Interview : Philippe Aubertin
Ceci est une retranscription écrite du podcast enregistré avec Philippe Aubertin en juillet 2022.
Les Secrets du Kayak - Comment vas-tu aujourd’hui ?
Philippe Aubertin : Ça va bien, mon fils participe à la compétition, il s’en sort pas trop mal. L’objectif était de faire du mieux possible, il se positionne très bien. Il est en cadet deuxième année. Ça fait quelques années qu’il pratique mais il n’est sérieux que depuis cette année. Le but n’est pas de bousculer les choses mais d’avoir une progression régulière. Ce que je veux c’est un cadet bon, qui devienne très bon en junior et très très bon en senior. Il ne faut pas griller les étapes.
Les Secrets du Kayak : Tu le pousses sur des séances dures, il est davantage sur l’apprentissage de la technique ?
Philippe Aubertin : J’ai toujours basé l’entraînement sur de la technique. Sans cela, ce n’est pas la peine de s’entraîner. L’objectif est d’avancer aussi vite, voir plus vite que les autres par la technique. Donc en fournissant le moins d’effort possible.
Les Secrets du Kayak : Comment as-tu commencé le kayak ?
Philippe Aubertin : J’ai commencé le kayak grâce à mon frère. Il était moniteur à Lunéville. J’ai adhéré de suite, par le slalom et la descente. Mes premières courses de descente étaient pas mal. J’ai continué, j’ai rencontré plein de monde. Un jour il a fallu faire un choix, après cadet ça été course en ligne. J’ai commencé à neuf ans, mais avant ça j’avais fait du judo. J’étais assez grand pour ma taille à l’époque. Je m’intéressais à la technique.
Au début, j’étais le plus jeune du club. L’entraîneur s’inspirait de l’entraînement des triathlètes, on s’entraînait tous ensemble, peu importe le niveau. L’objectif c’était de toujours gagner à chaque entraînement.
Les Secrets du Kayak : Tu as fait des podiums assez rapidement ?
Philippe Aubertin : Oui bien sur. J’avais de bons adversaires, c’était et c’est toujours un très bon club.
Les Secrets du Kayak : Tu t’es tourné vers la course en ligne à seize ans ?
Philippe Aubertin : Oui, mais déjà en minimes. Tous les premiers championnats de France se faisaient en CAPS. C’était un bateau très stable, on faisait des courses de 300m ! Je ne me voyais pas devenir sportif de haut niveau. En revanche ce que j’ai toujours aimé, c’est la compétition.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu restes au même club en passant à la course en ligne ?
Philippe Aubertin : Oui, jusqu’en cadet 2. Ensuite j’ai changé de club.
Les Secrets du Kayak : Tu as connu des problèmes de stabilité ? Ou bien ça a été tout de suite ?
Philippe Aubertin : Il y avait un fossé énorme entre le CAPS et l’Orion. L’Orion, c’était le top du top à l’époque. J’ai pris quelques bains. On apprend vite à faire glisser le bateau.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que à ce moment là, tu avais des aménagements pour les études ?
Philippe Aubertin : Non, en cadet on était toujours au club de Lunéville, j’y étais avec Philippe Blaise, on s’entraînait toujours ensemble. On suivait juste des conseils, des grandes idées communiqués par Luc qui nous avait initié. On travaillait sur les sensations et le plaisir de naviguer, et l’échange. Moi j’apprenais en apprenant le kayak à mon coéquipier. C’est comme cela que j’ai commencé à progresser un peu plus.
Les Secrets du Kayak : Tu as rapidement des résultats en course en ligne ?
Philippe Aubertin : Oui et non. En cadet 1 en 1984 ça m’a fait bizarre, c’était un championnat de France 3000m, pour moi j’allais gagner ou faire podium. Et là j’ai découvert le fond, je n’ai pas compris ce qu’il s’est passé, c’était la mer, il y avait un avion Pierre Lubac qui pagayait de façon très personnelle, il a avoiné tout le monde. J’ai du faire 23ème. C’est encore une énigme pour moi cette course. Ensuite en 500m la même année, j’ai fait deuxième. Ça m’a remotivé.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’à un moment tu rentres dans un pôle étude ou espoir ?
Philippe Aubertin : Oui je suis parti en sport étude à Besançon en junior première année. J’étais en science et technologie laboratoire. Les études n’étaient pas trop mon fort, je ne vivais que pour le bateau.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que c’était facile à ton époque de trouver des informations sur le kayak ?
