différents.

Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’aujourd’hui tu remontes en kayak pour ton propre plaisir ?

François Barouh : Pas vraiment. J’ai été rattrapé par les problèmes de santé. Ça me manque un peu de faire un tour, mais je ne le fais pas, je le garde pour moi. Je m’intéresse toujours de très près aux résultats des disciplines du kayak.

Les Secrets du Kayak : Et entraîner ? Pourquoi pas ?

François Barouh : Si un groupe d’athlètes me sollicite, oui. Si c’est une organisation de dirigeants c’est non. Je n’ai plus confiance dans les paroles. Pour moi, le centre de tout c’est l’athlète.

Les Secrets du Kayak : Si tu as des choses à compléter il ne faut pas hésiter.

François Barouh : Pour nous à l’époque, ce qui était important c’était la synchronisation. On ne multipliait pas indéfiniment des séries pour faire de la physio. A un moment dans un K4 il y a plus important que cela.

Est-ce que certaines personnes te contactent pour approfondir tes recherches ?

Les Secrets du Kayak : Pour moi l’expérience des anciens n’est pas assez mise en valeur, elle est un peu oubliée, je trouve ça incroyable ! Oui il n’y a pas réellement de médias. J’ai à cœur d’interviewer les anciens champions pour découvrir tout ce qui a façonné l’histoire du kayak et les secrets de tout cela.

François Barouh : Parler de moi n’est pas ma spécialité, sache que c’est un réel effort que j’ai fait pour toi !

Vous pouvez contacter François Barouh directement en me contactant via l’onglet contact du site.

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