Philippe Aubertin : On fonctionnait surtout avec des vidéos des championnats du monde. C’était des vidéos VHS donc de mauvaise qualité, mais cela restait des infos. Je pense qu’il fallait aller les chercher par soi même.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y avait des athlètes qui t’intéressaient techniquement ?
Philippe Aubertin : Oui Ferenc Csipes le hongrois, il avait gagné les championnats du monde en 1985. Quand tu allais en Hongrie, tu voyais tous les gamins alignés et qui pagayaient comme lui. C’était une technique un peu spéciale. Dynamique, légère, basée sur le temps aérien. Ils prennent un temps dans l’air supérieur à la moyenne. Ce qui permet une préparation plus propre et plus claire. Ils arrivent avec plus d’inertie. Moi j’ai cherché à les imiter que ce soit bien ou pas, ne serait-ce que pour comprendre et me faire mon avis.
Les Secrets du Kayak : Quand tu rentres au pôle cette fois, tu as un entraîneur, les entraînements prennent une autre tournure ?
Philippe Aubertin : Oui c’est plus structuré, il y avait toujours quelqu’un en bateau moteur. Le site de Besançon était sympa, on se faisait entre 18-20 km. Certains week-end, je faisais 80km. Ça a duré un hiver.
Les Secrets du Kayak : En cadet tu fais de bons résultats, cela se poursuit en junior ?
Philippe Aubertin : En junior j’ai eu un ralentissement au niveau de performance, j’ai fait trop de lactique ce qui a modifié ma condition cardiaque, j’ai du adapter les entraînements pour re-modifier mon cœur. Junior 1, je fais quatrième, junior 2 j’ai fait deuxième sur le K1 5000m sinon j’étais sur le podium avec Philippe Blaise.
Les Secrets du Kayak : A ce moment là tu vises des places en championnat du monde en senior, ou tu réfléchis toujours étape par étape des compétitions ?
Philippe Aubertin : L’équipe olympique était déjà formée depuis un an, on m’a dit pas la peine de t’entraîner, tu n’iras pas aux JO. Tout était fait. Je me suis quand même entraîné pour les championnats de France en K1 1000m, et sur le 500m j’ai fait deuxième. Et effectivement, ils ne m’ont pas pris.
Les Secrets du Kayak : Tu avais un aménagement en tant que sportif de haut niveau ?
Philippe Aubertin : J’étais détaché complètement pour m’entraîner à cette époque. Une fois que je suis parti à Dijon, au pôle France, il y avait une bonne bande de copains avec qui on s’entraînait.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’en changeant d’environnement, tu t’entraînes plus à Dijon ?
Philippe Aubertin : Je ne sais pas si j’ai davantage progressé mais c’était de belles années. Le bassin était sympa, régulier, toujours la possibilité de s’entraîner même sur le canal. Toujours à la recherche de l’entraînement pour avancer plus vite en en faisant le moins possible.
Pour moi il faut s’entraîner, mais il faut aussi savoir se reposer. Si on s’entraîne trop souvent ,on atteint une fatigue chronique dont on ne s’aperçoit pas.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que cela veut dire que par rapport à toutes les personnes que j’ai interviewé et qui s’entraînent deux fois par jour, toi tu faisais moins de volume ?
Philippe Aubertin : Moi je suis plus pour faire peu de séances mais de qualité, pour développer des sensations. Il faut que les sensations soient bénéfiques. Si toute l’année tu fais des grosses quantités, quel est l’intérêt de partir en stage ? Il faut aller en stage et avoir envie d’aller en stage.
Les Secrets du Kayak : Tu as toujours réussi à profiter du bénéfice du volume inhabituel du stage ?
Philippe Aubertin : Moi les stages étaient bénéfiques, je les attendais avec impatience. Tu rencontres les autres athlètes, ça permet la confrontation, et d’apprendre des autres.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y avait un bon esprit de partage entre athlètes ?
Philippe Aubertin : A l’époque avec certaines personnes le courant passait très bien. Et d’autres moins. C’est à dire qu’à la fin il y a une issue et tout le monde ne passe pas.
Les Secrets du Kayak : Comment se passe la suite pour toi ? Tu es souvent pris en équipe de France ?
Philippe Aubertin : En 1990, j’étais pris en équipe de France tous les ans jusqu’en 1996, année où on n'a pas réussi à se sélectionner avec mon équipier. Fin 1996, Kersten Neuman est arrivé. Ça a été un peu compliqué parce qu’à l’époque, ce n’était pas du tout ma vision des choses. Il a mis en place la musculation avec des tests qui comptaient dans la sélection ainsi que le 2000m. On accumulait un retard tel, que tu ne te sélectionnais pas.
Pendant deux ans, j’ai été viré de l’équipe de France 1997 et 1998. Donc soit j’arrêtais le bateau, soit je me mettais à la page. J’ai fait de la musculation, j’ai pris du poids, je me suis métamorphosé, j’ai du m’affûter.
Kersten nous a imposé sa méthode, et ça a été bénéfique. Ça permet d’accepter les charges d’entraînement énormes.
Les Secrets du Kayak : Tu as aussi joué le jeu de Kersten avec le 2000m sur l’eau ?
Philippe Aubertin : Il y avait un plan cadre d’entraînement à suivre à la lettre. Chacun le faisait à sa sauce, certains étaient suivis par leur entraîneurs. Les quantités étaient phénoménales, c’était impossible de les suivre toutes.
Sur le 2000 je limitais la casse, sur le développé couché j’ai du finir dans les 10 meilleurs, j’ai du gagner le 500m. Au cumu,l j’ai fini 5ème, ils en prenaient 7. Mais comme Kersten privilégiait les plus forts en musculation pour mettre dans le K4, je me suis retrouvé à faire le K2 avec Bâbak. Finalement c’était plutôt bien. Dès les premiers coups de pagaies, on a su qu’on était fait pour s’entendre.
Les Secrets du Kayak : Comment se passent les JO alors ?
Philippe Aubertin : On a du faire notre bateau un mois avant les JO, on s’est entraîné à Aiguebellette, on a fait un chrono 500m et c’est là qu’on a fait 1’29, record pour moi. C’était une bonne olympiade, mais je pense que Kersten aurait du arriver quatre ans plus tôt. La médaille était envisageable, même si nous ne l’avons pas eu.
Les Secrets du Kayak : Avec le recul, qu’est-ce qui vous a manqué ?
Philippe Aubertin : Je n’y pense pas, je préfère ne pas savoir. Pour moi, je suis content du résultat. C’est ma meilleure performance faite aux JO. Le bateau était plaisant à naviguer. En règle général, les temps étaient bons. Ce qui est motivant pour les olympiades suivantes.
Les Secrets du Kayak : C’était quoi une mauvaise séance pour toi, une séance sans bonne sensation ?
Philippe Aubertin : Oui, en fait je voulais toujours aller vite mais que ce soit facile. À l’entraînement, c’était le souhait recherché.
Les Secrets du Kayak : Tout le monde dit que tu es un grand technicien. Moi, j’ai juste vu les vidéos des JO sur Youtube. Comment tu décrirais ta technique de pagayage ?
Philippe Aubertin : Je ne pense pas pouvoir l’expliquer, elle a évolué au fil du temps. Je me suis inspiré de tous mes adversaires. Comment avancer plus vite qu’eux ? Ce n’est pas ce qu’on voit qui est important. Il fallait travailler sur la transmission du gainage. Le physique n’est qu’un détail, ce qui compte c’est comment aborder le truc. On ne peut pas intervenir sur une chose sans que ça ait des conséquences sur autre chose. Il faut visualiser la technique dans son ensemble, il faut tester pour trouver ce qui te convient. Il faut qu’en course se soit facile.
Les Secrets du Kayak : Tu as un caractère assez détendu, tu as fait de la méditation ?
Philippe Aubertin : Inconsciemment je fais de la représentation mentale, parce que j’aide des personnes à aller plus vite, je suis toujours en quête de recherche pour les faire avancer plus vite. Ça m’arrive de remplacer au pied levé mon neveu entraîneur au pôle de Nancy et de donner quelques conseils.
Les Secrets du Kayak : Tu aimerais entraîner à temps plein ?
Philippe Aubertin : Pourquoi pas puisque j’aime voir les gens progresser. Par exemple, j’entraîne mon fils à distance.
Les Secrets du Kayak : Tu utilisais la technologie comme le cardio fréquencemètre pour l’entraînement ?
Philippe Aubertin : Observer les pulses en séance d’EB1 c’est intéressant.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a des choses en dehors du bateau qui t’ont beaucoup aidé ?
Philippe Aubertin : Je ne courais pas bien mais j’aimais bien courir, c’est intéressant pour l’entraînement. Le vélo est moins intéressant. Pour une heure de course à pieds, l’équivalent c’est 4h de vélo. Autant faire de la course à pieds.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu continues le kayak ?
Philippe Aubertin : Non, je n’en fais plus trop. Ça ne me manque pas vraiment. Ce que je risque de faire, c’est de naviguer dans les nouvelles formes. Pour chaque forme de bateau, il y a une gestuelle différente, les forces utilisées sont différentes.
Les Secrets du Kayak : Comment me relâcher dans le bateau, moi qui suis fort crispé ?
Philippe Aubertin : Je ne peux pas donner d’avis sans te voir.
Les Secrets du Kayak : Tu faisais beaucoup d’imagerie mentale, est-ce que tu t’intéressais aussi à la nutrition, tu te faisais suivre par un kiné ?
Philippe Aubertin : Beaucoup de chiropracteurs et ostéopathes. Peu de nutritionnistes, je ne mangeais pas vraiment sainement, je ne me suis jamais posé la question pour ma récupération. Je basais tout sur la pratique, peut être à tort. Il faut manger pour avoir un apport calorique suffisant, sans faire d’excès. Le plus important, c’est le rapport poids puissance. J’essayais toujours d’avoir un poids de forme accepté par mon bateau. Mes meilleures sensations, c’était à 76-77 kg dans un petit américain.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que c’est un regret de ne pas avoir fait plus de K1 ?
Philippe Aubertin : Non, j’aime bien faire de l’équipage. Je faisais du K1 pour les sélections. On se faisait plaisir en K1 mais j’avais plus de chances de performer en K2.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a eu un ou plusieurs entraîneur qui t’ont aidé ?
Philippe Aubertin : Au niveau technique, j’ai eu des apports mais je ne les écoutais pas. Au niveau rigueur, physio c’était important qu’ils soient là. J’aimais bien faire mes expériences techniques. Il n’y a pas de mauvais conseils. Il faut tester ensemble pour que ça fonctionne et se faire confiance. J’ai une anecdote où avant la course, parce qu’elle avait du retard, avec Bâbak on a changé la pagaie au dernier moment, je ne la connaissais pas. On se faisait aveuglément confiance.
Les Secrets du Kayak : Tu as fait beaucoup de tests de pagaies ?
Philippe Aubertin : Non pas tant que cela, j’en ai eu des différentes. Comme les meilleures pagaies étaient allemandes, on en a commandé. J’ai essayé la turbo, moi je suis surtout resté en Braca. Une fois que j’ai trouvé ma pagaie j’y suis resté attaché pendant des années jusqu'à la casse.
Les Secrets du Kayak : Qu’est-ce qui fait que tu arrêtes ta carrière ?
Philippe Aubertin : Pleins de raisons, j’avais envie de choisir une autre voie. J’ai travaillé à La Poste. J’ai continué de naviguer en club. Et aujourd’hui je regarde les autres courir aux championnats de France. Parfois ça m’arrive d’apporter des conseils, mais pour moi un athlète sait comment il doit pagayer. Je suis surtout là pour mon fils. C’est quelqu’un qui réfléchit beaucoup. Aujourd’hui avec Youtube c’est plus facile qu'à l’époque pour s’inspirer d’un modèle. Mais les gens ne sont pas faciles d’accès, ils ne discutent pas facilement.
Les Secrets du Kayak : Est-ce qu’il y a un conseil que tu te donnerais à ton toi plus jeune ?
Philippe Aubertin : Il faut toujours écouter les conseils, même si on ne les applique pas tous. Je n’ai jamais rien regretté. On fait des erreurs, on corrige. Il faut vivre sa vie, essayer de tout mettre en œuvre pour atteindre son objectif, et ne pas précipiter les choses.
Les Secrets du Kayak : Est-ce que tu trouves qu’on crame un peu trop vite les jeunes parfois ?
Philippe Aubertin : Je pense qu’il y a une volonté à les faire progresser. Je suis un peu perplexe sur la catégorie des U23. Comment peuvent-ils se confronter au senior ? Je ne sais pas quelle valeur donner à cette catégorie. Le passage était difficile de junior à senior ! Mais au final ce passage difficile ils l’ont à 24 ans. Je ne suis pas certain que ce soit mieux.
Auparavant il existait un collectif 2, ça je trouvais que c’était bien. Ça permettait aux jeunes d’avoir une expérience internationale. Ce qui permet de progresser. Je n’ai pas connu ça et je trouve que courir contre des seniors ça permet de savoir ce qu’ils valent par rapport aux meilleurs seniors. Mais ce n’est que mon point de vue.
Vous pouvez retrouver Philippe Aubertin sur son compte Facebook.